La Belle Hélène de Jacques Offenbach, mise en scène de Panagiotis Adam

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La Belle Hélène de Jacques Offenbach, mise en scène de Panagiotis Adam

Cet opéra-bouffe en trois actes, créé au Théâtre des Variétés à Paris le 17 décembre 1864, remporta un vif succès, même si certains critiques dénoncèrent son caractère licencieux. Ouvertement parodique, le livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy transpose avec beaucoup de liberté, un épisode bien connu de L’Iliade. Quant au personnage éponyme, il se voit ravalé du statut de mythe, à celui de femme frivole.

Ainsi à l’acte II Hélène attend l’arrivée du berger Pâris, qui va lui être présenté en récompense, après les trois épreuves qu’il a remportées. Troublée par cette visite, la fille de Jupiter s’adresse à son père puis à Vénus. Et on retrouve ici  le thème vaudevillesque de l’infidélité conjugale. Mais les librettistes instaurent un décalage burlesque entre ce thème grivois et le motif tragique de la fatalité. On pourrait même voir une parodie du fameux monologue de Phèdre : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée… », où l’héroïne de Racine se dit victime de ses origines et prisonnière d’un destin qui la dépasse.

Hélène, elle aussi, paie le prix d’une naissance exceptionnelle. Fille du premier des dieux, elle supplie Vénus de ne pas mettre sa vertu à l’épreuve pour lui épargner le sort jadis subi par sa mère. Tout le comique vient du ton familier qu’elle emploie pour s’adresser à la déesse de l’amour. « Vénus, la friponne » se voit mise en accusation avec un vocabulaire inattendu. La musique d’Offenbach fait preuve d’une grande invention sur le plan mélodique, ce qui renforce la séduction exercée par le personnage. Comme l’écrit son biographe Jean-Claude Yon, le compositeur de La Belle Hélène sait à merveille « susciter le plaisir et le rire de façon imparable et presque physique ».

Petros Chryssakis et Panagiotis Adam ont traduit en grec le texte en grec et signé une adaptation avec les  équivalences adéquates pour renforcer l’esprit des dialogues. La mise en scène est pleine des trouvailles qui rendent le livret moderne et accessible au public. Le décor est minimal: quelques objets métonymiques, et les costumes de Valia Syriopoulou ont des couleurs intenses. Il faut signaler la chorégraphie de Loukas Théodossopoulos et les joyeux éclairages de Christina Thanassoula. Et  au piano, Maria Papapetropoulou, Giannis Tsanakaliotis, au violon, Avgoustinos Moustakas, au violoncelle, et à la flûte Kaiti Pantzari et Maria Pachnisti).

Tous les comédiens-chanteurs ont une belle voix et jouent avec un expressionnisme modéré comme dans les cartoons aux rythmes effrénés. Marissia Papalexiou crée une  Hélène entre burlesque et caricature. Giannis Filias  joue un Pâris avec générosité. Pavlos Pandazopoulos (Calchas), Anastassios Lazarou (Agamemnon), Giannis Vryzakis (Ménélas), Stellios Kelleris (Oreste), Konstantinos Zabounis (Achilleas), Lélla Xatzielefthériou (Vénus), Loukas Théodossopoulos et Pétros Tsofyllas (Eros) construisent des personnages comiques dans l’esprit parodique de cet opéra-bouffe.

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Fondation Michalis Kakkogiannis, 206 rue Peiraios, Athènes, T. : 0030 210 34 18 550


Archive pour décembre, 2018

Chers lecteurs


Chers lecteurs,

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Étude de Charles Cambon

Le Théâtre du Blog a maintenant dix ans et nous avons publié à ce jour  5.818 articles soit  en moyenne quarante-huit par mois. Ce qui est à la fois beaucoup mais  pas toujours suffisant-nous en sommes conscients- pour traiter de l’ensemble de l’actualité française et étrangère. Nous savons que vous êtes friands de ce qui se passe dans les pays proches mais aussi en Grèce, en Russie, au Japon,  au Canada et nous continuerons à vous en rendre compte.

2018 n’aura pas connu de grands bouleversements, que ce soit sur le plan théâtral, chorégraphique ou circassien, à Paris ou en régions. On notera cependant la montée en puissance de la danse au Théâtre national de Chaillot avec de remarquables spectacles mais malheureusement aux dépens du théâtre. Par ailleurs, on ne comprend pas bien  le scénario  de la programmation des travaux au Théâtre de la Ville. Rappelons que cela fait déjà plus deux ans que cet établissement-phare de la Ville de Paris est fermé et on n’imagine pas un instant qu’il pourra rouvrir en 2019!

Les grands festivals comme ceux d’Avignon, Aurillac ou Chalon se portent, eux à merveille et font toujours le plein de spectateurs. Comme le tout petit mais très pointu festival de Villerville… Du côté du théâtre privé à Paris, la situation n’est pas des meilleures. La faute à quoi? Probablement à un public vieillissant qui hésite à se déranger même quand il y a une ou deux vedettes dans la distribution (comme dans le théâtre public !) mais aussi à un répertoire loin d’attirer les jeunes, et à un prix des places dissuasif. Et enfin à des temps perturbés à Paris depuis quelques semaines… Cela fait effectivement un ensemble d’éléments négatifs!

Du côté mise en scène, pas de révélations majeures mais on peut saluer la maîtrise de plus en plus évidente de Cyril Teste avec Festen à l’Odéon et Hamlet à l’Opéra-Comique, le seul qui ait réussi à intégrer avec une grande intelligence, le cinéma dans un spectacle. Les autres jeunes -ou moins jeunes!- créateurs se contentant la plupart du temps, d’images-relais d’une rare banalité. On notera aussi le nombre croissant de compagnies qui s’appuient sur la notion de collectif comme pour se rassurer mais rarement pour le meilleur et souvent pour le pas très intéressant du tout!

