La Locandiera, de Carlo Goldoni, mise en scène d’Alain Françon

La Locandiera, de Carlo Goldoni, mise en scène d’Alain Françon

 

© Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

© Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

Qu’a–t-elle de si fascinant, cette Mirandolina, patronne d’une pension de famille, ou “hôtel garni“ assez huppé ? Belle, bien sûr, au service de messieurs les clients, mais dans les limites de son propre intérêt. Active, indépendante : un rêve pour ses vieux pensionnaires qui ne songeraient pas une seconde à se mésallier, mais se voient bien, l’un en chevalier servant à l’antique, l’autre, en généreux donateur-investisseur ? pour une conquête à afficher.

Avisée, elle se joue de l’un et de l’autre, ne refuse jamais un cadeau -par politesse, dit-elle- sans solliciter ni  rien donner en échange, sauf la qualité du service. Une femme moderne, en somme, très professionnelle. D’où son irritation quand un nouveau client se plaint de la  propreté du linge. Piquée au vif, Mirandolina va attaquer le chevalier de Ripafratta sur son point faible : une misogynie proclamée.  Délicate et attentive comme on l’est dans son métier,  la jeune femme affirme pourtant une sincérité brutale, et souffle le chaud et le froid. Elle fera craquer la cuirasse du chevalier et le rendra amoureux fou en vingt-quatre heures. Au point d’être obligée de se cacher pour mettre une porte entre elle, et ses désirs brûlants. Belle occasion pour ses vieux soupirants de tenter de la «protéger». Conséquence logique : elle épousera son serviteur-adjoint, que son père lui avait destiné. Une femme a besoin d’un homme qui la défende et qui l’aide dans son entreprise. Destin réaliste d’une femme réellement moderne.

Dans le joli décor italianisant de Jacques Gabel, le rideau s’ouvre sur les vieux prétendants, à table mais dos à dos : normal, ils ne peuvent pas se voir, jusqu’au moment où il doivent se liguer contre le nouveau venu qui semble marcher sur leurs brisées. Hervé Pierre arrondit sa silhouette pour être le Comte d’Albafiorita, un nouveau riche aux mains ouvertes (et gentiment baladeuses), Michel Vuillermoz est un marquis de Forlipopoli impécunieux à la triste figure, et Stéphane Varuppenne fait bomber le torse à son chevalier de Rippafratta mais l’humiliation et la douleur d’être amoureux le feront plier et hurler. Laurent Stocker, fiancé en réserve, intériorise la jalousie et l’impatience de Fabrizio : le promis aura sa Mirandolina …  mais elle restera sa patronne. Aucun homme n’échappe à son charme, comme le serviteur du chevalier (Noam Morgensztern) atteint lui aussi, et sa classe sociale ne lui interdit pas de postuler, ou du moins de proclamer son amour. Deux comédiennes grimées en grandes dames, masquées à l’ancienne (Coraly Zahonero et Clotilde de Bayser) consolent joyeusement le Comte et mettent à l’épreuve le marquis.

Et Mirandolina, au centre de la comédie ? Florence Viala est impeccable. On ne demande pas à la patronne d’un hôtel garni d’être une star, encore une fois. Belle, mais d’une beauté “normale », elle a la vivacité propre au personnage mais avec ce qu’il faut  de retenue dans ses émotions. On pourrait en dire autant de cette mise en scène : impeccable. Décor efficace et riche de sens où on lit clairement l’histoire sociale que raconte Carlo Goldoni, dans la langue que lui a donnée Myriam Tanant. Le spectacle est dédié à cette grande traductrice qui nous a quittés cette année. Elle a rendu à Goldoni son poids de réalisme, sans perdre le piquant de la comédie.

D’où vient alors ce léger sentiment d’insatisfaction, et parfois d’ennui ? A l’occasion, on rit franchement à cette Locandiera d’une réelle élégance et on admire le travail bien fait d’Alain Françon sur cette pièce qui parle du travail bien fait. Carlo Goldoni a jeté le masque et a tourné le projecteur sur «les vrais gens», dont les femmes, et ici, elles se font une place active dans la société. Quitte à rire ensuite des autres : aristocrates dépassés, comédiennes d’un autre temps, prétentieuses et prétentieux. Il reste dans ses comédies, françaises ou  italiennes, un peu de sa querelle avec Carlo Gozzi, des traces de commedia dell’arte, ici chez le comte et le marquis : bref, un matériau beaucoup plus hétéroclite que cette représentation lissée, parfaite et offrant même une aspérité, mais en creux ; le jeu très intériorisé de Laurent Stoker qui vient nous chercher… En deux mots: une belle soirée, un peu sage : on voudrait que ce soit un compliment. On admire, on rit même, mais avec un certain détachement.

Christine Friedel

Comédie-Française, salle Richelieu, Place Colette, Paris 1er, en alternance jusqu’au 10 février. T. : 01 44 58 15 15.

 

 


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