Il nous faut arracher la joie aux jours qui filent,d’après William Shakespeare, mise en scène de Benjamin Porée

© Raphaëlle Girard Uriewicz

© Raphaëlle Girard Uriewicz

 

Il nous faut arracher la joie aux jours qui filent, pièce filmique, inspirée d’Hamlet de William Shakespeare, mise en scène de Benjamin Porée

 «Comme d’autres écrivains de théâtre avant moi, je veux écrire cette histoire en me projetant dans cet Hamlet, dit le metteur en scène. Avec Mathieu Dessertine (Hamlet), il s’empare de la grammaire shakespearienne pour réaliser une version entre  théâtre et cinéma. Avec des scènes jouées sur le plateau mais aussi des séquences de film enregistrées, et d’autres transmises en gros plan et interprétées in vivo, le tout en alternance pendant trois heures…

 Cette pièce si jouée et commentée, qui reste toujours un défi pour un metteur en scène, devient ici une tragédie familiale et politique, digne d’une série télévisée rocambolesque. Un couple en grand deuil dans une salle d’attente, est filmé façon polar: la reine Gertrud, son beau-frère et amant Claudius qui ont assassiné le Roi, apprennent d’un médecin qu’il sera impossible d’exposer la dépouille mortelle: elle pourrit et pue de façon anormale. (Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark !).  On s’attend alors à voir une séquence de film gore mais l’horreur sera juste évoquée verbalement. La chimie moderne offre des solutions et pour les funérailles, la ressemblance aidant, Claudius, anesthésié pendant deux jours, prendra la place de son frère mort…

Quand Hamlet apparaît à l’avant-scène, il s’adresse à son psy, quelque part dans le public. Sur son lit d’hôpital, il fait de mauvais rêves… Le spectre de son père crie vengeance et errera tout au long du drame, sur scène ou sur l’écran. Dans un coin du plateau, Gertrud et Claudius peaufinent leur coup d’Etat avec Polonius : on lit un destin favorable dans les entrailles d’un poisson et on voit leurs mains ensanglantées sur l’écran… On entre ainsi dans les coulisses du pouvoir, pleines de bruit et de fureur. Gertrud l’adultère et son nouvel époux couronné roi, s’assurent l’aide de Polonius. L’ambitieux ministre espère, en contrepartie, caser son fils, Laertes, frère d’Ophélie, un drogué aboulique. Il le voit déjà régner à la place du jeune Hamlet mais  commence par l’envoyer en poste en Angleterre, en  stage de langue… et  cure de désintoxication. L’autel est dressé pour les noces d’Hamlet et d’Ophélie. On connaît la suite… Inutile donc de raconter cette sombre affaire d’intrigues de palais, avec crimes et vengeances, remise au goût du jour…

Le titre est issu d’une tirade de cet Hamlet revu et corrigé : «Papa, qu’as tu fait de mon ventre ? » (…) « Hamlet, nous avons perdu, nous avons voulu arracher la joie aux jours qui filent (…) », se lamente Ophélie devant le cadavre de Polonius son père, victime de ses magouilles au service du pouvoir. Le sinistre complice de Claudius et de Gertrud a, entre autres crimes, obligé sa fille à avorter de l’enfant d’Hamlet.

Que reste-t-il de Shakespeare, à part une intrigue qui, à force d’être explicite, prive la pièce de toute profondeur ? Ainsi Gertrud au public : «Mon fils sait que je l’aime d’un amour de femme, d’un amour affreux, vous comprenez ? » Le très fameux To be or not to be devient ici une longue plainte d’Hamlet qui, en fin de parcours, accuse les adultes d’empêcher leurs enfants de vivre: « Personne ne connaît rien à mon histoire, cette histoire qui dure depuis trois cents ans. »

On regarde avec plaisir les habiles passages du jeu direct, au cinéma, et le travail de colorimétrie de la pellicule. De nombreuses allusions à la vie politique amuseront certains, comme le discours d’intronisation de Claudius, calqué sur celui d’Emmanuel Macron, et à la place de la célèbre scène des comédiens -jeu de miroir chez le dramaturge anglais- l’allocution d’un ministre inaugurant un théâtre, tandis qu’on visite en vidéo les couloirs du Théâtre des Gémeaux… Des clins d’œil à Roméo et Juliette, à Macbeth pourraient séduire et on sourit parfois à des audaces que le metteur en scène veut provocatrices : comme la noyade d’Ophélie dans une baignoire où elle se taillade les veines. Mais les dialogues restent plats et convenus, les monologues-clichés issus d’improvisations s’étirent inutilement… Les comédiens, invités à «inventer des scènes, à poursuivre le texte, et à travailler sur des scènes silencieuses» ne sont pas les meilleurs dramaturges ! Et on se passerait volontiers d’une longue prière de Polonius invoquant la grâce de Dieu et d’autres scènes anecdotiques. Bref, on s’ennuie.

