Le Cid, dramaturgie et mise en scène de Gabriel Plante

© Hugo L. Lefort.

© Hugo L. Lefort.

Le Cid,  dramaturgie et mise en scène de Gabriel Plante

Une création en laboratoire à Ottawa… Les expériences de théâtre rituel  en Europe, aux États-Unis et en Grande Bretagne dans les années 60-70 ont mené très loin la création scénique. Rappelons le Marat-Sade de Peter Brook, Le Prince Constant de Jerzy Grotowski, les expériences du Living Théâtre créé par Judith Malina et Julian Beck, ou celles de Richard Schechner directeur du Performance Group à New York et dirigea la revue Drama Review. Le travail en laboratoire et le processus créatif dans le sillage des expériences psycho-physiologiques des anthropologues ont permis de véritables transformations du corps, quand les conventions du théâtre explosaient. Ce joyeux chaos a éliminé les frontières entre des pratiques artistiques considérées comme acquises.

Gabriel Plante, dramaturge montréalais, arrive à la Nouvelle Scène à Ottawa, avec un spectacle étonnant et turbulent dans l’esprit du théâtre d’avant-garde d’il y a cinquante ans déjà. Après un mois de travail en laboratoire avec une équipe de jeune comédiens de sa région: il est parti de l’œuvre de Corneille qu’il a transformé en rituel d’une violence troublante. Une recherche où il met en évidence des acteurs exposés à un choix de situations sélectionnées dans  Le Cid et où les personnages tragiques expriment ici l’expression d’une passion effrénée, brouillant toute communication linguistique habituelle. Structure classique ici abandonnée et narration réduite à peu de choses. Gaston Baty (1885-1952), grand metteur en scène du Cartel qu’il avait fondé avec Georges Pitoeff, Louis Jouvet et Charles Dullin avait écrit dans  Sire le Mot, un chapitre de son remarquable essai Le Masque et l’encensoir  (1926) que «le théâtre devrait opérer l’osmose des passions et fondre un nouvel ordre de réalités», en rejetant l’importance qu’avait pris le texte imposé par le théâtre du dix-septième siècle. Gabriel Plante a relancé le débat au Québec et a fait une incursion très osée dans le domaine de la tradition néo-classique. Il a projeté les personnages de Chimène, Don Rodrigue, l’Infante, Don Diègue, le Comte et le Roi.. dans les brumes d’un espace archaïque où avec un recours aux signes visuels, verbaux et sonores, se libère l’expression de pulsions et de forces animales inouïes.

Mais il est préférable de relire la célèbre pièce pour mieux cerner les relations entre personnages et ensuite on peut se laisser entraîner dans ce monde mystérieux et glauque où des portes surgissent et disparaissent, où certains coins sont à peine éclairées par un spot oblique, et où un espace central avec micros et de sièges semble destiné à un orchestre. Des émotions intenses saisissent ces figures qui s’enlacent, se touchent ou se roulent par terre Avec force hurlements, cris insoutenables, respirations profondes d’êtres vivants en train d’agoniser.. ou de faire l’amour, en proie à l’orgasme.

Au début, on aperçoit le silhouette d’une femme, la tête penchée sur l’épaule d’un homme, et une voix répète doucement les noms de chacun des amants. Peu à peu, des appels suffoqués d’émotion à Chimène, Don Rodrigue, cèdent à des sonorités évoquant la jalousie et  la passion de l’Infante. Dans un espace brumeux qui cache les identités. La femme hurlante se projette contre les amants, les corps se mêlent et disparaissent dans l’ombre. Le jeune Rodrigue et le père de Chimène, Don Gomès, se rencontrent mais la confrontation uniquement vocale entre les deux guerriers rugissant comme des ours enragés, annonce un combat mortel… Puis le Roi, le regard caché par des lunettes de soleil, apparait en véritable chef de tribu dont la carrure et la présence de femmes sensuelles accrochées à lui, suggèrent sa toute puissance. Le metteur en scène brosse ici le tableau d’une communauté d’hommes et femmes, submergés par une mer de passions qui les ramènent vers les origines pulsionnelles et pré-linguistiques de la civilisation.

Nous sommes plongés dans un monde pas facile à déchiffrer et un résumé de la pièce et l’indication des scènes sélectionnées pour le travail en atelier auraient pu figurer dans le programme pour mieux orienter le public perturbé par cette expérience étonnante, mais qui est, malgré tout et jusqu’à la fin, resté très attentif.

Alvina Ruprecht

 Spectacle vu le 29 novembre, à la Nouvelle scène, Ottawa (Canada).

 


Répondre

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...