La Vie devant soi d’après le roman de Romain Gary, mise en scène de Simon Delattre

Crédit photo : Matthieu Edet

Crédit photo : Matthieu Edet

 

La Vie devant soi d’après le roman de Romain Gary (Emile Ajar), adaptation de Yann Richard, mise en scène de Simon Delattre

Prix Goncourt 1975, le livre raconte l’amour d’un petit garçon arabe pour Madame Rosa, une vieille dame juive. Momo se débat contre les six étages que cette mère de substitution ne veut plus monter mais aussi contre la vie car «ça ne pardonne pas» et aussi «parce qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des raisons pour avoir peur». Il aidera Madame Rosa à se cacher dans son «trou juif » et n’ira donc pas mourir à l’hôpital. Elle pourra ainsi bénéficier du droit sacré «des peuples à disposer d’eux-mêmes» qui n’est d’ailleurs pas toujours respecté par l’Ordre des médecins. Le garçon lui tiendra compagnie jusqu’à ce qu’elle meure, et même au-delà de la mort, lui promet-il.

Avec Simon Delattre, comédien, marionnettiste et metteur en scène, le public retrouve Momo à la fois narrateur et personnage  interprété par Tigran Mekhitarian. Cela se passe à Belleville, chez Madame Rosa. Le héros fraie avec les marionnettes et Maia Le Fourn est comédienne en pied ou agrandie démesurément pour incarner Madame Rosa  qui n’a qu’une toute petite tête, à la façon d’une tortue renversée qu’on aurait remise debout.

Un marionnettiste Nicolas Goussef, en imperméable et dont le bras est manipulé pour représenter le vieil ami arabe de Momo, lecteur de Victor Hugo et du Coran, est installé dans un café bruyant, sa veste sur une chaise. Et le marionnettiste caché interprète aussi le médecin de Madame Rosa au long cou étrange de dinosaure et à la tête minuscule qui tourne sur elle-même. Il y a aussi une interprète de blues, folk et rock: Nabila Mekkid du groupe Nina Blue qui compose et chante en français, anglais et arabe.  Elle évoque cette Madame Rosa, jeune prostituée, qui s’occupe à présent des enfants de filles «parties se défendre en province ».

Tiphaine Monroty a imaginé l’appartement de Madame Rosa comme un cube surélevé, avec le personnage énorme à l’intérieur, et un escalier déployé en colimaçon développant les six étages à vaincre. Le grand vent de solidarité, petite utopie perdue ou devenue plus invisible avec la « gentrification » des quartiers populaires de Paris  à laquelle fait allusion Simon Delattre, quand il évoque La Vie devant soi.

Un spectacle  enjoué,  malgré des traits parfois caricaturaux. Madame Rosa est ici un personnage un peu trop naïf dans cette enveloppe de baudruche volumineuse et  la marionnette finale monstrueuse est plus suggestive. La parole de Momo, adaptée d’une façon qui se voudrait contemporaine,fait d’une parole expressive d’adolescent la langue banalement excessive des banlieues – rythme et intonations -, un choix devenu discriminant, malgré de bonnes intentions. Mais le spectacle semble plaire au public, et Momo et Madame Rosa forment un couple attachant.

Véronique Hotte

Théâtre Jean Arp, 22 rue Paul-Vaillant Couturier, Clamart (Hauts-de Seine) jusqu’au 10 novembre. T. : 01 71 10 74 31.
Cherbourg, Le Trident- Scène nationale, les 6 et 7 décembre.
Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, Centre Dramatique National du 16 au 18 janvier. Marseille, Théâtre Massalia, du 24 au 26 janvier. Théâtre de Grasse, le 29 janvier.

Cavaillon, La Garance-Scène nationale, le 1er févier.
Strasbourg, T. J.P.- Centre Dramatique National d’Alsace, du 6 au 8 mars. Auray, Meliscène, Espace Athéna, le 21 mars.
Théâtre de Laval- Scène conventionnée, le  30 avril.


Archive pour novembre, 2018

Adieu Alain Léonard

 

Adieu Alain Léonard

 

© La provence

© La Provence

Il avait quatre-vingt ans. Avec lui, disparaît celui qui avait réussi à donner depuis 1982, le coup de fouet professionnel  indispensable pour être vraiment reconnu. Il fonda l’association Avignon Public Off en 1982  pour fédérer ce festival bis fondé dans son petit Théâtre des Carmes par André Benedetto en 66. et qui, à l’époque ne devait pas  comporter plus d’une quarantaine de spectacles dans des lieux non climatisés, voire dans des cours de petits immeubles. Avec la volonté de lui donner une certaine unité et de rassembler  toutes les compagnies aux profils très divers et dont le nombre ne cessait d’augmenter. Et actuellement, de l’ordre de plus de 1.500  chaque année! 