Il y a aussi un phénomène frappant surtout à Paris : l’augmentation récurrente du nombre de solos, purs et durs, ou camouflés avec une voix off… Pour des raisons qui n’ont rien à voir avec une quelconque raison esthétique mais essentiellement financières. Augmentation aussi du nombre de spectacles-fleuves de plus de cinq heures dans les théâtres publics. Donc par définition élitistes puisque réservés à ceux qui ne sont pas obligés de se lever tôt ! Mais aussi ce qui reste inquiétant, le nombre très limité de représentations de spectacles à la création: le plus souvent une dizaine à peine! Tout se passe comme si  la plupart des théâtres parisiens, surtout les petits ou moyens servaient de vitrines d’exposition, avec un public de plus en plus souvent, majoritairement professionnel…

 On note aussi les adaptations de plus en plus fréquentes de romans et nouvelles, classiques ou contemporains, célèbres ou inconnus par les jeunes metteurs en scène qui préfèrent jouer les écrivains, au lieu de faire appel à l’un d’entre eux. Pour  un résultat très approximatif et avec le plus souvent la béquille d’images-vidéo utilisées de la pire façon!

Ainsi va être porté à la scène le célèbre roman Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, livre-culte du XX ème siècle autrefois adapté au cinéma par Jean-Gabriel Albicocco en 67, puis par Jean-Daniel Verhaege en 2006. Mais qui tombe maintenant des mains des adolescents… Lesquels, curieusement mais avec logique, tombent parfois sous le charme des grands classiques comme Eschyle, Sophocle ou Euripide, Molière, ou Marivaux comme on l’a encore vu cet été à Versailles, joué en plein air par de jeunes acteurs inconnus, ou au Théâtre de la Tempête. Cela veut dire quoi? Sans doute que tout reste possible au théâtre mais à la condition de ne pas tricher…

Nous aurons encore une pensée pour Jacques Lassalle et Guy Rétoré qui nous ont quitté cette année.

Nous vous souhaitons une année théâtrale enrichissante.

Philippe du Vignal

 

 

Livres et revues

Livres et revues

Jeu n° 169

3B4BA439-BBB2-4670-98F0-06B4B7B59E0CFondée en 1976 et publiée quatre fois  par an, cette revue québécoise est la seule francophone en Amérique du Nord consacrée aux arts du spectacle. Avec toujours de bons articles et documents sur la mise en scène et l’interprétation au théâtre mais aussi sur la chorégraphie ou le cirque…
Au sommaire de ce numéro paru en décembre, un texte sur la pratique chorégraphique d’Andrew Tay par Laurane Van Branteghem.  La dernière création  de cet artiste né en Ontario  Fame Prayer / EATING, a été présentée au Théâtre la Chapelle en avril dernier. En collaboration avec François Lalumière, artiste visuel de Montréal et Katarzyna Szugajew photographe polonaise mais aussi sculptrice et performeuse. Intérêt commun : leur intérêt pour le corps nu, le corps comme matière.

Ils se sont rencontrés en dansant pour la chorégraphe viennoise Doris Uhlich dans la pièce More Than Naked avec vingt interprètes dont une DJ, tous nus sur scène. Avec Fame Prayer / EATING, Andrew Tay  veut, dit-il, explorer le domaine de la spiritualité et de l’esthétique queer.  Il y aussi un texte sur le chorégraphe et interprète Raimund Hoghe qu’on avait pu en Avignon cet été (voir Le Théâtre du Blog).

Sous la direction de Raymond Bertin, il y aussi un le dossier très complet sur la formation de l’acteur. Que ce soit dans les écoles mais aussi dans les formations continues (ateliers, stages, classes de maître) . Et il y a aussi un article de Lise Roy qui parle des visites qu’elle a faites dans les écoles de théâtre de Stockholm.

Ralph Elawani signe lui, une enquête sur l’affaire Sicotte qui a secoué le Québec il y a un an  et sur les leçons que l’on a pu en tirer. Il s’agit de la mise en cause d’un comédien et enseignant qui n’a pas été accusé de crimes de nature sexuelle mais un reportage de Radio-Canada, très controversé, révéla que la direction du Conservatoire venait de suspendre un de ses professeurs Gilbert Sicotte. Quelques-uns parmi ses anciens élèves témoignent de ses méthodes d’enseignement selon eux «excessives et abusives». Par ailleurs, trente-deux élèves le défendirent alors dans une lettre, mais il sera licencié en février. L’affaire amènera les écoles de théâtre à  faire leur auto-critique et à prévoir  des mesures, pour éviter, par l’entremise d’une « ombudsperson », tout harcèlement ou comportement inapproprié. Bref, la question demeure en filigrane: qu’est-ce qu’un bon pédagogue? Il ne peut sûrement plus avoir le profil de ceux qui exerçaient, il y a une vingtaine d’années, que ce soit dans un lycée, ou une école de théâtre ? Mais les Québécois se demandent avec juste raison si Gilbert Siccote n’a pas été dans toute cette histoire à rallonges, une sorte de bouc émissaire?

La Gravité
de Steve Paxton, traduction de Denise Luccioni

FBE0931B-C07F-4AF5-8A2C-329A7CD44205Ce danseur, chorégraphe, et surtout pédagogue  américain de  soixante-dix neuf ans, a travaillé avec Merce Cunningham dès 1961. Il aborda la pratique de l’aïkido en 65 à Tokyo et a été un des membres fondateurs du fameux Judson ChurchTheater l’année suivante avec Trisha Brown. Il travailla avec elle mais aussi excusez du peu avec Yvonne Rainer, Robert Rauschenberg, et Lucinda Childs. Il fondera avec Anne Kilcoine en 86, Touchdown, une structure en Angleterre qui offre aux mal-voyants la possibilité de danser.

