Soeurs (Marina et Audrey), texte et mise en scène de Pascal Rambert

 

©Pauline Roussille

©Pauline Roussille
Audrey à gauche Marina à droite

Sœurs (Marina et Audrey), texte et mise en scène de Pascal Rambert

 Sous un éclairage chirurgical, les actrices entrent en scène, comme sur un ring et se plantent de part et d’autre du plateau désert, coupant court au brouhaha de la salle. Alors, sans préambule, s’engage entre elles un duel verbal sans merci, écrit au scalpel. Dans un coin des chaises multicolores empilées. Pascal Rambert, pour cette création, a confectionné du sur-mesure pour des actrices exceptionnelles : Marina Hands et Audrey Bonnet. « La première fois que je les vois répéter la scène des deux sœurs dans Actrice (…) je suis comme appelé d’écrire pour elles.(…) Je vois ce que va être Soeurs. Un conflit immense entre des personnes que tout sépare et que tout réunit. » La petite  brune teigneuse ( « pleine de fiel » dira sa sœur) et la grande blonde à la charpente de nageuse. La journaliste à la mode et la militante tiers-mondiste, corps tendus comme des arcs, se lancent des flèches venimeuses.

Avec des mots-couteaux orchestrés par l’auteur et metteur en scène, avec un même talent pour la langue et la réalisation. « Ce qui est important, dit-il, c’est la liberté d’interprétation. (…) Toute la puissance de l’objet repose sur la puissance de l’échange d’oralité  et sur le rapport organique questions/réponse dans l’espace.» Il leur accordera quelques répits de vieille complicité «sororale», pour les replonger de plus belle dans leur guerre intime… Mais pourquoi cette irruption d’Audrey, la cadette, sur le lieu de travail de Marina  qui, fébrile, s’apprête à donner une conférence et pour ce faire, installe les chaises? Audrey menace de dévoiler ici la nature vicieuse de son ainée, parangon de vertu humanitaire. Un drame familial a eu lieu et l’intruse reproche à sa sœur de ne pas l’avoir prévenue : «Tu m’as volé Maman. »

Après avoir déballé leurs griefs personnels, leurs petites jalousies, fruits d’une constante rivalité depuis l’enfance, elles deviolent leurs dissensions quant à la conduite à tenir devant un monde effondré «après quatre-vingt-dix ans de géopolitique absurde». Pour l’une comme pour l’autre, un défi difficile à relever : leur père, archéologue renommé, et leur mère, écrivaine engagée, ont placé la barre très haut. Devant ses chaises vides, comme une mise en abyme du théâtre, Marina expose la misère du monde, aussitôt dénigrée par Audrey. Mais les spectateurs auront entendu son appel : «Levez-vous de vos putains de sièges, vous dormez/ouvrez les yeux sortez dans la rue. » (…) « Dehors c’est horrible alors bougez vous le cul bordel/ voilà ce que je vais leur dire pendant ma petite conférence, avec mon petit power-point comme tu dis (…) et maintenant  barre-toi barre-toi. »

 Une heure quarante-cinq durant, nous assistons à une mise en théâtre de la parole, mieux, de la langue, dans une oralité furieuse qui joue sur la différence de stature et de tessiture des interprètes. Et la langue constitue bien le moteur de la pièce : «J’ai l’impression, dit l’auteur, de vivre à l’intérieur d’un monde qui est mon monde, un monde de mots. Je me suis constitué un monde et je vis à l’intérieur d’une bulle de mots».

Mais loin de rester dans sa bulle, Pascal Rambert ouvre une brèche sur notre société malade ,nous alerte à sa manière et met cette langue au service du monde. Et il ne saurait mieux l’exprimer ici que par les paroles testamentaires de la mère mourante, rapportées par Audrey, au terme de la pièce,  avec un monologue (à deux voix) déchirant : «C’était ça le monde ?/ C’était pour cela que je me suis battue toute ma vie ?/ Je me suis battue toute ma vie pour des principes élevés / Tous les livres que j’ai écrits, tentaient de ne pas laisser tomber le monde/ Je vous ai élevées toi et ta sœur dans l’amour de la langue car si on laisse tomber la langue,  tout tombe/ L’une écrit des articles débiles pour un journal physique moribond/L’autre débloque plus que moi et se verrait bien à la tête d’une nouvelle croisade du bien ; nous n’y arriverons pas (…) »

La langue, Pascal Rambert ne la laisse pas tomber. Et avec lui, elle nous tombe dessus. Le public d’Annecy, subjugué et profondément ému par la dernière séquence, a accueilli cette création par une ovation enthousiaste. Un succès dû à la synergie entre le texte, la mise en scène et les comédiennes. «Pour moi, dit  Pascal Rambert, l’énergie fonctionne avec les deux énergies de Marina et Audrey». Il va parallèlement monter la pièce en Espagne. «A la fois, j’écris pour Marina et Audrey, et aussi pour Barbara Lennie et Irène Escobar. Et donc, ça fait une quadruple énergie. » Il faut se précipiter au Théâtre des Bouffes du Nord.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 8 novembre à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy.
Du 23 novembre  au 9 décembre, Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris XVIII ème. T. : 01 46 07 34 50. Et le 22 janvier, Panta-Théâtre à Caen.