Alain Léonard mit aussi en place un gros programme, payant pour les compagnies qui veulent toutes y figurer mais gratuit pour le public, et remarquablement conçu.  Il a aussi créé  la « carte  du Off”   permettant d’obtenir des tarifs réduits dans toutes les salles répertoriées. Et il y a trente ans déjà, il crée la Maison du Off, un lieu de rencontres pour les professionnels comme pour le public qui a pris une importance  comparable à celle du Cloître Saint-Louis pour le In. Avec vente de places, forums de discussion et remarquable service de presse. Alain Léonard quittera la direction d’Avignon public Off en 2004.
Le nombre de spectacles proposés par le off n’a cessé d’augmenter. Et
toutes les compagnies mais aussi le festival in qui bénéficie indirectement de la très importante fréquentation du off doivent beaucoup à cet homme discret mais d’une redoutable efficacité. 
Adieu et merci, Alain Léonard, pour ce long et patient travail théâtral accompli.

Philippe du Vignal

Master class de Christian Hecq

Master class de Christian Hecq

204AFC44-92E5-4191-9EF8-A2B4F2011453Après Michel Fau, Xavier Durringer, Sandrine Kimberlain, Guillaume Gallienne, Niels Arestrup, Laurent Laffite, entre autres, le cours de Raymond Acquaviva accueille Christian Hecq, un comédien devenu un membre incontournable de la Société des Comédiens-Français. D’abord admis comme pensionnaire en 2008, à l’issue d’une longue tournée de Boliloc de Philippe Genty, le comédien belge en devint sociétaire, le 1er janvier 2013.
Devant une salle comble, il parle de son métier et des expériences passées qui ont façonné son travail d’acteur. Beaucoup de jeunes gens lui font part de leurs doutes et incertitudes. «Adore ton métier, c’est le plus beau du monde ! Le plaisir qu’il te donne, est déjà précieux. Mais sa nécessité réelle est plus profonde : il apporte l’oubli des chagrins et des maux» : ce que fait dire, en 1918, Sacha Guitry, dans Debureau , au célèbre mime qui s’adresse à son fils. Cent après, Christian Hecq pourrait  dire la même chose, tant sa passion de l’art dramatique est intacte et vraie.

Après des études scientifiques, il entre à l’I.N.S.A.S., l’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle, à Bruxelles. Il souligne l’importance des écoles de théâtre : «Il faut en profiter pour se jeter dans des rôles qui nous font peur, c’est une occasion unique. Je n’avais pas envie de parler, bouger au début me suffisait».
Mario Gonzales, un ancien du Théâtre du Soleil, professeur à l’INSAS, lui apprend à se frotter à toutes les disciplines pour éviter le cloisonnement : une spécialité française ! «Pour provoquer la chance, c’est bien de s’intéresser à tout».  Ainsi,  après l’art du clown, Christian Hecq s’initie à la marionnette auprès de Philippe Genty et s’en servira avec sa compagne Valérie Lesort, notamment dans le remarquable 20 000 lieues sous les mers au Théâtre du Vieux-Colombier et dans Le Domino noir à l’Opéra-Comique, (voir Le Théâtre du Blog).
 Il a découvert récemment l’art de la magie dans le rôle de Méphistophélès dans   Faust de Goethe, réalisé par Valentine Losseau et Raphaël Navarro, au Théâtre du Vieux-Colombier. Il endossera de nouveau l’habit de metteur en scène pour un autre opéra, Ercole Amante, en novembre 2019 à l’Opéra-Comique, toujours avec sa compagne. «J’aime prendre des risques, dit-il. Metteur en scène, je me lance un nouveau défi et je me fais peur». Interrogé sur la Comédie-Française et la jalousie potentielle entre artistes, il répond : «Quand on est comédien, on a besoin d’exister mais il faut apprendre à travailler avec un partenaire qui fait partie de votre rôle». A propos des metteurs en scène invités : «  Nous en sommes pas tendres avec eux et dans la société des Comédiens-Français, on est le patron !»

Après deux heures d’entretien avec le public, Raymond Acquaviva a présenté quelques scènes jouées par des élèves de son école. Christian Hecq les a, durant une demi-heure, corrigées avec humour : «Excusez-moi, c’est vous qui m’avez fait venir! », et a ainsi terminé en beauté cette “master class“ exceptionnelle.

Jean Couturier

Le 22 octobre, Théâtre des Béliers parisiens, atelier du Sudden, 34 rue Marcadet Paris XVIII ème.              

 

 

La Trace de la limace d’Aristide Demonico, mise en désordre de Dominique Verrier

La Trace de la limace d’Aristide Demonico, mise en désordre  de Dominique Verrier

vz-1E45907C-E133-46A8-A631-835D65DDD1AB En commençant par la fin, du coq-à-l’âne et de fil en aiguille –logique pour un fils de tailleur- sans oublier les anguilles sous roche, les mots entraînent Aristide Demonico, notre conteur-acteur vers de curieuses découvertes. On peut jouer avec, mais les calembours ne vous laisseront pas tranquilles. Méfiez-vous du non-sens, il en aura toujours, du sens.
Donc, ce personnage est tourmenté, amusé, chatouillé par les mots. Parfois même chatoyé (ça y est, on est contaminé…). Et quand ils lui sont particulièrement bienvenus, il s’active à les consigner dans un cahier à trésors. Donc, si certains ont douté de l’existence de Dieu, on peut aussi douter de sa propre existence, et de celle du doute même. « Naître et ne pas être» est une drôle d’expérience : savoir si on ne serait pas son propre jumeau disparu, avalé par la bonde de la baignoire ou tombé dans un trou de mémoire… On aura compris que le clown, si délicat et poétique soit-il, comme ici, n’échappe pas à la métaphysique.