Il enseigne le contact improvisation, une danse improvisée qui s’est beaucoup développée en Europe, surtout aux Pays-Bas et en Angleterre.  Avec comme principes fondamentaux pour les mouvements du corps en contact avec d’autres corps: fluidité dans la transmission et la réception du poids, prise d’initiative,  réflexes et empathie physique innée. Avec une grande importance accordée à la colonne vertébrale et aux mouvements du bassin. Et à la conscience de l’effet de gravité sur nos tissus. « La gravité, dit-il, est une force, une force naturelle. » Il y a de belles phrases qui ressemblent à un haïku comme : « Que fait mon corps, lorsque je n’en suis pas conscient. » Ou cet hommage à la marche : « Nous apprenons à marcher seuls. «  (…) « Elle devient ensuite le fondement de tous nos mouvements, la source d’une grande part de la danse. » Mais Steve Paxton n’aura cessé  d’expérimenter et de montrer dans ses spectacles « la fragmentation du mouvement dans le temps en particules d’expérience qui peut atteindre l’infinitésimal. »
Ce petit livre de 80 pages qui rassemble différents textes qu’il a écrits entre 2005 et 2008 et qui témoignent d’une bel essai de compréhension et d’une recherche intransigeante sur la déconstruction en chorégraphie. Et Steve Paxton, on l’oublie souvent, a eu une influence considérable sur toute la danse contemporaine.

Editions Contredanse, Bruxelles 2018. 12€

Frictions n° 30

A0590A5A-A224-4D15-878C-CEC8B41050BCEn introduction, un très bon édito de Jean-Pierre Han : Nos petites lâchetés, où il parle  de la fonction de metteur en scène qui, dit-il non sans raison, commence à être remise en cause, alors qu’elle a connu son heure de gloire depuis une cinquantaine d’années avec, notamment une relecture des classiques (Roger Planchon puis Patrice Chéreau…. Au profit des collectifs (on  parlait souvent après 1968 de « création collective » sans qu’on sache mieux ce que cela recouvrait en termes d’autorité ni en méthodes de travail.
Jean-Pierre Han a aussi raison quand il s’en prend à une partie de la critique  qui  «se pâme souvent devant ce qui n’est que poudre aux yeux». On l’a vu encore récemment avec cette pathétique Ecole des Femmes montée par Stéphane Braunschweig et trop souvent encensée. On ne dira jamais assez les effets pervers du snobisme dans l’accueil d’un spectacle. Et tout se passe trop souvent comme s’il y avait des metteurs en scène sanctuarisés et comme la critique avait peur d’un possible retour de manivelle. Mais, grand Dieux, de qui et lequel ?

 Au sommaire de ce nouveau numéro, un texte d’André S. Labarthe disparu cette année, un article de la philosophe Marie-José Mondzain, très riche comme comme toujours, sur la relation de l’être humain aux images  et sur la relation de demande qu’établit l’industrie de fabrication des images. En lien direct, bien entendu, précise-t-elle, avec l’économie de marché. Et comment les flux télévisuels provoquent un saccage subjectif. Une analyse, pas toujours facile à lire en l’absence de paragraphes mais des plus lucides.

Signalons aussi une sorte de confession sur son métier de clown et jongleur Nikolaus, et sur l’école de cirque de Châlons-en-Champagne. Et enfin, des extraits d’un beau texte d’Eugène Durif  La Danse arrêtée de Lucia Joyce : cette pièce a été créée  ce mois-ci à Villeneuve-d’Ascq avec Nadège Prugnard.

Frictions n° 30 . 14 €

 Philippe du Vignal

 

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, traduction en grec et mise en scène de Thomas Mosshopoulos

 

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, traduction en grec et mise en scène de Thomas Mosshopoulos

59FB09D3-5389-4CD0-A218-B3F5326D31DFDans ce roman dystopique, publié en 1953, Ray Bradbury (1920-2012), célèbre écrivain américain, montre une vision pessimiste d’un futur souvent totalitaire. Il en proposa lui-même en 1979, une version théâtrale. «Avant tout, je n’écris pas de science-fiction. J’ai écrit seulement un livre de science-fiction et Fahrenheit 451 est fondé sur la réalité. La science-fiction est une description de la réalité. Le fantastique est une description de l’irréel. »

Ici, le rôle des pompiers a bien changé: ils ne sont désormais plus chargés d’éteindre les  incendies, mais plutôt de les allumer. Ainsi, ils doivent détruire par le feu tous les livres existants. Le titre fait référence à la température en degrés Fahrenheit à laquelle le papier s’enflamme soit environ 232,8 °C.  Les pompiers ont aussi pour mission de traquer les résistants qui cachent des ouvrages chez eux. Mais l’un d’eux, Guy Montag, va se sentir attiré par la lecture et prêt à entreprendre une mission dangereuse qui changera radicalement sa vie. Ray Bradbury critique la restriction de la liberté de la pensée, la censure, et les stratégies de manipulation des régimes dictatoriaux.

Thomas Mosshopoulos crée un spectacle imposant sur un plateau plein de fumées, et soutenu par des projections vidéo. Il nous montre la vie au futur telle que l’imagine Ray Bradbury dont les personnages agissent comme des automates, manquent de spiritualité et dont les relations professionnelles sont cruelles. Les livres s’enflamment virtuellement et l’espionnage électronique trace un espace étouffant. Evangélia Therianou a conçu un décor métonymique de cet univers où l’homme est une machine, incapable de réfléchir, mais docile et apte à consommer. Les costumes de Claire Bracewell sont ceux, professionnels, des personnages et la musique de Kornilios Selampsis comme les éclairages de Sophia Alexiadou renforcent la terreur et l’angoisse des situations.

