Perdu connaissance, conception du Théâtre Déplié, mise en scène Adrien Béal

Perdu connaissance, conception du Théâtre Déplié, mise en scène Adrien Béal

©Vincent Arbelet, Perdu connaissance.

©Vincent Arbelet,

«Pendant le temps de la représentation, chaque minute à venir s’offre à l’imagination, et chaque pas devient un possible acte fondateur.» Cela peut arriver à tout le monde : une chute, on perd connaissance et on tombe dans le coma, d’où l’on revient, ou non. Comme à cette gardienne d’une école. Sa sœur, venue de loin pour la voir à l’hôpital, demande à être hébergée dans sa loge, puis à y recevoir leur autre sœur, qui, elle, sort de prison… Par deux fois, la directrice de l’école lui fera comprendre que «ça ne se fait pas», que «ce n’est pas possible», et puis ça se fera. Histoire banale, bien qu’un accident ne le soit jamais, mais c’est le terrain d’expérimentation du Théâtre Déplié. Pourquoi ces six êtres se rencontrent, se carambolent, se modifient et se précisent, au contact les uns des autres? L’ancienne détenue se retrouve gardienne et rend à un père soucieux, un couteau confisqué à son fils: glissement de l’institution. La légitimité fait un pas de côté, le verdict: «contestation de l’autorité des adultes » est cassé par un autre: « retour de confiance du fils en son père».  Le mari de la directrice, tout aussi déplacé que les autres dans cette loge, ne se gêne pas pour emprunter la cafetière. Où est le privé, où est le public dans ce lieu de passage qui reste, quand même, un domicile ?

« Tout est fondé sur cette ignorance-là, dit Adrien Béal. » En fait, l’expérience porte justement sur le fait qu’une situation fausse comporte des moments de vérité: le point de départ  pour une écriture collective. Les personnages disent ce qu’ils ont à dire, et non ce que l’on attend d’eux. Comme représentante de l’Administration et même de la République, la chef de l’établissement parle comme une chef, puis comme ce que lui dictent la rencontre, les circonstances, sa sensibilité de femme, et surtout l’espace qui s’ouvre entre ses contradictions. De même pour les autres, amenés à énoncer non pas: la vérité mais: de la vérité, dans ce forum décalé,  aux frontières de l’intime et de la vie sociale :autrement dit, le théâtre même.

Kim La Nguyen Thi, a conçu une scénographie en même temps que l’écriture du spectacle, qui permet un jeu par la bande avec des espaces nécessaires à aux contradictions qui fondent ce jeu et la “pulsion scopique“ partagée entre personnages et spectateurs. Coin chambre, guichet d’échange, hall à claire-voie formant un sas entre extérieur et intérieur de l’école, avec, au centre, l’indispensable espace vide, juste modifié par les intrusions successives des six acteurs, puisque personne ici n’est chez soi. Un décor stable pour une dramaturgie de l’instabilité, et du contrepied. Lumière et changements de costumes marquent le passage du temps, et un rappel au réel, à la fragilité de la vie.

Cela semble aller de soi: installer sur un plateau, pour un public, une fiction crédible: aboutissement et point de départ d’une pensée sur le monde. Le Théâtre Déplié le fait avec une exigence absolue de simplicité: ici, rien d’ornemental mais chaque geste s’impose avec évidence. L’émotion arrive finalement là où le spectateur a cessé de l’attendre, à l’instant où tout se concentre, avant que tout ne se remette à vaciller.

Ce bon spectacle développe aussi une méthode d’écriture commune, inaugurée avec Le Pas de Bême et Récits des événements futurs. À partir d’une réflexion partagée, se construit la représentation. Un indice, un pas de côté encore une fois : à côté d’Adrien Béal, Fanny Descazeaux, l’autre pilier de la troupe, est créditée au générique- c’est presque un manifeste- au titre de “collaboration-production“ qui n’en est pas la face cachée mais les fondations, y compris politiques de la pièce.  Et qui détermine l’acte artistique. Le Théâtre Déplié travaille tranquillement, aidé par le Théâtre de Vanves, l’Atelier du Plateau, l’Echangeur de Bagnolet et le Studio de Vitry, des petites structures qui fournissent aux compagnies, outils de travail et lieux de répétition. Réactives chambres d’écho, elles font connaître ceux qu’elle soutiennent et accrochent pour eux, le fil d’une production professionnelle.

 Des formes légères comme Il est trop tôt pour prendre des décisions définitives et Le Pas de Bême, puis Les Batteurs et Récits des événements futurs ont ouvert au Théâtre Déplié une belle reconnaissance professionnelle et des moyens de travail moins précaires. Associé au T2G de Gennevilliers et au Théâtre de Dijon-Bourgogne, il a pu ainsi créer ce Perdu Connaissance dans des conditions de travail qui ont permis sa réussite artistique. À suivre… Pierre Desvérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages,  Etienne Parc, Cyril Texier, Adrien Béal et Fanny Descaseaux se donnent le temps de mûrir leur prochain projet. On l’attend, aussi juste et intense que Perdu Connaissance.

Christine Friedel

T2G avenue des Grésillons, Gennevilliers (Hauts-de-Seine) jusqu’au 19 novembre. T.01 41 32 26 26.
Du 18 au 20 mars, aux Subsistances, à Lyon ; les 26 et 27 mars, à L’Hexagone de Meylan (38).
Les 3 et 4 avril au Tandem, Scène nationale Arras-Douai (Nord). Les 9 et 10 avril à l’Espace des Arts-Scène nationale de Chalon-sur-Saône.

 


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