Aristide Demonico se laisse avec bonheur, et avec son consentement, embobiner, promener, et tout ce qu’on voudra, par les mots. En prenant le risque de débobiner : suivre le fil peut mener loin, sans parler d’une affaire de labyrinthe, et là, pour ce qui est de se débiner… Décidément, on se fait prendre au jeu : laisser venir les mots en douceur, plus pêcheurs que poissons, avec tout ce qu’ils tirent dans leurs filets, de blagues et de vraie vie.  L’acteur prend le temps de chanter  comme on se chante à soi-même la ballade mélancolique de Jacques Prévert et Joseph Kosma Au jour le jour, à la nuit, la nuit, il fait l’ange en faisant la bête, à quatre pattes sur le plateau. Cela mérite d’être salué, après tant d’années sur les planches. Parfois, on a l’impression qu’il s’égare mais cela n’a rien d’étonnant avec ce langage en liberté. Le tout donne un spectacle alerte, poétique, rêveur, avec de grandes respirations et des apnées, d’une originalité garantie.

Les planches, ce sont aussi celles du Lavoir Moderne Parisien, rue Léon, dans le 18ème arrondissement de Paris, sur son versant africain. Le propriétaire voudrait bien dénoncer le bail pour livrer les lieux à des promoteurs immobiliers en quête de précieux mètres carrés, dans ce quartier “en mutation“, c’est-à-dire promis à la gentrification, mais le théâtre et la musique savent se défendre: avec un beau programme, Julien Favart et Joanna Boutté, les responsables du lieu et leur minuscule équipe consolident cette précieuse salle enracinée dans l’histoire du Théâtre et du quartier. Au public de les y aider : ce qu’il fera avec bonheur. Après La Trace de la limace et Je suis Voltaire, de Laurence Février, Antonin Artaud par Florian Pâque, puis Valère Novarina, avec la complicité de Claude Buchvald et Claude Merlin, vous y attendent.

Christine Friedel

Le Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon, Paris XVIII ème, jusqu’au 11 novembre. T. : 01 46 06 08 05.
Je suis Voltaire de Laurence Février, se joue aussi jusqu’au 11 novembre.

 

 

Stück Plastik de Marius von Mayenburg, mise en scène de Maïa Sandoz

Stück Plastik de Marius von Mayenburg, mise en scène de Maïa Sandoz

© François Goize

© François Goize

 On est chez eux, on est chez soi. Le public est installé sur des gradins en carré autour du ring d’un combat familial et social: un salon branché et conventionnel, unité de lieu du théâtre bourgeois. Affaire simple : un couple de la classe dite supérieure : lui chirurgien, elle, assistante d’un célèbre artiste, encombrés d’un fils adolescent, engagent une femme de ménage. Cataclysme : Jessica ou Madame Schmitt introduit au cœur du foyer l’autre, irréductible. Parfaite, elle obéit à tout, s’intéresse au jeune garçon, fasciné. Perfection insupportable pour l’épouse, qui se voit évincée d’un territoire dont elle ne veut pas, y compris dans un geste d’affection envers son mari infantile « qui ne prend pas ses responsabilités ».

Avec cette comédie ordinaire déjà drôle et cruelle en elle même, l’auteur nous emmène bien plus loin, mettant la situation en abyme: le couple s’agite dans la mise en scène éculée du mariage, l’homme dans sa rêverie (s’engager comme médecin sans frontières), la femme dans sa frustration (a-t-elle oublié qu’elle-même voulait aussi être artiste ?). Le garçon filme, l’artiste outre le quotidien pour en faire jaillir l’outrage. Tout est perturbé  et violent, chacun égarant au passage son identité, la nourriture passant directement à l’état de merde. Seule, Jessica s’obstine dans sa fonction, affrontant le désastre. Pourra-t-elle longtemps anéantir l’humiliation en verrouillant son for intérieur… dont nous ne saurons rien ?

Maïa Sandoz, avec les acteurs fidèles de sa compagnie, a choisi une «ligne claire» et assume avec maestria la quadri-frontalité qu’elle a choisie: les comédiens, champions du jeu en 3D, maîtrisent l’espace à la perfection, et sans ornements. Une chose à la fois, à fond, et pas dupe. C’est drôle et bien envoyé : une bande dessinée au trait un peu appuyé, bien vue et vacharde. Cher public, nous nous comprenons, nous sommes du même monde, dans un même espace, en connivence ; nous savons comme nous nous débrouillons mal avec notre culpabilité.