Alexandros Logothétis incarne Montag en signifiant bien son évolution puis son revirement. Anna Masha exprime avec intensité le cynisme de Beatty, une carriériste d’une inébranlable volonté. Evdokia Roumelioti soutient avec justesse le personnage de Mildred. Kitty Paitazoglou joue à la fois Clarisse et Hélène. Haris Tsitsakis incarne Faber en soulignant la résistance qui la caractérise. Xénia Kalogéropoulou joue Madame Hadson avec passion et fureur pour renforcer le sacrifice, la constance et hélas, l’autodestruction qui caractérisent cette héroïne. Le duo Manos Galanis (Black) et Thanos Lekkas (Holden) critique les médias et leur influence sur la conscience des masses.

Un spectacle d’une grande qualité qui stigmatise sans didactisme les dangers qui menacent le monde à venir où les citoyens privés d’esprit critique sont incités à consommer toujours davantage…

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Porta, 59 avenue Mesogeion, Athènes. T. : 0030 210 77 11 333

Bosch Dreams mise en scène de Samuel Tétreault, mise en images d’Ange Potier

Bosch Dreams mise en scène de Samuel Tétreault, mise en images d’Ange Potier

 Bosch4_1A l’heure où l’on met en scène les grands peintres de l’Histoire, comme à la Carrière des Lumières aux Baux-de-Provence (voir Le Théâtre du Blog), des circassiens osent ici faire une incursion  surprenante dans l’œuvre de Jérôme Bosch (1450-1516). La compagnie  québécoise les 7 Doigts, qui joue depuis 2002 et avec succès dans le monde entier, célèbre, à la demande de la fondation Hieronymus 500, le cinq centième anniversaire de la mort du peintre avec une remarquable création  alliant numéros spectaculaires et cinéma d’animation.

Les 7 Doigts  nous invite ici à partager Le Jardin des Délices. Le célèbre triptyque, exposé au Musée du Prado à Madrid, s’ouvre ici en plein écran, comme un gigantesque livre d’images où les circassiens rejoignent les créatures fantastiques du peintre, natif de Den Bosch,  un bourg au sud des Pays-Bas.  Une petite fille au ballon rouge nous entraîne dans ce monde fabuleux, telle une Alice au pays des merveilles, et nous conduit dans cette iconographie irréelle, du Paradis à l’Enfer. Elle se révèlera aussi une excellente trapéziste et meilleure guide que le conférencier aux commentaires lourds et inutiles qui essaye, entre les scènes, de décrypter cette œuvre étrange.. 

 Les images parlent mieux que les mots, et les corps nous enchantent. On se promène dans le panneau central du tableau, peuplé d’une humanité étrange et fornicatrice, d’un bestiaire monstrueux et cocasse. De la toile, animée en trois dimensions par Ange Potier, émergent  des villageois aux masques grotesques, un prestidigitateur et des acrobates moyenâgeux. Plus tard, une contorsionniste décrit des arabesques dans une bulle, telle les femmes écartelées du tableau… Light my fire enflamme un duo  aérien onirique : Jim Morrison, poète et musicien, cofondateur du groupe The Doors ( 1943-1971) était un grand admirateur de Jérôme Bosch…

 Après les délices de ce jardin, accompagnées des musiques planantes de The Doors ou de Philip Glass un paysage d’apocalypse se déploie, scènes de guerre et d’incendie dans une scénographie calquée sur le dernier volet du triptyque. Avec des artistes  au sommet de leur art au milieu des bombes, des sirènes et des flammes… Malgré les commentaires besogneux de l’animateur pédagogue et ses clins d’œil appuyés du côté de Salvador Dali, qui rompent régulièrement la magie du spectacle, cette féérie nous captive, et nous ne regretterons pas d’être venus.

Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy (Haute-Savoie), le 19 décembre.

Les 24 et 25 janvier, Maison des Arts du Lac Léman Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) ; du 29 au 31 janvier, Scène nationale de Bayonne (Pyrénées- Atlantiques).
Le 5 février, Scènes Mitoyennes de Cambrai (Nord) ; les 8 et 9 février, Grand Théâtre de Mâcon (Saône-et-Loire )  et du 12 au17 février, Odyssud, Blagnac (Haute-Garonne).

Erwin Redl à la Fondation Groupe EdF

 

Erwin Redl à  la Fondation Groupe EdF

© Vincent Baillais – agence TOMA

© Vincent Baillais – agence TOMA

Cet artiste de cinquante-cinq ans, d’origine autrichienne, vit à Bowling Green, Ohio et à New York  depuis 1993. Après un master en art numérique à la School of visual arts de New York et une licence en composition musicale à l’Université de Vienne, il a souvent réalisé des installations aux proportions architecturales comme au Whitney Museum of American art en 2002  avec une grille de lumières LED recouvrant toute la façade. Ses œuvres font partie, entre autres, des collections des institutions du Whitney mais aussi du Musée d’art contemporain de San Diego, du Borusan Contemporary à Istanbul…

Ici, dans cette ancienne sous-station électrique de 400 m2, réaménagée en salles d’exposition,  Erwin Redl a réalisé  -et c’est la première fois en France-  une installation lumineuse avec des amploules-leds suspendues à de dizaines de fils au rez-de-chaussée dans un puits jusqu’au premier étage. La lumière, sans jamais s’éteindre, varie lentement entre le rouge et le bleu. Soit « le spectre chromatique visible ainsi que celui des émotions humaines. Le rouge représente l’extrême de la sensualité  et le bleu, son contrepoint froid et rationnel. L’expérience esthétique immersive alliée aux aspects technologiques particulièrement sophistiqués brouille la frontière entre réel et virtuel. »