La pièce est publiée aux Solitaires Intempestifs.


Archive pour 10 novembre, 2018

La Vie devant soi d’après le roman de Romain Gary, mise en scène de Simon Delattre

Crédit photo : Matthieu Edet

Crédit photo : Matthieu Edet

 

La Vie devant soi d’après le roman de Romain Gary (Emile Ajar), adaptation de Yann Richard, mise en scène de Simon Delattre

Prix Goncourt 1975, le livre raconte l’amour d’un petit garçon arabe pour Madame Rosa, une vieille dame juive. Momo se débat contre les six étages que cette mère de substitution ne veut plus monter mais aussi contre la vie car «ça ne pardonne pas» et aussi «parce qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des raisons pour avoir peur». Il aidera Madame Rosa à se cacher dans son «trou juif » et n’ira donc pas mourir à l’hôpital. Elle pourra ainsi bénéficier du droit sacré «des peuples à disposer d’eux-mêmes» qui n’est d’ailleurs pas toujours respecté par l’Ordre des médecins. Le garçon lui tiendra compagnie jusqu’à ce qu’elle meure, et même au-delà de la mort, lui promet-il.

Avec Simon Delattre, comédien, marionnettiste et metteur en scène, le public retrouve Momo à la fois narrateur et personnage  interprété par Tigran Mekhitarian. Cela se passe à Belleville, chez Madame Rosa. Le héros fraie avec les marionnettes et Maia Le Fourn est comédienne en pied ou agrandie démesurément pour incarner Madame Rosa  qui n’a qu’une toute petite tête, à la façon d’une tortue renversée qu’on aurait remise debout.

Un marionnettiste Nicolas Goussef, en imperméable et dont le bras est manipulé pour représenter le vieil ami arabe de Momo, lecteur de Victor Hugo et du Coran, est installé dans un café bruyant, sa veste sur une chaise. Et le marionnettiste caché interprète aussi le médecin de Madame Rosa au long cou étrange de dinosaure et à la tête minuscule qui tourne sur elle-même. Il y a aussi une interprète de blues, folk et rock: Nabila Mekkid du groupe Nina Blue qui compose et chante en français, anglais et arabe.  Elle évoque cette Madame Rosa, jeune prostituée, qui s’occupe à présent des enfants de filles «parties se défendre en province ».

Tiphaine Monroty a imaginé l’appartement de Madame Rosa comme un cube surélevé, avec le personnage énorme à l’intérieur, et un escalier déployé en colimaçon développant les six étages à vaincre. Le grand vent de solidarité, petite utopie perdue ou devenue plus invisible avec la « gentrification » des quartiers populaires de Paris  à laquelle fait allusion Simon Delattre, quand il évoque La Vie devant soi.

Un spectacle  enjoué,  malgré des traits parfois caricaturaux. Madame Rosa est ici un personnage un peu trop naïf dans cette enveloppe de baudruche volumineuse et  la marionnette finale monstrueuse est plus suggestive. La parole de Momo, adaptée d’une façon qui se voudrait contemporaine,fait d’une parole expressive d’adolescent la langue banalement excessive des banlieues – rythme et intonations -, un choix devenu discriminant, malgré de bonnes intentions. Mais le spectacle semble plaire au public, et Momo et Madame Rosa forment un couple attachant.

Véronique Hotte

Théâtre Jean Arp, 22 rue Paul-Vaillant Couturier, Clamart (Hauts-de Seine) jusqu’au 10 novembre. T. : 01 71 10 74 31.
Cherbourg, Le Trident- Scène nationale, les 6 et 7 décembre.
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, Centre Dramatique National du 16 au 18 janvier. Marseille, Théâtre Massalia, du 24 au 26 janvier. Théâtre de Grasse, le 29 janvier.

Cavaillon, La Garance-Scène nationale, le 1er févier.
Strasbourg, T. J.P.- Centre Dramatique National d’Alsace, du 6 au 8 mars. Auray, Meliscène, Espace Athéna, le 21 mars.
Théâtre de Laval- Scène conventionnée, le  30 avril.

Adieu Alain Léonard

 

Adieu Alain Léonard

 

© La provence

© La Provence

Il avait quatre-vingt ans. Avec lui, disparaît celui qui avait réussi à donner depuis 1982, le coup de fouet professionnel  indispensable pour être vraiment reconnu. Il fonda l’association Avignon Public Off en 1982  pour fédérer ce festival bis fondé dans son petit Théâtre des Carmes par André Benedetto en 66. et qui, à l’époque ne devait pas  comporter plus d’une quarantaine de spectacles dans des lieux non climatisés, voire dans des cours de petits immeubles. Avec la volonté de lui donner une certaine unité et de rassembler  toutes les compagnies aux profils très divers et dont le nombre ne cessait d’augmenter. Et actuellement, de l’ordre de plus de 1.500  chaque année! 