D’excellents acteurs, un travail technique impeccable, une esthétique sobre et une scénographie sans prétention témoignent d’un savoir-faire mais Benjamin Porée ne réussit pas à nous convaincre… Dommage! Le jeune metteur en scène, associé depuis 2016 à la Scène Nationale de Sceaux, disposait en effet des moyens nécessaires pour réussir cette création…

 Mireille Davidovici

Le spectacle a été joué jusqu’au 16 décembre, aux Théâtre des Gémeaux-Scène Nationale de Sceaux, 49 avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts-de-Seine). T. : 01 46 61 36 67.

Les 9 et 10 janvier, Le Quartz-Scène nationale de Brest (Finistère) et le 17 janvier, Théâtre Luxembourg, Meaux (Seine-et-Marne).

 


Archive pour décembre, 2018

Not quite Midnight, chorégraphie d’Hélène Blackburn

 

Not quite Midnight, chorégraphie d’Hélène Blackburn

Damian Siqueiros

Damian Siqueiros

Les pendules sonnent pour une journée pas comme les autres : aujourd’hui, le prince donne un grand bal et choisira sa princesse. La marâtre et les deux méchantes sœurs de Cendrillon se préparent pour y aller et laisseront Cendrillon à la maison mais sa bonne fée vient lui donner un coup de main et c’est elle qui dansera le pas de deux idéal avec le Prince. Jusqu’aux douze coups de minuit. Suspense : chaque heure apporte ses nouveaux visiteurs, et ses nouvelles craintes…

La chorégraphe québécoise Hélène Blakburn (si francophone qu’elle ose donner un titre en anglais à sa création !) emmène sa troupe de virtuoses, la compagnie Cas Public, dans un ballet inspiré de Cendrillon, mais ni illustratif ni narratif. Avec les compositeurs qui ont mis le conte en musique, elle cherche plutôt l’émotion, la dynamique de chacun des moments. On a toujours envie de rappeler que le mot vient  du latin movimentum : impulsion. Les  interprètes ont une maîtrise impeccable du vocabulaire des danses classique et contemporaine. Le tout sans forcément sourire, mais avec la décontraction de ceux qui «en ont encore sous le pied».

Les garçons dansent en grand jupon, et la fée est un géant qu’on verrait plutôt en bûcheron. Les filles, minoritaires, jouent à armes égales. Tous inventifs, vifs comme des souris, puissants et drôles, ils prennent le public et leur art au sérieux. Mais, pour qu’ils ne se prennent pas trop au sérieux, Helen Blackburn leur a adjoint, pour de courts passages, des enfants avec qui ils ont pratiqué des ateliers. Jeux avec la lumière, petits pas de deux et portés attendrissants : concentrés, ils s’appliquent à suivre leurs partenaires, avec une admiration et une modestie palpables. Pas singes savants pour un sou et tout à leur joie furtive, ils apportent fragilité et naïveté aux danses virtuoses des adultes. Et comme dans Cendrillon, ce sera une affaire de souliers…  Dès le prologue, on verra les enfants, au milieu de légères maisons de poupées, faire comme toutes les petites filles : essayer de marcher avec les chaussures à talon haut de maman ! Ceux-là brillent, les danseurs en essaieront d’autres : chaussures, chaussons à pointe  ou seront pieds nus, tant le rebond change avec ce qui touche le sol et invente à chaque fois une danse nouvelle.

On avait vu ici, au Tarmac, Suites curieuses d’après Le Petit Chaperon Rouge, par la même compagnie et chorégraphiée aussi par Hélène Blackburn, avec les images animées, pleines de charme et d’humour, de Marjolaine Leray. Un régal pour les enfants et un enchantement pour les parents. Mais le spectacle aura été peu vu.