Erwin Redl place ainsi le visiteur au cœur même de son installation lumineuse qui peut s’y déplacer à volonté. Et on éprouve vite à condition de jouer un peu le jeu, une sorte de déstabilisation du corps,  quand on pénétrer dans ces séries de petites ampoules suspendues. Avec un regard à la verticale, à l’horizontale et surtout à la diagonale jusqu’en bas. Suprême raffinement, comment dire les choses : on se sent presque flotter dans ce grand espace où l’on a une autre perception mentale spatio-temporelle de son corps. Et les enfants encore plus fascinés que leurs parents, se réjouissaient d’y pénétrer. Même s’il faut sans doute ne pas y rester trop longtemps, les éclairages leds émettant une proportion importante de lumière bleue, avec de courtes longueurs d’onde: pas des meilleures pour les yeux.

Une expérience sensorielle qui rappelle celle de la danseuse américaine Loïe Fuller ; en 1892, elle faisait éclairer son solo par des projecteurs aux gélatines colorées avec sans doute un pouvoir hypnotique évident. Là aussi c’était il y a  plus d’un siècle déjà une expérimentation artistique de tout premier ordre sur la nature de la lumière et sur les ondes qu’elle dégage sur des spectateurs. Même si ; à l’époque, ils étaient assis dans un espace traditionnel.

Deux autres pièces mais moins intéressantes sont aussi présentées dans de petits espaces avec le même système d’ampoules leds rouges et bleues : Reflection, on Patterns and Signs v2 et Dial, White-Red White-Blue v2. Mais ne ratez surtout pas cette installation qui ouvre de belles perspectives aux scénographes, metteurs en scène et chorégraphes…

Philippe du Vignal

Fondation Groupe EdF, impasse Récamier, Paris VI ème, tout près du métro Sèvres-Babylone. (Entrée gratuite), jusqu’au 3 février.

 

Mallé en son exil, un film de Denis Gheerbrant

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Mallé en son exil, un film de Denis Gheerbrant

Le cinéaste, après avoir fait l’I.D.H.E.C. , ex F.E.M.I.S., a tourné, il y a trente ans, son premier film, Printemps de square avec les jeunes d’un quartier du XV ème arrondissement de Paris.Jusqu’en 1990, il  a été directeur de la photo, et réalise aussi des documentaires que l’on connaît bien maintenant comme Amour rue de Lappe (1984), Question d’identité (1986),  Et la vie (1991), La Vie est immense et pleine de dangers (1994). Grands comme le monde (1998), Le Voyage à la mer (2002), Après un voyage (dans le Rwanda) (2004), La république Marseille, une suite de sept films en six heures (2009).

 Et le très remarqué On a grèvé ( 2014) sur les femmes de ménage  d’une grande chaîne hôtelière à Paris, qui refusaient de continuer à se laisser exploiter plus longtemps. Un cinéma disons, pour faire vite: social, où il pointe toutes les difficultés du vivre ensemble et les conflits qui révèlent des injustices criantes dont les chers énarques  ne soupçonnaient même pas l’importance.

Comme d’habitude, il filme seul et reste très discret, voire presque invisible (il s’est juste, l’espace d’un instant, montré caméra à l’épaule dans un miroir comme avec une signature à la Hitchcock) Et c’est lui qui pose des questions apparemment anodines mais en fait très précises. On voit d’abord Mallé, un travailleur émigré malien en plein hiver, dans un Paris enneigé et une banlieue pauvre, puis dans un RER au petit matin, plein d’émigrés africains levés très tôt, pour que les immeubles d’habitation, les bureaux des ministères, les grandes banques des Champs-Elysées soient bien propres à 9 h. Et cela pour un salaire minimum.

Le cinéaste a travaillé à faire émerger doucement la parole de Mallé que l’on voit dans sa pauvre petite chambre de foyer qu’il partage avec un autre Malien. Il l’a filmé pendant cinq ans et on sent une certaine complicité entre eux, attentifs l’un à l’autre. Ils ont travaillé ensemble pour dire la vie de ces hommes que les Français aperçoivent dans le métro, tassés de fatigue, et à qui ils ne parlent jamais. « Quand je filme seul, dit le cinéaste, ce qui m’intéresse, c’est de casser le flux du vécu. » (…)  » Mon regard ne soutient plus la relation. C’est le fait de filmer qui est la relation. C’est violent, c’est beau et c’est fort, et là on fait un film pour les autres, qui n’en est jamais l’enregistrement. »

Et les images aussi anodines sont en réalité d’une grande force. «La manifestation de la vérité implique l’incarnation de la parole dans la chair des images, dit Marie-José Mondzain.» Ici, le visage de Mallé, aux traits souvent énigmatiques, la lumière dans les feuilles d’arbre, la nourriture sommaire dans un bol plastique, son beau costume pour les sorties dans une housse accroché une au mur… On l’entend parfois mal mais il s’exprime dans un français impeccable avec beaucoup de nuances…
 On entend la conversation qu’il a au téléphone, avec sa femme au Mali qu’il engueule mais dont  il nous dit qu’il l’aime, même s’il ne l’a pas vue depuis sept ans qu’il n’est pas retourné chez lui. Il ne se plaint pas, gagne peu avec des journées interminables: on le voit nettoyer des halls d’immeuble, sortir et rentrer sans fin les poubelles à Paris, comme à Montreuil où il habite. Son honneur à lui, le noble dans son pays et l’esclave ou presque, en France: envoyer chaque mois de quoi faire vivre sa famille. Il fera tout, dit-il, pour que ses enfants puissent faire des études et ne connaissent jamais ce qu’il a dû subir en France.