Un spectacle parfaitement réglé, efficace et drôle, et on ne s’en plaindra pas. Un regret ou deux quand même… La caricature de l’artiste (et de l’idée que s’en font, quoi qu’ils s’en défendent, protagonistes et public) est trop réductrice pour qu’on entende ce qu’il apporte de réellement subversif. Il faut se souvenir de la mise en scène de Patrice Bigel, en 2017 à Choisy-le-Roi, pour en retrouver la force. La satire masque ici ce qui, dans cette pièce peut aller jusqu’à l’effroi, en particulier autour du jeune garçon (Maxime Coggio) à l’identité tremblante. Le couple Paul Moulin  et Aurélie Verillon, eux-mêmes enfermés dans la virtuosité de la satire, livrent le seul ridicule de leurs contradictions (et des nôtres).
Pudeur de la souffrance : ne laisser voir ni failles ni faiblesses… On peut discuter tel choix, relever une marche loupée dans la dramaturgie, mais le plus important est ce qui nous est donné en  cadeau : un spectacle prenant et qui «ne veut pas rien dire». Avec un vrai respect du public… Ensuite, à chacun d’aller fouiller dans son propre «tréfonds».

Christine Friedel

Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre Dramatique National du Val-de-Marne, Manufacture des Oeillets, Ivry-sur-Seine ( Val-de-Marne)  au 16 novembre.  T. : 01 43 90 11 11

Ivanov d’Anton Tchekhov, mise en scène de Christian Benedetti

Ivanov d’Anton Tchekhov, mise en scène de Christian Benedetti

 

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Nikolaï Ivanov, propriétaire d’un domaine, est marié depuis six ans avec Anna Petrovna, une jeune femme juive atteinte d’une grave tuberculose et qui va sans doute bientôt mourir. On dit qu’il l’a épousé pour sa dot et qu’elle a renoncé pour lui à sa religion… Mikhaïl Borkine, un parent d’Ivanov, dirige le domaine. Le médecin de famille, Lvov, dit à Ivanov que sa femme a besoin de repos mais il s’occupe peu d’elle et préfère fréquenter les Lebedev dont la fille, Sacha est folle amoureuse de lui. Anna arrive et les voit s’embrasser…

Au troisième acte, Lebedev exigera d’Ivanov qu’il rembourse ses dettes,  et Lvov  lui reproche  la façon dont il traite Anna… Sacha, elle, reproche à Ivanov de ne plus aller la voir depuis que sa femme les a vus s’embrasser. Et Anna, dans une scène sublime, lui dit que leur mariage a été un jeu de dupes. Son mari lui avoue qu’il a été faible et soudain, très en colère, lui dit sans pitié qu’elle va bientôt mourir! Dernier acte: un an après, en effet Anna est morte. Ivanov et Sacha  vont se marier. Lvov dit publiquement qu’Ivanov veut épouser Sacha pour sa dot, comme il l’avait déjà fait avec Anna. Certains prennent sa défense,  mais sans doute incapable d’assumer son choix de vie, ce qu’il avoue à Sacha, il accepte finalement ce mariage mais, pour y échapper, il se tue.

Cette pièce formidable et qu’avait monté entre autres Luc Bondy (voir Le Théâtre du Blog) et Alain Françon, est pourtant moins jouée qu’Oncle Vania, Les Trois Sœurs  ou La Cerisaie. Christian Benedetti a fait plusieurs mises en scène avec peu de moyens mais de façon souvent brillante des comédies de Tchekhov dans son petit théâtre d’Alfortville et nous vous en avions rendu compte. Ici, il dispose d’un beaucoup plus grand plateau mais cela frise la catastrophe…

La faute à quoi? D’abord à une scénographie mal conçue et hypertrophiée: «Un espace de répétition. Une scénographie allusive »(…) « Ici, un urbanisme de l’espace rempli de mémoire vive. (sic) « Un mur… un mur pour l’intégrale, un mur pour une œuvre, un mur sur lequel nous allons écrire et projeter nos rêves » (sic). Mais être scénographe, cela s’apprend, et ces éléments de décor que l’on déplace trop souvent, ne fonctionnent pas du tout ! Au premier acte, donc un grand mur gris, avec une banquette où sont assis les personnages; en haut, une petite fenêtre où on voit le visage d’Anna. Bon… Puis une rangée de chaises où tous, de nouveau, sont assis. Ce qui donne au début de la pièce, un côté très statique. Direction de jeu voisine du degré zéro : les acteurs boulent leur texte et on les entend très mal. C’est donc mal parti dès le début.

Vincent Ozanon, pourtant bon acteur, semble ici perdu et n’est malheureusement pas très crédible en Ivanov. Christian Benedetti, lui, joue Borkine; affublé d’une perruque, qu’il piétinera ensuite (???). Il en fait des tonnes, semble s’amuser comme un petit fou (mais pas nous !) et fait de la pièce une sorte de farce, ce qu’elle n’est pas! Alix Riemer (Sacha) a bien du mal à être crédible. Seuls, dans une distribution qui souffre cruellement d’un manque d’unité, Philippe Lebas (Chabelsky),  Brigitte Barilley (Zinaïda) et Philippe Crubézy (Lebedev) réussissent à être convaincants…
Les comédiens changent eux-mêmes les éléments de décor montés sur roulettes à chaque nouvel acte, mais fausse bonne idée: même si ce n’est pas long, cela casse un rythme déjà cahotant. La dernière partie avec les scènes-culte avec Sacha et Ivanov, puis entre Anna et Ivanov,  et enfin celle du mariage sont un peu moins mal traitées, mais on est loin du compte.

