Les Tourmentes-Un Coup de Dés jamais n’abolira le hasard et Au désert de Mallarmé, mise en scène de S. Creuzevault

Festival d’Automne à Paris 

Les Tourmentes: Un Coup de Dés jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé, composition musicale de Pierre-Yves Macé, et Au Désert, peinture de Blandine Leloup, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Pour Stéphane Mallarmé (1842-1898, l’aventure poétique est d’abord celle du langage. Le poème, écrit un an avant sa mort, tient d’une prose désarticulée et ballottée par les houles vives du rêve et pourtant ici maîtrisée grâce à une solide partition musicale. Et la mélancolie triomphe dans ce  texte où le choix variable des caractères typographiques peut surprendre le lecteur/spectateur.

Et pour le traduire scéniquement, Sylvain Creuzevault a fait appel à son scénographe Jean-Baptiste Bellon, et à Gaëtan Weber dont les lumières laissent courir sur un voile sombre, un motif prépondérant en grandes capitales: UN COUP DE DES/JAMAIS/N’ABOLIRA/LE HASARD. Un motif réparti aux quatre points du poème, en un mouvement ondulatoire, variant de la hauteur, au milieu, et en bas de page. La Création, l’Abîme, le Chaos et la Tempête sont des espaces où se déploient les forces de vie et le hasard, et où surgit le Maître, héros opposant la pensée au néant. Et sonne ainsi le dernier vers, Toute pensée émet un coup de dés.

 Le Maître a voulu opposer sa volonté au destin, mais englouti par un  naufrage, il laisse la place à l’«ombre puérile» filiale, décidée à affronter l’absurde. Par une mer démontée, les mots, chantés et lus, créent le monde en même temps. Le poème devient alors le livret d’une musique confiée à Pierre-Yves Macé. Malgré la tempête, on entrevoit un homme essayant de tenir le mât de son bateau en déshérence, le corps écartelé comme un Christ d’une grande puissance physique. La soprano Juliette de Massy chante avec splendeur et clarté Mallarmé, et s’inscrivent alors sur  un voile noir, ses vers singuliers, pleins de mystère existentiel. Le poète, assis à sa table, fait résonner sa plume. Apparaît alors une femme, déesse de blanc vêtue, adossée à un cordage. Passent aussi les ombres d’un homme dans un fauteuil roulant, et de son accompagnateur.

Les-Tourmentes©DR-1Ce spectacle est le premier de la série des Tourmentes de Sylvain Creuzevault: un travail sur des  «peintures animées» et «natures vives» où il met en scène des êtres face à des espaces hostiles: soit la nature vécue comme un châtiment… Et, après le premier volet, avec une nuit marine sous les étoiles claires, vient le second : Au Désert. Changement de décor à vue pendant l’entracte, grâce aux techniciens efficaces de la MC93. Dans un espace noir que la peinture de Blandine Leloup va rendre plus clair, s’impose une «installation» sur fond blafard, comme si le sable du désert avait aussi recouvert les interprètes, de ses particules fines.

Lionel Dray et Alyzée Soudet sont des migrants, rescapés des guerres actuelles, errant dans le désert… Comme un rappel des magnifiques Pièces de guerre d’Edward Bond, dans la mise en scène d’Alain Françon. Mais aussi des pièces beckettiennes comme Fin de partie, Oh ! Les Beaux jours, En attendant Godot avec leurs silhouettes mythiques. Ici, motif récurrent: deux créatures infiniment petites face à l’Univers, affrontent un vent de sable hostile. Se sortiront-ils du piège qu’est la vie sur cette terre? Un travail rigoureux et Sylvain Creuzevault renoue ainsi avec une vision artistique qui trouve son accomplissement sur un plateau de théâtre.

Véronique Hotte

Spectacle joué à la MC 93 de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, du 12 au 15 décembre, et du 18 au 22 décembre. T. : 01 41 60 72 72.

 

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