Puis Denis Gheerbrant qu’on sent alors un peu mal à l’aise, pose la question du statut de la  femme au Mali. «Il y a deux choses là-bas que les Français sont contre ça, dit Mallé, la polygamie et l’excision. » Autrement dit: nous sommes chez nous et ne vous mêlez pas, vous les ex-colonisateurs, de notre façon de vivre, de notre sexualité et de nos coutumes. « La revendication d’égalité devant la loi entre les hommes et les femmes, écrivait déjà Juliette Minces, il y a plus de vingt ans, dans Le Coran et les femmes,  le désir de justice et de liberté, tout ce qui fonde nos valeurs et qui s’est révélé universel, est soudain mis sous le boisseau au nom du respect de la différence. »  Et les grands puissances laissent faire: la démocratie a ses limites. Et Mallé n’éprouve aucune gêne pour dire que dans son pays, la règle absolue est la nécessité d’avoir un supérieur. Il a donc là-bas une famille d’esclaves à sa disposition, qu’il a reçue en héritage de son père. Mallé explique aussi que la polygamie et l’excision sont une bonne chose et un héritage de ses ancêtres nobles: les Soninké, des hommes libres, que l’on doit respecter. Et il trouve ces pratiques -encore très fréquentes- absolument normales, même s’il précise bien qu’elles ne sont pas obligatoires !

Intelligent et débrouillard, Mallé vit depuis quelque vingt ans en région parisienne et les déplacements en bus et métro comme la vie quotidienne ne lui posent plus aucune difficulté. Curieux et informé, il a la culture d’un homme du XXI ème dans une grande agglomération occidentale mais il a aussi celle de ses ancêtres qui fonde son identité. Et il  avoue que sa femme et ses filles aient été excisées! Là, cela bloque: Denis Gheerbrant, très pudique, ne dit rien mais, malgré leur complicité, il lui dit très franchement qu’en France, c’est un crime. Mallé reste sur ses positions, et ne veut en aucun cas renier ce qu’il nomme: respect de la tradition et des ancêtres. Il parle beaucoup mais a bien du mal à soutenir l’insoutenable. Jusque là, sympathique, l’homme le devient alors  beaucoup moins.

Une  tension perceptible monte alors dans le dialogue et l’empathie en prend un coup. «Mais il m’ébranle, remarque Denis Gheerbrant, je me dois et je lui dois de m’exprimer. J’essaie de faire ce que j’attends d’un film : qu’il change mon regard, qu’il me permette de rendre à l’autre sa complexité de personne et de sujet. » En une heure quarante, le cinéaste, caméra à l’épaule, réussit avec une grande maîtrise, cette difficile épreuve où un étranger ouvre son univers face caméra, et où il nous plonge dans un monde très éloigné de nous, pourtant géographiquement si proche. «Une différence qui ne fournit rien à l’esprit, n’est pas une différence, disait déjà Goethe ». Et là, on est comblé. Ne ratez pas ce film bien réalisé dont un des grands mérites est de poser des questions auxquelles ni Mallé ni les spectateurs ne peuvent apporter de vraie  réponse…

Philippe du Vignal

Film vu au festival Cinéma du réel, le 21 décembre, Centre Georges Pompidou, Paris IV ème.


A partir du 16 janvier, Espace Saint-Michel, 7 Place Saint-Michel, Paris V ème.

 

Adieu Guy Rétoré

Adieu Guy Rétoré

JACQUES WINDENBERGER / SAIF IMAGES

JACQUES WINDENBERGER / SAIF IMAGES

Il avait quatre-vingt quatorze ans, et fut un des pionniers de la décentralisation, non pas en province mais… dans un arrondissement sans théâtre de la Capitale, le XX ème, où il réussit à créer le T.E.P. (Théâtre de l’Est Parisien). Employé à la SNCF, il avait fondé  à Ménilmontant où il avait toujours vécu, la Guilde, une compagnie d’amateurs. Et il monte en 1956 (il avait trente-deux ans), La Vie et la mort du Roi Jean d’après Le Roi Jean, une pièce peu connue de Shakespeare qui y peint un monde politique marqué par l’ambiguïté et le compromis.

Guy Rétoré remporte un an plus tard avec ce spectacle le Prix du concours des jeunes compagnies institué par le Ministère de la Culture. Ce qui avait valeur d’adoubement dans la profession, avec à la clé, une enveloppe. Il put ainsi aménager rue du Retrait à Ménilmontant un petit théâtre qu’il voulait populaire dans une salle de paroisse. L’Histoire connaît parfois de curieux dérapages : au moment où Guy Rétoré nous quitte, l’église catholique, propriétaire de cette salle, la fait fermer pour des raisons financières…

Dans la ligne éthique et esthétique du T.N.P. de Jean Vilar, Guy Rétoré, discret et infatigable, ne fit aucune concession  et accomplit un véritable travail de terrain en montant les pièces de grand auteurs. Et en 1963, il réussit à emmener sa troupe dans un ancien cinéma, rue Malte Brun. Où il créa ce T.E.P. /Maison de la Culture qu’inaugura par André Malraux, alors ministre de la Culture sous le règne de de Gaulle. Et  en 1972,  le T.E.P.  était promu Centre dramatique national puis reçut le label suprême de Théâtre national. Guy Rétoré qui réalisa, accompagné d’acteurs comme, entre autres Jacques Alric, Gérard Desarthe, Arlette Thépany décédée en août dernier, de nombreuses mises en scène avec des auteurs comme Brecht avec L’Opéra de quat ’sous  (1969) qui fut un grand succès populaire, Sainte Jeanne des abattoirs (1972), Maître Puntila et son valet Matti, La Résistible ascension d’Arturo Ui (1988).  Mais aussi Poussière pourpre du grand écrivain irlandais alors peu connu chez nous, Sean O’ Casey et des pièces d’écrivains contemporains comme,  en 1968, Les 13 soleils de la rue Saint Blaise d’Armand Gatti, puis Le Chantier de Charles Tordjman, Clair d’usine de Daniel Besnehard, Entre Passion et Prairie de Denise Bonal, Dissident il va sans dire de Michel Vinaver. En 1974, il transforme une laverie automatique en seconde salle, le petit T.E.P. où Jacques Lassalle crée Travail à domicile de F.-X. Kroetz, et où fut jouée Fin de partie de Samuel Beckett en 1980.