En fait, tout se passe comme si Christian Benedetti semblait peu à l’aise sur ce grand plateau. Alors qu’il maîtrise bien mieux les choses dans son ancien entrepôt de vins aux poutres en bois. Et où on entre facilement dans l’intimité des personnages, alors qu’ici, rien à faire, cela ne passe pas, ils sont et restent loin de nous. Et en éclairant parfois la salle ou en envoyant à vue un jet de fumigènes (sans doute pour rappeler qu’on est bien sur une scène), Christian Benedetti croit sans doute être original mais il aurait pu nous épargner ces vieux trucs du théâtre contemporain usés jusqu’à la corde.

Bref, une soirée perdue. Au moins, on redécouvre -quand on réussit à entendre les comédiens! – la première version de ce texte (1887) moins connue. Malgré quelques révisions pas toujours très heureuses du metteur en scène. Mais, pour le reste, vous pouvez vous abstenir. Dommage ! Ivanov mérite beaucoup mieux que cette réalisation prétentieuse et qui n’a rien de passionnant.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet, square de l’Opéra Louis Jouvet, 7 rue Boudreau, Paris IX ème, jusqu’au 1er décembre.

 

Point Nemo conception et mise en scène de Jeanne Frenkel et Cosme Castro

Point Nemo conception et mise en scène de Jeanne Frenkel et Cosme Castro

 

Point-Némo-de-Jeanne-Frenkel-et-Cosme-CastroJeanne Frenkel, venue des arts plastiques et Cosme Castro, scénariste et acteur, lancent leur compagnie, La Comète dans une nouvelle aventure  de «métacinéma» ou «art de projeter des films, en même temps qu’ils sont tournés». Nous avions apprécié leur première mise en scène, Le Bal, dans ce théâtre Monfort, un spectacle inventif et débridé (voir Le Théâtre du blog). Ici, le scénario est plus simple : des jumeaux, la trentaine, se retrouvent au chevet de leur mère atteinte d’un Alzheimer. L’un vit loin d’elle, l’autre est resté  s’en occuper. Malgré les dissensions, ils renouent avec leur complicité d’antan et ensemble, vont essayer d’entrer dans l’univers de la malade jusqu’à atteindre le point Nemo : «Le pôle maritime d’inaccessibilité, le point de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. » Un endroit hors du temps, là où leur mère demeure, à jamais figée dans une éternelle jeunesse, dans l’attente d’un hypothétique voyage en Italie avec son mari …

 Grâce à l’artifice du cinéma, ils se rejouent des séquences de leur enfance et mêlent leurs souvenirs à ceux de leur mère. Au départ, les frères (Thibault Evrard et Julien Campani) jouent en direct, derrière un écran transparent où sont projetées des images oniriques. On y voit courir un petit renard, la mascotte des jumeaux… Puis à demi cachés derrière l’écran devenu opaque, ils plongent  dans la camera obscura d’un studio de tournage, rencontrent la malade (Julia Faure) enfermée dans ses obsessions. Filmées en direct, les séquences sont retransmises sur l’écran. On suit les déplacements du cadreur et des trois comédiens, leurs jambes restant visibles sous l’écran.

 Après un démarrage laborieux, alourdi de dialogues plus improvisés qu’écrits, le spectacle peine à nous emmener jusqu’à ce point Nemo, comme si, en se focalisant sur la prouesse technique, les metteurs en scène en oubliaient une certaine rigueur dramaturgique. Mais, au bout du compte, la magie du cinéma opère et une certaine poésie se dégage. L’équipe ne manque ni de talent ni d’invention et rencontre ici un public jeune et apparemment conquis.

 
Mireille Davidovici

Le Monfort, 106 rue Brancion, Paris XlVème, jusqu’au 17 novembre. T. : 01 56 08 33 88

 

Love texte et mise en scène d’Alexander Zeldin

 

Festival d’Automne

 Love, texte et mise en scène d’Alexander Zeldin

répétition au National Theatre de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

répétition au National Theatre de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

Tout ici est hyperréaliste et des êtres humains se retrouvent comme observés sous la loupe grossissante d’un entomologiste. Cela se passe dans une sorte de foyer d’urgence anglais pour personnes âgées sans ressources, jeunes couples privés d’une allocation chômage et brutalement expulsées de leur logement, émigrés du Soudan ou de Syrie. Et tous condamnés à vivre ensemble dans un espace commun des plus sinistres. Des bas-fonds comme ceux de Maxime Gorki, juste un peu moins sordides façon XXI ème siècle : un foyer d’urgence où on touche à toute la misère humaine; ici, les jeunes ou vieux qui en sont victimes, n’y voient aucune issue.
«Une étape cruciale dans la création de Love, dit Alexander Zeldin, a consisté à rencontrer ces familles, à leur rendre visite chez elles pendant plus de deux ans, à les impliquer à différents moments dans les répétitions, dans des improvisations basées sur les scènes de la pièce. Cependant notre aspiration n’a jamais été de produire une sorte de théâtre documentaire, et encore moins d’affirmer quelque chose comme un thèse, politique ou autre. » Il y a ici une  discrétion dans l’approche de cette misère et, en même temps, une grande rigueur dans le traitement scénique qui font tout la valeur de Love. Pas de leçon de morale, ou d’explication socio-politique genre énarque bcbg, mais la réalité brute de décoffrage à travers quelques moments de vie…

