Les Hérétiques de Mariette Navarro, mise en scène de François Rancillac

Les Hérétiques de Mariette Navarro, mise en scène de François Rancillac

 

 

   © Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La laïcité reste une question brûlante, face à la montée du religieux vécue comme menaçante. Certains  veulent imposer leur vision religieuse à la société et d’autres brandissent contre eux  le fouet de la laïcité. Au nom de la liberté de croire ou non, on se met à interdire. Comment faire théâtre de ce malaise démocratique où nous sommes englués ? dit François Rancillac qui a confié à Mariette Navarro le soin de répondre. Dans Les Hérétiques, une femme (Stéphanie Schwatzbrod) sera le fil conducteur pour nous éclairer sur cet épineux problème. L’autrice la propulse au royaume des sorcières, personnages éminemment théâtraux: trois comme dans Macbeth… Leur monde s’avère aussi obscur que celui qu’elle a quitté. Une vierge lumineuse apparaît, apportant la contradiction mais n’aidera pas plus la visiteuse à faire le clarté.

 Quittant la ville où «chacun brandit sa foi et son appartenance», ces «longs hivers sans réverbères» malgré l’éclairage public, notre enquêtrice entre en résistance contre «ces temps mal éclairés». « On me parle d’Allah, de Jehovah, on voudrait me remettre sur le chemin de Dieu», dit-elle, en rejoignant la scène depuis la salle où elle était assise parmi les spectateurs. Des voix l’accueillent dans le noir et on distingue les pupitres et tableau noir d’une école troisième République, délabrée. Pour signifier que l’école laïque réalisée par Jules Ferry a du plomb dans l’aile? Les trois sorcières énumèrent les tourments qu’elles ont endurés au fil des âges: torture, exorcisme, autodafé, bourrage de crâne: «Pour notre éducation sexuelle, dit l’une, on nous parlait de visitation d’un ange. » A l’écart du monde, elles fomentent un coup de force.

Ces «pétroleuses», féministes avant la lettre, en costumes façon Femen -mais sans nudité provocatrice- vont se déchaîner contre la martyre, Blandine, apparition nimbée dans sa foi et moins prosélyte que ses sœurs noires. «Comment, dit François Rancillac, ces sorcières, qui ont subi les pires sévices, peuvent-elles, dans la pièce de Mariette Navarro, se révéler aussi intolérantes que leur bourreaux,  face à d’autres femmes qui s’écarteraient à leur tour «du droit chemin», en s’en prenant à mots couverts aux féministes radicales qui se revendiquent souvent de la Sorcière…

La symbolique de la lumière accompagne ce spectacle d’une heure cinquante: le metteur en scène joue sur des éclairages contrastés, avec feux et flammes orchestrés par le magicien Benoît Dattez qui recrée l’univers sulfureux des sorcières. L’imagerie chrétienne est portée par Sainte-Blandine qui surgit comme un éclair blanc, immaculée et voilée de bleu ciel. Andréa El Azan incarne une mystique mais rejettera son accoutrement emblématique pour celui d’une jeune fille d’aujourd’hui prônant la tolérance… L’une des sorcières (Lymia Vitte) se rendra à ses arguments et la rejoindra pour former avec la visiteuse un cercle plus amical. Cette fin, un peu convenue,  n’a pourtant rien d’un happy end…

François Rancillac manie avec intelligence les signes et métaphores que distille Mariette Navarro dans ce conte fantastique parfois trop bavard, trop explicite, malgré une écriture fluide et imagée. L’un comme l’autre se lancent dans un débat courageux et contradictoire qui n’a pas fini de nous  mobiliser. La question complexe mais essentielle de la laïcité, reste ouverte comme cette porte qui, en fond de scène, libèrera à la fin, un  jet de lumière, en montrant le chemin vers l’Hérésie véritable: un mot qui, à l’origine, renvoyait à la liberté de conscience…

Mireille Davidovici

Jusqu’au 9 décembre, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). T. 01 43 74 99 61.  

Du 5 au 8 février,Théâtre Dijon-Bourgogne (Côte-d’Or); du 26 au 28 février, Comédie de Béthune (Pas-de-Calais).
Le 26 mars, Théâtre Jean Lurçat, Aubusson (Creuse) ; le 16 mars, Ferme du Bel-Ébat, Guyancourt (Yvelines).

La pièce est publiée aux éditions Quartett.

 

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