L’Échange de Paul Claudel, mise en scène de Christian Schiaretti

 

L’Échange de Paul Claudel, mise en scène de Christian Schiaretti

l'échange

photo Rémi Blasquez

 Ici, un plateau nu, marbré de traînées rouges. Fanny Gamet a imaginé une plage et, au loin, les grands espaces du continent américain. En ouverture, un déluge de sable tombe des cintres, provoquant une brume de poussière derrière laquelle apparaît Marthe. Les lumières de Julia Grand s’infléchiront de l’aube à la nuit où d’étranges lumignons trouent une obscurité peuplée de forces occultes. Marthe, une jeune Française a suivi Louis Laine, un Indien métisse mais leur couple bat de l’aile : Louis, tel un oiseau ou un animal sauvage, aspire à la liberté : «C’est assez que d’aujourd’hui pour moi. (…) Je vole dans l’air comme un busard, comme Jean-le-blanc qui plane ! » Son épouse, simple et soumise, veut juste le servir et l’entourer de son amour : « Je ne te vois pas, mais je te tiens tant que je peux; ah ! je l’ai bien compris tout de suite qu’il le fallait que je te tienne tant que je peux, mon petit gars, tant pis pour toi, si tu me lâches! » Louis et Marthe  gardent un domaine dont les propriétaires: un riche homme d’affaires, Thomas Pollock Nageoire et Lechy Elbernon, une actrice délurée qui confond la vie et le théâtre, vont détruire ce couple précaire: Louis cèdera aux avances de Lechy Elbernon et Thomas Pollock, pour qui tout se négocie, achètera Marthe à son mari pour une poignée de dollars. Cet échange tourne à la tragédie:  Louis s’enfuit mais sans Marthe et Lechy Elbernon le fait assassiner par vengeance, et incendie la maison de Thomas Pollock. En bonne chrétienne, Marthe, la magnanime, pardonnera à l’homme ainsi ruiné, tout en s’installant dans un statut de veuve pieuse. Le dramaturge qui situe son action dans une propriété sur la côte Est des Etats-Unis en 1890, évoque les réalités concrètes d’un pays qu’il découvre: son histoire, son folklore indien et sa situation socio-économique… Mais au-delà, gronde l’Océan et chuchote la Nature.

On pense à un drame bourgeois mais au fond, cet échange se situe sur un tout autre plan que le pur commerce des corps, même s’il est question d’argent et de désir. «La foi et la poésie peuvent-elles s’acheter, devenir propriété, ou plus pervers, peuvent-elles se vendre ?» dit le metteur en scène: «Le couple américain avance vers son miroir inversé: un couple en fuite, les âmes inspirées, la foi chrétienne et la force libertaire d’un sang mêlé. Mais la dépense de l’interprétation doit être, impérativement, l’objet même de la représentation. » Et l’intérêt de la pièce réside moins  pour lui dans cet affrontement entre matérialisme et spiritualisme, que dans ce défi écrit dans une langue inouïe et fascinante. Il faut bien ça pour apprécier cet Échange, malgré une idéologie de cul-béni, un antisémitisme larvé (Thomas Pollok est juif) et une représentation très réactionnaire de la femme à l’instar de ses contemporains. On ne peut s’empêcher, en voyant Marthe, de penser à Camille Claudel, la sœur sacrifiée du poète et diplomate…

 Cette prose musicale et imagée, fort bien orchestrée par Christian Schiaretti, se décline sans temps morts, en une suite de duos, trios et quatuors avec, en point d’orgue, le superbe monologue de Marthe qui ouvre l’acte III. Francine Bergé  n’a plus l’âge du rôle mais, magnifique en diva vieillissante, incarne l’Actrice-même. Sorcière, figure du destin, elle revêtira, à l’issue de ses crimes, l’aspect de la Mort, avant de s’écrouler, ivre… Mais elle est moins crédible en séductrice et amante. Face à elle, Louise Chevillotte campe une Marthe, solide et terrienne mais un peu terne et mal à l’aise avec le texte, surtout au début. Robin Renucci tient sobrement le rôle de Thomas Pollock Nageoire et donne un fond d’humanité à ce chantre de la puissance marchande dérégulée, apôtre militant du dieu Dollar. Marc Zinga, au mieux de son talent en Lumumba dans Une Saison au Congo, et dans le personnage principal de La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire, qu’avait montés Christian Schiaretti, est moins en phase avec Louis Laine, un personnage difficile à cerner, mu par des forces contradictoires : manipulable et manipulé, mais fondamentalement libre, comme les animaux qui hantent le folklore de ses ancêtres et les légendes qui fondent sa poésie.

Malgré un travail précis sur la métrique et une direction au cordeau d’acteurs qui jouent sans micro, malgré une réelle maîtrise du rythme et de l’espace, et une analyse intelligente de la symbolique claudélienne, il y a un certain déséquilibre, en partie à cause d’une distribution inégale. Il y a des moments où on est transporté par le texte mais d’autres où il tombe à plat, même si le talent des comédiens n’est pas en cause. Mais une réelle tension dramatique s’installe dans le jeu pervers du chat et de la souris entre ces Américains matérialistes et cyniques et ces jeunes gens exaltés: l’une portée par sa foi chrétienne et l’autre par les forces sauvages de sa terre natale. De ce marché de dupes, les personnages sortent vaincus, sauf Marthe : pour elle, «il n’y a que la foi qui sauve»… Les amoureux de Paul Claudel trouveront leur compte dans cette mise en scène.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 1er décembre, Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts-de-Seine) T. : 01 46 61 35 67.
Du 6 au 23 décembre, Théâtre National Populaire, Villeurbanne (Rhône).
Du 15 au 18 janvier, La Coursive à La Rochelle (Charente-Maritime); du 23 au 25 janvier, Comédie de Picardie,  Amiens (Somme).
Du 12 au 23 mars, Comédie de Valence (Drôme).
Du 2 au 4 avril, Comédie de Saint-Etienne (Loire).

 

 

 


2 commentaires

  1. Evelyne Ertel dit :

    Le personnage dit à un moment que c’est shabbat… il est évident que pour Claudel, un financier richissime qui pense que tout peut s’acheter ne peut être que juif !

  2. Anne dit :

    Pourquoi parlez-vous d’antisémitisme avec le personnage de Pollock-Nageoire? Je n’ai pas le texte sous les yeux, mais dans une de ses répliques, il dit qu’il est baptiste, et je ne me souviens d’aucune indication laissant entendre qu’il est juif.

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