répétition au National Theater de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

répétition au National Theater de Londres. SARAH LEE / NATIONAL THEATRE

Certains «habitants» de ce refuge sont là depuis déjà un an comme cette dame âgée assez mal en point, qui fait des allers et retours entre la chambre qu’elle occupe avec son fils d’une quarantaine d’années et les toilettes communes souvent occupées. Il faut attendre pour faire bouillir de l’eau, attendre pour se laver, attendre pour prendre un pauvre repas: l’attente comme supplément gratuit d’une plongée dans une misère souvent brutale. Et en Angleterre comme en France, il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver du boulot, surtout passé un certain âge…

Il y a ici le père d’une ado de treize ans et de son frère guère plus âgé, et de sa compagne actuelle enceinte qui refuse que son futur bébé commence sa vie ici. Il y a aussi, comme des ombres qui passent : un réfugié syrien qui restera peu et une jeune exilée soudanaise qui a une petite fille sans doute restée dans son pays. Dénominateur commun : ils attendent tous mais en vain que les services sociaux leur attribuent un logement ou quelque chose qui en tienne lieu. En aatendant, ils vivent dans une insupportable promiscuité et une misère morale dont ils ne voient pas l’issue.

La scénographie imaginée par Natasha Jenkins est marquée au coin d’une réussite exemplaire. La scène comme la salle sont éclairées par des tubes fluo blanc. Le public est disposé tri-frontalement avec quelques rangées de sièges sur les côtés de la scène, et une vingtaine de chaises pour les premiers rangs. Donc au même niveau que les personnages. Belle idée qui renforce encore l’idée d’intrusion et d’intimité avec ces gens parmi les plus pauvres et les plus exclus de la société anglaise mais qui tiennent à garder  un minimum de dignité. Quand ils sont là à quelques mètres de nous.

Dans la grande pièce aux murs qui ont été peint en crème il y a bien longtemps, et où le carrelage en plastique est sale, usé et souvent écorné comme la moquette des chambres, il y a deux tables en stratifié blanc, une cuisinière et un petit frigo. Pourquoi un grand puisqu’ils n’ont pas grand-chose à manger et qu’ils remportent leurs très maigres provisions dans leur chambre… Le fils de la vieille dame fera quand même remarquer au réfugié syrien que l’étagère moyenne  de ce frigo lui est réservée, même s’il n’y a rien dessus. Il y a aussi un évier avec quelques bols et assiettes pour de pauvres repas. Cette salle commune est mal éclairée par une verrière très sale qui fuit parfois.
Bien entendu, même si chacun semble faire un effort pour que la vie reste supportable, à l’impossible nul n’est tenu. Et il y a des conflits : une tasse soupçonnée avoir été volée, des toilettes où chacun se rend avec un rouleau de papier hygiénique âprement convoitées, et un jour la vieille dame ne pourra pas aller à temps jusqu’au bout! Mais petit bonheur dans ce malheur vécu au jour le jour, elle offrira un collier à la petite fille. Et nous sommes là très proches d’eux, impuissants à les aider et fascinés par ces gens qui vivent dans la même ville, mais dans un tout autre univers fait de pauvreté, de renoncements mais surtout d’exclusion durement ressentie!

Alexandre Zeldin, jeune écrivain et metteur en scène, a su réaliser comme un condensé de cette vie commune sans espoir pendant quatre-vingt-dix minutes. Pas de violence physique, sauf à un moment quand la jeune femme enceinte ira jusqu’à gifler le très gros bonhomme et fils de la vieille dame mais une extrême tension psychologique. On sent que tout pourrait vite déraper: le père cache à sa compagne la vérité des ses échecs à chaque rendez-vous avec les services sociaux et ne rapporte qu’un peu de nourriture pour dîner. Les dialogues son limités à l’essentiel donc pauvres comme ces exclus qui n’ont plus guère confiance en la parole de ceux qui pourraient les aider mais il y a ici une expression du mouvement fabuleuse signée Marcin Rudy. Ici le moindre geste est signifiant: l’assiette lavée mais encore mouillée que le fils de la vieille dame tient avec dégoût, la marche difficile de la vieille dame qui s’appuie sur sa canne, le jeune père harassé et sans aucune illusion qui s’en va en vitesse une fois de plus à un rendez-vous à la mairie, la petite fille qui répète sa danse pour la fête de Noël de son école, son frère qui remet rageusement plusieurs fois le capuchon de son blouson sur sa tête, comme pour mieux s’isoler d’un monde hostile qui, il le sait déjà, ne lui fera aucun cadeau…