Le Tarmac, Scène Internationale Francophone  offre donc aussi des spectacles sans paroles. Et on discernera ici des gestes empruntées à la Langue des Signes. L’avenir reste très incertain : l’ancien Théâtre de l’Est parisien étant attribué à Théâtre Ouvert dont le  bail, Cité Véron n’est pas renouvelé, et qui partage avec le Tarmac le goût des écritures francophones du monde entier.

La programmation continue jusqu’en mai prochain avec des spectacles venus d’Afrique, de Méditerranée, des Antilles, d’Europe, du Québec. Danse et théâtre vont se succéder, à chaque fois pour quelques représentations. Et  d’abord, du 9 au 11 janvier, 2147, Et si l’Afrique disparaissait de Moïse Touré et Jean-Claude Gallotta, une création  réunissant des artistes venant de Côte d’ivoire, Mali, France, Bénin et Burkina-Faso. Cela vaut la peine d’aller trouver l’Afrique et le monde, avenue Gambetta…

Christine Friedel

Le Tarmac, 159 avenue Gambetta, Paris XIX ème. T. : 01 43 64 80 80.

 

 

 

Des Gens ordinaires texte et mise en scène de Gianina Cărbunariu

Des Gens ordinaires texte et mise en scène de Gianina Cărbunariu

 BBC2147C-CFCF-4543-A0E3-63A3C072A8AAL’auteure-metteuse en scène roumaine est maintenant bien connue en France avec des pièces comme La Tigresse, Typographie majuscule, Kebab et Avant hier, Après demain, et y a été souvent mise en scène, notamment par Christian Benedetti (voir Le Théâtre du Blog). Gianina Cărbunariu traite dans son théâtre de thèmes sociétaux et elle parle ici des effets pervers de la corruption, un mal endémique, même en Europe et qui sape les fondements même de la démocratie en favorisant l’injustice. Corruption passive: obtention d’avantages ou de droits indus en échange d’argent, liquide bien entendu, ou de cadeaux en nature offerts, voire imposés par un pouvoir (corruption active). Et donc enrichissement personnel ou d’un groupe mafieux, de grosses ou moyennes entreprises, hôpitaux, clubs, commerces… au mépris du droit et de la morale le plus élémentaire et bien entendu, très difficile à prouver, donc à dénoncer.

Et cela touche aussi nombre de domaines politiques où un ministre, un maire ou un responsable de service public ou semi-public favorise ses très proches ou son parti, voire et surtout lui-même, en échange de services ou d’informations privilégiées. Il y a même des tarifs selon l’importance de celui qui les procure. Et la corruption revêt des formes très variés : dessous de table pour faire avancer une négociation, népotisme discret ou évident, factures falsifiées, extorsions d’argent ou de faveurs sexuelles, sur fond de chantage. Un catalogue très fourni, bien connu et soigneusement caché. Et la gangrène est contagieuse ! Bercy connaît bien ce que signifie dans les entreprises: Frais Commerciaux Exceptionnels!

Et cela se passe aussi à tous les niveaux de la Fonction publique : hauts fonctionnaires, mais aussi gardiens de prison, employés de préfecture, policiers, etc.  Même si ce n’est pas si fréquent et les sommes en jeu sont souvent dérisoires par rapport à des malversations d’ordre international, cela s’appelle corruption. Parade bien connue: avoir de solides avocats en cas de dénonciation, et mouiller nombre de gens souvent pauvres, pour éviter qu’ils ne parlent : enveloppes, attribution prioritaire de H.L.M., obtention de postes dans l’administration locale, privilèges et passe-droits, etc. Et la France (25 ème rang) ne fait guère mieux que l’Italie, la Grande-Bretagne ou la Roumanie où l’auteure a mené des recherches.

Ainsi Patrick Balkany, maire de Levallois-Perret, a été condamné pour corruption en 1996 pour avoir rémunéré aux frais de la mairie, trois “employés municipaux” pour s’occuper de ses appartement et résidence secondaire! Il a encore été mis en examen en 2016 pour fraude fiscale et corruption passive… Et le gouvernement n’a pas autorisé les juges chargés de la trop fameuse affaire des frégates de Taïwan, à consulter d’indispensables documents… En se retranchant derrière le secret-défense. Trop risqué en effet pour  certains politiques qui ont fait alors joué leurs réseaux…