Alain Léonard mit aussi en place un gros programme, payant pour les compagnies qui veulent toutes y figurer mais gratuit pour le public, et remarquablement conçu.  Il a aussi créé  la « carte  du Off”   permettant d’obtenir des tarifs réduits dans toutes les salles répertoriées. Et il y a trente ans déjà, il crée la Maison du Off, un lieu de rencontres pour les professionnels comme pour le public qui a pris une importance  comparable à celle du Cloître Saint-Louis pour le In. Avec vente de places, forums de discussion et remarquable service de presse. Alain Léonard quittera la direction d’Avignon public Off en 2004.
Le nombre de spectacles proposés par le off n’a cessé d’augmenter. Et
toutes les compagnies mais aussi le festival in qui bénéficie indirectement de la très importante fréquentation du off doivent beaucoup à cet homme discret mais d’une redoutable efficacité. 
Adieu et merci, Alain Léonard, pour ce long et patient travail théâtral accompli.

Philippe du Vignal

Master class de Christian Hecq

Master class de Christian Hecq

204AFC44-92E5-4191-9EF8-A2B4F2011453Après Michel Fau, Xavier Durringer, Sandrine Kimberlain, Guillaume Gallienne, Niels Arestrup, Laurent Laffite, entre autres, le cours de Raymond Acquaviva accueille Christian Hecq, un comédien devenu un membre incontournable de la Société des Comédiens-Français. D’abord admis comme pensionnaire en 2008, à l’issue d’une longue tournée de Boliloc de Philippe Genty, le comédien belge en devint sociétaire, le 1er janvier 2013.
Devant une salle comble, il parle de son métier et des expériences passées qui ont façonné son travail d’acteur. Beaucoup de jeunes gens lui font part de leurs doutes et incertitudes. «Adore ton métier, c’est le plus beau du monde ! Le plaisir qu’il te donne, est déjà précieux. Mais sa nécessité réelle est plus profonde : il apporte l’oubli des chagrins et des maux» : ce que fait dire, en 1918, Sacha Guitry, dans Debureau , au célèbre mime qui s’adresse à son fils. Cent après, Christian Hecq pourrait  dire la même chose, tant sa passion de l’art dramatique est intacte et vraie.

Après des études scientifiques, il entre à l’I.N.S.A.S., l’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle, à Bruxelles. Il souligne l’importance des écoles de théâtre : «Il faut en profiter pour se jeter dans des rôles qui nous font peur, c’est une occasion unique. Je n’avais pas envie de parler, bouger au début me suffisait».
Mario Gonzales, un ancien du Théâtre du Soleil, professeur à l’INSAS, lui apprend à se frotter à toutes les disciplines pour éviter le cloisonnement : une spécialité française ! «Pour provoquer la chance, c’est bien de s’intéresser à tout».  Ainsi,  après l’art du clown, Christian Hecq s’initie à la marionnette auprès de Philippe Genty et s’en servira avec sa compagne Valérie Lesort, notamment dans le remarquable 20 000 lieues sous les mers au Théâtre du Vieux-Colombier et dans Le Domino noir à l’Opéra-Comique, (voir Le Théâtre du Blog).
 Il a découvert récemment l’art de la magie dans le rôle de Méphistophélès dans   Faust de Goethe, réalisé par Valentine Losseau et Raphaël Navarro, au Théâtre du Vieux-Colombier. Il endossera de nouveau l’habit de metteur en scène pour un autre opéra, Ercole Amante, en novembre 2019 à l’Opéra-Comique, toujours avec sa compagne. «J’aime prendre des risques, dit-il. Metteur en scène, je me lance un nouveau défi et je me fais peur». Interrogé sur la Comédie-Française et la jalousie potentielle entre artistes, il répond : «Quand on est comédien, on a besoin d’exister mais il faut apprendre à travailler avec un partenaire qui fait partie de votre rôle». A propos des metteurs en scène invités : «  Nous en sommes pas tendres avec eux et dans la société des Comédiens-Français, on est le patron !»

Après deux heures d’entretien avec le public, Raymond Acquaviva a présenté quelques scènes jouées par des élèves de son école. Christian Hecq les a, durant une demi-heure, corrigées avec humour : «Excusez-moi, c’est vous qui m’avez fait venir! », et a ainsi terminé en beauté cette “master class“ exceptionnelle.

Jean Couturier

Le 22 octobre, Théâtre des Béliers parisiens, atelier du Sudden, 34 rue Marcadet Paris XVIII ème.              

 

 

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