Puis quand le Ministère décida de construire le Théâtre de la Colline à la place du T.E.P., Guy Rétoré alors proche de la retraite, préféra alors sagement en quitter la Direction et s’installa pas très loin dans une ancienne salle de répétition, avenue Gambetta. Mais le Ministère le poussa vers la sortie en 2002 mais pas de façon très élégante, comme souvent. Dans la droite ligne de Jean Vilar, avec discrétion mais pugnacité, il aura été un des bons artisans de la décentralisation, dans un quartier loin des théâtres bourgeois où, lui aussi, conquit un public populaire. Il était le père de Catherine Rétoré, et le grand-père d’Odja et Sara Llorca, toutes trois comédiennes.

Philippe du Vignal

 

Kanata- Episode 1-La Controverse, mise en scène de Robert Lapage

Kanata- Episode 1-La Controverse,mise en scène de Robert Lepage

kanata

kanata la controverse
photo Théâtre du Soleil

«Il y a tellement de vents contraires», dit Miranda. La jeune artiste française, installée à Vancouver prépare une exposition:  des portraits de femmes autochtones assassinées par un tueur en série canadien. Son projet aura-t-il lieu ?  Prise en étau entre son désir de témoigner au nom de ces victimes, et l’opposition d’associations autochtones, une non native peut-elle légitimement s’exprimer en nom et place des Premières Nations ?

 Ces vents contraires, Robert Lepage, les a subis, quand, à l’invitation d’Ariane Mnouchkine, il a voulu créer Kanata (ce nom en huron-iroquois signifie village et serait à l’origine du nom Canada). Le metteur en scène québécois  se proposait d’explorer l’histoire des premières nations de son pays avec les comédiens du Théâtre du Soleil. Sa pièce fut interdite au Canada, les associations d’artistes et intellectuels autochtones dénonçant une appropriation culturelle et l’absence sur scène de d’acteurs de leurs communautés. Contre vents et marées, Ariane Mnouchkine et  Robert Lepage ont maintenu leur projet, quitte à perdre des financements et une tournée outre-Atlantique. Et  le metteur en scène, pour lever toute ambigüité, a eu l’intelligence d’intégrer cette polémique à son spectacle.

La pièce s’est construite avec les comédiens du Théâtre du Soleil. « Ils sont venus au Québec. » (…)  « Nous avons passé du temps dans l’Ouest canadien, pas uniquement sur les territoires des tribus, mais aussi dans les centres urbains, pour essayer de comprendre cette problématique en milieu citadin.  A l’issue de ces explorations et d’improvisations, aidé par l’écrvain Michel Nadeau, Robert Lepage a tissé les fils d’une saga de deux heures trente, faite de nombreux tableaux. D’Ottawa à la Colombie britannique, des quartiers populaires de Vancouver à une porcherie sordide, des personnages se croisent, des itinéraires s’imbriquent : histoires d’amour, d’amitiés, crimes, vies gâchées et retrouvailles funèbres…

Sur le plateau, Leyla, conservatrice du musée d’Ottawa, commente pour  son homologue du musée du Quai Branly à Paris, le portrait d’un mystérieuse Indienne, Josephte Ourné, peinte par Joseph Légaré (1795 -1855) peintre québécois… D’origine indienne, elle a été adoptée par une couple iranien. On assiste ensuite au massacre à la tronçonneuse d’une belle forêt, pour se retrouver plus tard dans les bas-quartiers de Vancouver, empire de la drogue, voué à la gentrification par des promoteurs, issus de l’immigration chinoise… Un couple français, Miranda et son compagnon, apprenti-comédien, s’installent  là où  dealers et prostituées font leurs petits trafics pour survivre. Des femmes disparaissent. Toutes autochtones dont Tanya, une jeune héroïnomane qui s’est liée d’amitié avec Miranda…

 Les décors défilent, vite installés, vite escamotés. Un peu trop nombreux, parfois inutiles, et d’une esthétique peu recherchée. Les séquences sont jouées par une trentaine de comédiens dynamiques et inventifs de toutes les nationalités, avec des dialogues, parfois un peu bavards et relâchés, mais des personnages touchants auxquels on ne peut rester indifférent. Leur destin tragique évoque le sort de ces peuples démembrés, et victimes de l’ethnocide des blancs : colons, soldats et prêtres qui ont volé leur terres, les ont  parqués dans des réserves inhospitalières,  les ont abandonnés à l’alcool et au chômage, et ont enlevé leurs fillettes pour les élever dans des orphelinats. Ils ont aussi éradiqué les langues et coutumes des Premières Nations. Constat terrible qu’il était urgent d’établir.