Il y a bien quelques moments de fraternité dans cette souffrance à la fois personnelle et sociale vécue au quotidien, quand l’émigré syrien offre un verre de jus d’orange à la jeune émigrée soudanaise et qu’ils parlent ensemble en arabe. Pas de véritable fin à ce remarquable spectacle-tranche de vie, mis en scène et interprété de façon exemplaire : unité de jeu, crédibilité maximale surtout des excellents Anna Calder-Marshall et Nick Holder (la vieille dame et son fils) et la misère continuera. Mais, petite douceur, on quittera ces exclus sur une sorte de berceuse que chante seule assise sur une chaise, la jeune émigrée soudanaise.
Des bémols : un sur-titrage parfois trop rapide, quelques invraisemblances ( la famille mange sans arrêt mais les autres jamais) et une petite baisse de régime dans le dernier quart d’heure mais sinon, quelle intelligence scénique! On pense parfois à ces employés exploités de La Cuisine du grand dramaturge anglais Arnold Wesker (1932-2016) et qu’avait magnifiquement mis en scène autrefois Ariane Mnouchkine. Mais eux avaient au moins du boulot ; ici tous ne peuvent guère retrouver un seul petit job dont dépend pourtant leur pauvre vie.

« Le théâtre, dit Alexander Zeldin, peut nous permettre de mieux voir notre société et d’être dans la vie. » (…) « Je crois plutôt que le processus théâtral offre des conditions qui nous permettent, à certains égards, d’être plus proches de nous-mêmes et e porter un regard neuf sur notre réalité sociale, politique, intime, pour que nous puissions aspirer à ressentir la vie avec une intensité qui soit digne de sa véritable nature, tragique et miraculeuse. Les histoires que je cherche à raconter sont celles du quotidien, celles de luttes qui semblent ordinaires dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui. »

Mission accomplie. Pas besoin de traverser la Manche pour Emmanuel Macron, ou pour son premier Ministre: Love est une efficace piqûre de rappel pour qu’ils soient un peu plus lucides sur la vie des pauvres sans perspective d’avenir vivant dans les zones défavorisées très mal couvertes par Internet et les réseaux de portables. Qu’importe à Guillaume Pepy, directeur de la SNCF, ils devront se contenter de trains moins nombreux et de faire plus de kms en voiture, avec moins d’argent, histoire de satisfaire les pseudo-convictions écologiques du Président des riches.
On peut admirer en sortant le nouveau Palais de justice flambant neuf où passe aussi toute la misère d’Ile-de-France, situé à deux pas des Ateliers Berthier…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon/Ateliers Berthier,  1 rue André Suarès, Paris XVII ème, jusqu’au 10 novembre.

Comédie de Valence (Drôme), du 14 au 16 novembre.

 

 

 

Tragedy, mise en scène de Cécile Saint-Paul, musique de Jean-Christophe Marti

 

Tragedy, mise en scène de Cécile Saint-Paul, musique de Jean-Christophe Marti

f-4f4-5b3f43e7e6b8bSur le plateau, un amas de déchets, une forme humaine assise enveloppée dans un drap blanc, un piano. Un homme déplace un tas de chaises de cour à jardin. Deux hommes assis sont dévoilés, une femme au micro les fait déplacer, elle chantonne, le fantôme blanc se lève et sort. Quatre acteurs abrités sous des parapluies murmurent un chant, dirigés par le chef. Un autre chuchote dans un micro, pendant que, sur un long écran en surplomb, on voit des images en noir et blanc du château de la Roche-Guyon qu’Yves Chevallier, complice de cette expérience, a longtemps dirigé. On voit un couple monter les escaliers du château en lisant des passages d’Hamlet, en ne les comprenant pas bien. On arrive au monologue d’Hamlet, une chanteuse accompagnée par Jean Christophe Marti,en  entonne quelques vers… On voit une statue, un visage féminin, est-ce Ophélie ? Gertrude se plaint, Jean Christophe Marti disserte sur les accords des instruments. Ophélie « couchée en ses longs voiles » disparaît.

Nous sommes un peu perdus dans cet étrange voyage bien joué par Marc Bertin, Jean-Louis Coulloc’h, Odile Darbelley, Antoine Lengo, Jean-Christophe Marti et Cécile Saint-Paul.  Le spectacle a été élaboré en cinq étapes : la première  avec le choix d’Hamlet au Théâtre des Bernardines à Marseille, la seconde où lors d’une invitation au château de la Roche-Guyon les séquences du film ont été tournées, la troisième avec des projections publiques au Théâtre Berthelot de Montreuil pour une réflexion avec des psychanalystes, la quatrième à la Ferme du Bonheur à Nanterre où Jean-Christophe Marti a composé les chansons d’Ophélie et du Fossoyeur.

Cette dernière reprise de Tragedy est fondé sur un travail encore en devenir et nous laissera des souvenirs mitigés mais ce spectacle reste attachant, surtout quand on a fréquenté le Château de la Roche Guyon, Jean-Christophe Marti et Odile Darbelley.

