Mallé en son exil, un film de Denis Gheerbrant

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Mallé en son exil, un film de Denis Gheerbrant

Le cinéaste, après avoir fait l’I.D.H.E.C. , ex F.E.M.I.S., a tourné, il y a trente ans, son premier film, Printemps de square avec les jeunes d’un quartier du XV ème arrondissement de Paris.Jusqu’en 1990, il  a été directeur de la photo, et réalise aussi des documentaires que l’on connaît bien maintenant comme Amour rue de Lappe (1984), Question d’identité (1986),  Et la vie (1991), La Vie est immense et pleine de dangers (1994). Grands comme le monde (1998), Le Voyage à la mer (2002), Après un voyage (dans le Rwanda) (2004), La république Marseille, une suite de sept films en six heures (2009).

 Et le très remarqué On a grèvé ( 2014) sur les femmes de ménage  d’une grande chaîne hôtelière à Paris, qui refusaient de continuer à se laisser exploiter plus longtemps. Un cinéma disons, pour faire vite: social, où il pointe toutes les difficultés du vivre ensemble et les conflits qui révèlent des injustices criantes dont les chers énarques  ne soupçonnaient même pas l’importance.

Comme d’habitude, il filme seul et reste très discret, voire presque invisible (il s’est juste, l’espace d’un instant, montré caméra à l’épaule dans un miroir comme avec une signature à la Hitchcock) Et c’est lui qui pose des questions apparemment anodines mais en fait très précises. On voit d’abord Mallé, un travailleur émigré malien en plein hiver, dans un Paris enneigé et une banlieue pauvre, puis dans un RER au petit matin, plein d’émigrés africains levés très tôt, pour que les immeubles d’habitation, les bureaux des ministères, les grandes banques des Champs-Elysées soient bien propres à 9 h. Et cela pour un salaire minimum.

Le cinéaste a travaillé à faire émerger doucement la parole de Mallé que l’on voit dans sa pauvre petite chambre de foyer qu’il partage avec un autre Malien. Il l’a filmé pendant cinq ans et on sent une certaine complicité entre eux, attentifs l’un à l’autre. Ils ont travaillé ensemble pour dire la vie de ces hommes que les Français aperçoivent dans le métro, tassés de fatigue, et à qui ils ne parlent jamais. « Quand je filme seul, dit le cinéaste, ce qui m’intéresse, c’est de casser le flux du vécu. » (…)  » Mon regard ne soutient plus la relation. C’est le fait de filmer qui est la relation. C’est violent, c’est beau et c’est fort, et là on fait un film pour les autres, qui n’en est jamais l’enregistrement. »

Et les images aussi anodines sont en réalité d’une grande force. «La manifestation de la vérité implique l’incarnation de la parole dans la chair des images, dit Marie-José Mondzain.» Ici, le visage de Mallé, aux traits souvent énigmatiques, la lumière dans les feuilles d’arbre, la nourriture sommaire dans un bol plastique, son beau costume pour les sorties dans une housse accroché une au mur… On l’entend parfois mal mais il s’exprime dans un français impeccable avec beaucoup de nuances…
 On entend la conversation qu’il a au téléphone, avec sa femme au Mali qu’il engueule mais dont  il nous dit qu’il l’aime, même s’il ne l’a pas vue depuis sept ans qu’il n’est pas retourné chez lui. Il ne se plaint pas, gagne peu avec des journées interminables: on le voit nettoyer des halls d’immeuble, sortir et rentrer sans fin les poubelles à Paris, comme à Montreuil où il habite. Son honneur à lui, le noble dans son pays et l’esclave ou presque, en France: envoyer chaque mois de quoi faire vivre sa famille. Il fera tout, dit-il, pour que ses enfants puissent faire des études et ne connaissent jamais ce qu’il a dû subir en France.

Puis Denis Gheerbrant qu’on sent alors un peu mal à l’aise, pose la question du statut de la  femme au Mali. «Il y a deux choses là-bas que les Français sont contre ça, dit Mallé, la polygamie et l’excision. » Autrement dit: nous sommes chez nous et ne vous mêlez pas, vous les ex-colonisateurs, de notre façon de vivre, de notre sexualité et de nos coutumes. « La revendication d’égalité devant la loi entre les hommes et les femmes, écrivait déjà Juliette Minces, il y a plus de vingt ans, dans Le Coran et les femmes,  le désir de justice et de liberté, tout ce qui fonde nos valeurs et qui s’est révélé universel, est soudain mis sous le boisseau au nom du respect de la différence. »  Et les grands puissances laissent faire: la démocratie a ses limites. Et Mallé n’éprouve aucune gêne pour dire que dans son pays, la règle absolue est la nécessité d’avoir un supérieur. Il a donc là-bas une famille d’esclaves à sa disposition, qu’il a reçue en héritage de son père. Mallé explique aussi que la polygamie et l’excision sont une bonne chose et un héritage de ses ancêtres nobles: les Soninké, des hommes libres, que l’on doit respecter. Et il trouve ces pratiques -encore très fréquentes- absolument normales, même s’il précise bien qu’elles ne sont pas obligatoires !

Intelligent et débrouillard, Mallé vit depuis quelque vingt ans en région parisienne et les déplacements en bus et métro comme la vie quotidienne ne lui posent plus aucune difficulté. Curieux et informé, il a la culture d’un homme du XXI ème dans une grande agglomération occidentale mais il a aussi celle de ses ancêtres qui fonde son identité. Et il  avoue que sa femme et ses filles aient été excisées! Là, cela bloque: Denis Gheerbrant, très pudique, ne dit rien mais, malgré leur complicité, il lui dit très franchement qu’en France, c’est un crime. Mallé reste sur ses positions, et ne veut en aucun cas renier ce qu’il nomme: respect de la tradition et des ancêtres. Il parle beaucoup mais a bien du mal à soutenir l’insoutenable. Jusque là, sympathique, l’homme le devient alors  beaucoup moins.

Une  tension perceptible monte alors dans le dialogue et l’empathie en prend un coup. «Mais il m’ébranle, remarque Denis Gheerbrant, je me dois et je lui dois de m’exprimer. J’essaie de faire ce que j’attends d’un film : qu’il change mon regard, qu’il me permette de rendre à l’autre sa complexité de personne et de sujet. » En une heure quarante, le cinéaste, caméra à l’épaule, réussit avec une grande maîtrise, cette difficile épreuve où un étranger ouvre son univers face caméra, et où il nous plonge dans un monde très éloigné de nous, pourtant géographiquement si proche. «Une différence qui ne fournit rien à l’esprit, n’est pas une différence, disait déjà Goethe ». Et là, on est comblé. Ne ratez pas ce film bien réalisé dont un des grands mérites est de poser des questions auxquelles ni Mallé ni les spectateurs ne peuvent apporter de vraie  réponse…

Philippe du Vignal

Film vu au festival Cinéma du réel, le 21 décembre, Centre Georges Pompidou, Paris IV ème.


A partir du 16 janvier, Espace Saint-Michel, 7 Place Saint-Michel, Paris V ème.

 

 


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