Merci à Ariane Mnouchkine d’avoir tenu bon face à «une intimidation inimaginable dans un pays démocratique », exercée en grande partie sur les réseaux sociaux. Bravo à Robert Lepage d’avoir donné une réponse artistique à ces  tentatives de censure. On peut comprendre la colère de ces peuples, et leurs revendications mais ce spectacle ne trahit en aucun cas leur cause et ouvre un important débat. Et Ariane Mnouchkine a mis sur pied des rencontres et envisage un festival de théâtre autochtone à la Cartoucherie. Il faut aller voir ce spectacle. On peut aussi se restaurer sur place, les mets sont bon marché, délicieux, l’ambiance toujours aussi chaleureuse, et les livres en vente à la librairie,  susceptibles de combler nos lacunes sur les questions indigènes.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 17 février, Théâtre du  Soleil, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne)  T. :01 43 74 88 50

Hamlet , opéra d’Ambroise Thomas, mise en scène de Cyril Teste, direction musicale de Louis Langrée

Photo Vincent Pontet

Photo Vincent Pontet

Hamlet, opéra d’Ambroise Thomas, livret de Michel Carré et Jules Barbier,  d’après William Shakespeare, mise en scène de Cyril Teste, direction musicale de Louis Langrée

Photo Vincent Pontet

Photo Vincent Pontet

Le metteur en scène de Festen, spectacle que avions apprécié (voir Le Théâtre du blog), met son talent au service d’une œuvre lyrique à la française, créé le 9 mars 1868,  à l’Opéra Le Pelletier à Paris. Dans cette nouvelle production de l’Opéra-Comique, Louis Langrée dirige l’orchestre des Champs-Elysées et remet au goût du jour, la partition romantique un peu oubliée du compositeur, célèbre pour son Mignon (1866).

La musique épouse un livret de style convenu: Jules Barbier et Michel Carré, célèbres pour le Faust de Gounod , marqués par l’influence de Victor Hugo, et surtout l’Hamlet d’Alexandre Dumas et Paul Meurice (1847), se focalisent sur l’idylle Hamlet-Ophélie, plus que sur les intrigues du pouvoir. Adroits adaptateurs, ils versifient habilement mais sans poésie, bien loin de William Shakespeare. La structure dramatique reste cependant cohérente et concise : Laërte (ténor), voit son rôle réduit, comme celui de son père Polonius (baryton basse). Sont privilégiés les conflits intimes:  entre Hamlet et Ophélie,  entre Claudius et Gertrude,  et entre Hamlet,Ophélie et Gertrude, et enfin la grande scène de l’acte III Hamlet-Gertrude…

La partition d’Ambroise Thomas possède une certaine force expressive, mais reste sans grand éclat : « Il y a trois sortes de musique, ironisait Emmanuel Chabrier: la bonne, la mauvaise et celle d’Ambroise Thomas. » Elle ménage pourtant quelques innovations, comme l’introduction d’un solo de saxophone, instrument nouvellement inventé. Aux rafales de cordes dramatisantes, succèdent de jolis solos de cor anglais, clarinette, flûte et trombone. A noter de petit joyaux comme la chanson d’Ophélie à l’acte lV, interprétée magnifiquement par Sabine Devieilhe, alors que son corps s’estompe dans les flots grâce au cinéma.

Louis Langrée nous restitue sans afféteries le charme de la musique, et la mise en scène contribue aussi à la magie de ce spectacle. « Cette œuvre nous met au défi : définir points de vue et cadrages, construire des plans, et monter des scènes.», dit Cyril Teste. L’écriture scénique qu’il a mise au point, depuis 2011, avec le Collectif MxM (tournage, montage, étalonnage et mixage en temps réel, sous le regard du public), correspond à l’univers onirique de William Shakespeare. Théâtre et cinéma font ici excellent ménage. La caméra de Nicolas Dorémus saisit au plus près chaque personnage. De séquence en séquence, dans la scénographie élégante de Ramy Fischler, une symbiose s’installe entre cinéma, théâtre, chant et orchestre. Chaque acte commence par un film, puis Cyril Teste nous plonge au cœur des conflits. Des films enregistrés nous emmènent hors-champ dans les coulisses pour l’entrée en scène des protagonistes.

Le Spectre du père se balade de la scène à la salle, sur des écrans démultipliant sa présence ombreuse, alors qu’il apparaît aussi en chair et en os au milieu des spectateurs : Jérôme Varnier, à la voix de  basse impressionnante. « Pour moi, il est clair que le Spectre a écrit la  pièce, dit Cyril Teste (on sait d’ailleurs que Shakespeare jouait ce rôle). Le Spectre demande à Hamlet de mettre en scène Le Meurtre de Gonzague. » Comme un véritable chef-opérateur, le Prince se met alors à diriger les acteurs de ce théâtre dans le théâtre:  «Le théâtre sera la chose où je prendrai la conscience du roi, explique le héros » (acte II, scène II). Ici le cinéma renverse l’image du pouvoir construite par l’usurpateur Claudius et sa clique, après le meurtre du Roi et les noces de Gertrude, mère d’Hamlet, avec son beau-frère.

Stéphane Degout, Hamlet élégant gracieux, à l’aise dans ses baskets, a une voix claire et puissante de baryton qui s’unit à merveille à la soprano Sabine Devieilhe et à celle de Sylvie Brunet-Grupposo; elle campe, mezzo soprano, une Gertrude énergique. L’articulation vérité et représentation, au cœur de la problématique shakespearienne, fonctionne à fond dans ce théâtre d’ombres et de lumière où s’ouvrent d’infinies mises en abyme. On retrouve ici le dramaturge élisabéthain, au travers d’un opéra qui s’était un tant soit peu éloigné de sa source originelle. Un grand bravo à tous les artistes et à leur metteur en scène.

Mireille Davidovici

Opéra Comique, 1, place Boieldieu, Paris II ème. T. : 01 70 23 01 31.

 

 

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