L’auteure-metteure en scène a construit son spectacle à partir de témoignages de ces gens ordinaires qui ne supportaient plus de voir des formes de corruption évidentes se développer dans leur entreprise . Ils ont alors pris la décision souvent à très hauts risques pour eux,  de devenir lanceurs d’alerte. Tout en ayant conscience des pressions qu’ils allaient subir avec menaces morales, voire  même physiques et de toute façon avec mise au placard ou rapide licenciement garanti pour « faute grave ».  Et avec cerise sur le gâteau, dégringolade socio-professionnelle à la clé. Les entreprises et administrations craignant ce genre de personnes trop honnêtes et clamant des vérités pas très propres. Petite histoire à des années-lumière de chez vous… A Marseille, il y a quelques décennies, un ingénieur de la Ville, en désaccord sur d’éventuels travaux avec le Maire tout puissant de l’époque, n’a plus retrouvé son bureau après les vacances et a vu tous ses collègues le fuir.  Son administration a alors suggéré à ce trop honnête homme de rester chez lui, en continuant de toucher son plein salaire, jusqu’à sa proche retraite. Aucun autre choix possible… C’est tout cela dont parle Gianina Cărbunariu. Avec  de courtes scènes brillamment jouées et  aussi  de beaux et forts moments: les interviews de lanceurs d’alerte qui ont souvent, sauf leur dignité, tout perdu, y compris leur logement de fonction ou ont été incapables de rembourser leur emprunt immobilier, et sont tombés gravement malades. Très impressionnant. Sur le plateau, un dispositif scénique  comparable à celui de  Solidarité créé au festival de Sibiu (voir Le Théâtre du Blog).  Soit une grand mur bleu pâle avec deux portes dont l’une pivotante et trois hommes et trois femmes assis sur des sortes de strapontins-trappes dans le mur,  ou debout, mais toujours face public. Le spectacle qui date de quelques années est parfaitement rodé mais Florin Coşuleţ, Mariana Mihu, Ioan Paraschiv, Ofelia Popii, Dana Taloș et Marius Turdeanu, sont tous exceptionnels, et passent d’un personnage à l’autre avec virtuosité. Cela se passe d’abord dans un centre hospitalier avec règlements de compte en rafale : les médecins ne se font aucun cadeau. Mais ni plus ni moins que dans une entreprise dans une des scènes et de courts extraits d’entretiens projetés en vidéo comme celui de Claudiu Tutulan, un père de famille employé de la Société nationale roumaine d’autoroutes qui a dénoncé des irrégularités. En Angleterre, Ian Foxley, ancien officier de l’armée britannique qui a dénoncé des pots-de-vin dans une vente d’armements mais, qui  prudemment, veut savoir si les lanceurs d’alerte ont eu raison. Et il a créé une ONG  pour les conseiller. En règle générale, ces  femmes et ces hommes courageux payent cher leur comportement citoyen, même quand ils ont raison…

Les scènes incisives et courtes sont bien rythmées mais cela produit à la longue des allers et venues un peu trop fréquents. Les acteurs, très concentrés, font un travail magnifique, à la fois proche d’un théâtre documentaire cependant avec une certaine distance, et un humour parfois virulent : «  »C’est important de voir quelle fin aura mon histoire », dit un des personnages. « Si elle finit mal, les gens diront c’est inutile (…) Si je gagne, les potentiels fraudeurs diront: Vous avez vu ce qui s’est passé (…) c’est moche ». Cela dit, cette brillante démonstration sur les  dégâts humains et sociaux qu’engendre la corruption, nous a semblé vers la fin, partir un peu dans tous les sens et manquer d’unité ; il y a des longueurs et des répétitions dans les vingt dernières minutes malgré les projections d’interviews. Bref, la dramaturgie connaît quelques à-coups.

Malgré ces réserves, ce spectacle bien surtitré, est tonique et à mille lieues des revisitations de classiques comme ce pauvre Cyrano de Bergerac fort maltraité par Jean-Philippe Daguerre, ou de fadasses réalisations tirées de romans, ou de solos insipides qui envahissent les scènes parisiennes en cette fin d’année. Et comme Antisocial, l’autre spectacle roumain présenté  sur cette même scène, le coup de fraîcheur procuré par ces Gens ordinaires méritait le déplacement…Mais  cette réalisation ne s’est jouée que trois jours! Reviendra-t-elle en France?