Edith Rappoport

Théâtre de l’Échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis) jusqu’au 7 novembre. T. : 01 43 62 71 20

Patrice Chéreau à l’œuvre

807f0e1bfebb4f878016ad2063208997

Patrice Chéreau à l’œuvre

Comment exposer le théâtre, art par nature «exposé» au risque de l’éphémère et du vivant? L’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne et les Archives Nationales s‘y sont essayé. Dès l’entrée de l’hôtel de Soubise, l’énergie de son visage et son regard, saisissent le passant. On ne dira jamais assez ce que l’histoire du théâtre doit à la photo. Cela commence par une belle galerie, en haut de l’escalier d’honneur : mieux que la vidéo, la photo sait capter des instants de vie mais sans les figer, dans leur élan suspendu.

Les archives proprement dites : lettres, articles de revues, coupures de presse, en disent moins. Émouvants pour ceux qui ont connu ces spectacles à leur création, curieux pour le public qui a découvert Patrice Chéreau dans sa maturité. Mais les quelques documents concernant ses débuts au groupe de théâtre du lycée Louis-le-Grand nous laissent quand même sur notre faim. Une belle image quand même : l’invention joyeuse du costumier Jacques Schmidt (1933-1996) celui qui fut longtemps celui de Patrice Chéreau, peignant la Grèce de Ménandre sur les T-shirts du Groupe de théâtre antique de la Sorbonne dans les années cinquante. Les premiers spectacles professionnels sont peu documentés et les photos parfois trop peu légendées, à l’exception de celles de vedettes comme Gérard Desarthe, Dominique Blanc, Pascal Greggory. Certes, l’exposition est consacrée à Patrice Chéreau et non à ses comédiens, mais vers qui serait tendu le geste du metteur en scène? Sinon vers eux, les moteurs de son désir de théâtre ?

 Malgré la déception de voir à quel point le théâtre est vivant, donc mortel, ce qui ressort ici:  les images emblématiques du  metteur en scène qui, le doigt  tendu, indique, place, situe; le poing serré, il transmet son énergie. L’article nécrologique du Monde parle de sa nuque « solide » qui, en effet, exprime la même puissance concentrée, en réserve. L’exposition remplit alors son contrat et fait ressentir quelque chose de l’homme, de l’artiste. Mais là encore, pour la génération qui a suivi sa carrière: pas de Chéreau sans les costumes de Jacques Schmidt, ni les scénographies de Richard Peduzzi et les lumières d’André Diot. Ensemble, ils  ont inventé une nouvelle esthétique du théâtre, étendue à l’opéra conçu comme un « théâtre au-delà du théâtre », partenaires indispensables de Pierre Boulez pour Le Ring de Wagner. Cela est-il montrable dans une exposition ? Sans doute plus difficilement. Quelques beaux costumes de Caroline de Vivaise pour le film La Reine Margot ne suffisent pas à rendre la symbiose unique que le metteur en scène avait réussie à réaliser avec les artistes dont il s’est entouré et qui ont fait de lui, aussi, ce qu’il a été.

On aurait aimé voir de façon plus saillante les images de sa rencontre avec Bernard-Marie Koltès, et de leur compagnonnage des année 80 : quatre pièces en cinq ans, entre autres Dans la Solitude des champs de coton, créée en 1987, reprise onze ans plus tard, puis de nouveau en 95. Miettes de théâtre mais ici maigres et dérisoires, alors qu’on sait la force de l’expérience théâtrale quand elle est réussie. Tant de travail d’artistes, d’artisans prodigieux, tant de passion pour ces quelques instants qui restent dans la mémoire du spectateur, et presque là uniquement…

C’est un lieu commun de le dire mais il s’agit précisément aussi du lieu: commun à l’artiste et au public, partagé, où l’un et l’autre avancent, découvrent une vérité dans l’instant de leur rencontre, une vérité qui ne préexiste ni pour l’un ni pour l’autre. Comme en 1969, quand Chéreau monte au Théâtre de Sartrouville, un Dom Juan de Molière bouleversant. Plus de paysannes d’opérette : Charlotte et Mathurine sont celles de La Bruyère, d’ «étranges animaux penchés vers la terre»,aux mains noires de crasse et de soleil, ce qui rend les compliments du séducteur Dom Juan d’autant plus cyniques; grand seigneur, il est encore plus méchant homme. Elvire n’est plus une élégante bafouée et se tient le ventre à deux mains, criant son désir frustré. Et l’on voit les rouages des apparitions. Et tout ce travail, toute cette pensée qu’en serait-il, si le spectacle n’avait pas fait crier de protestations ou d’enthousiasme ? Il ne peut rien rester ou pas grand chose d’un tel événement dans les archives !

Bref, une exposition frustrante pour ceux qui ont connu les spectacles de Patrice Chéreau : ils ne peuvent y retrouver la flamboyance de leurs souvenirs. Et pour les autres, un vide-grenier un peu anecdotique, un reliquaire dont on voit mal comment il pourrait inspirer de jeunes metteurs en scène. Si, il reste quelques photographies de Patrice Chéreau au travail; Allez donc au théâtre vivant, tout de suite, sans espérer rencontrer un nouveau Chéreau mais un(e) jeune metteur(e) en scène avec la même exigence et la même audace.

Christine Friedel

Archives Nationales, Hôtel de Soubise, 60 Rue des Francs Bourgeois, Paris, III ème, jusqu’au 2 décembre.

 

123456

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...