Philippe du Vignal

Spectacle joué au Théâtre des Abbesses/Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses, Paris XVIIIème, du 15 au 17 décembre. T. : 01 42 74 22 77.

Dormir cent ans, texte et mise en scène de Pauline Bureau

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©Pierre Grosbois

Dormir cent ans, texte et mise en scène de Pauline Bureau

 On ne vous racontera pas l’histoire de la Belle au bois dormant, mais celle d’une petite fille, à peu près modèle et très solitaire, dont les parents  aiment un peu trop le cha-cha-cha, et qui a une envie de soutien-gorge, bien qu’il n’y ait rien encore à soutenir mais «parce que les copines du cours de danse en ont», et qui photographie, par petits bouts, la femme qu’elle sent pousser en elle… On ne vous racontera pas une histoire de Prince charmant, mais celle d’un garçon un peu solitaire qui a pour ami invisible, (mais nous, nous avons le privilège de le voir !) un crapaud aux allures de Peter Pan et aucune envie d’être embrassé ni contraint à devenir un Prince charmant. Les deux enfants vont grandir, et se rencontrer, grâce à une forêt magique et à des parents trop occupés. Les saules pleurent, un tigre (de papier ?) rugit, et parfois les enfants glissent sur une planche à roulettes… jusqu’au possible baiser final.

On ne vous dévoilera pas les secrets de la lanterne magique: un décor projeté où les toits de Paris, avec leurs ornements et tourelles, se mettent à ressembler au château de Chambord, où la forêt brumeuse recèle, puis dévoile des créatures étranges et magnifiques. La fable manque un peu de tonus mais la poésie enfourche les images, et  il y a la présence efficace de quatre comédiens qui se relaient selon les représentations. Un joli spectacle «dès huit ans», précise le programme, et complice des petites filles qui piétinent avec impatience vers l’adolescence. Vite, vite, se raconter des histoires merveilleuses, avant de cesser à tout jamais d’être enfant ! Quant aux adultes, ils se laissent bercer avec plaisir, sans aller jusqu’à «dormir cent ans»…

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, jusqu’au 23 décembre, 15 rue Malte Brun, Paris XX ème. T. :01 44 62 52 52.

Du 4 au 8 février, Le Grand T, Nantes (Loire-Atlantique); les 15 et 16 février, Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge (Essonne). Les 28 févier et 1er mars, TrioS à Inzinzac-Lochrist (Morbihan). Les 3 et 4 mars, Pont des arts, Cesson-Sévigné (Ile-et-Vilaine). Du 10 au 12 mars, Centre culturel Jacques Duhamel, Vitré (Ile-et-Vilaine). Les 22 et 23 mars, Scènes et cinés, Fos-sur-mer (Bouches-du-Rhône). Les 28 et 29 mars, Pôle en scène, Bron (Rhône). Les 1er et 2 avril, Carré Sainte-Maxime (Var) et les 29 et 30 avril, Très tôt théâtre, Quimper (Finistère).

 

Les Tourmentes-Un Coup de Dés jamais n’abolira le hasard et Au désert de Mallarmé, mise en scène de S. Creuzevault

Festival d’Automne à Paris 

Les Tourmentes: Un Coup de Dés jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé, composition musicale de Pierre-Yves Macé, et Au Désert, peinture de Blandine Leloup, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Pour Stéphane Mallarmé (1842-1898, l’aventure poétique est d’abord celle du langage. Le poème, écrit un an avant sa mort, tient d’une prose désarticulée et ballottée par les houles vives du rêve et pourtant ici maîtrisée grâce à une solide partition musicale. Et la mélancolie triomphe dans ce  texte où le choix variable des caractères typographiques peut surprendre le lecteur/spectateur.

Et pour le traduire scéniquement, Sylvain Creuzevault a fait appel à son scénographe Jean-Baptiste Bellon, et à Gaëtan Weber dont les lumières laissent courir sur un voile sombre, un motif prépondérant en grandes capitales: UN COUP DE DES/JAMAIS/N’ABOLIRA/LE HASARD. Un motif réparti aux quatre points du poème, en un mouvement ondulatoire, variant de la hauteur, au milieu, et en bas de page. La Création, l’Abîme, le Chaos et la Tempête sont des espaces où se déploient les forces de vie et le hasard, et où surgit le Maître, héros opposant la pensée au néant. Et sonne ainsi le dernier vers, Toute pensée émet un coup de dés.

 Le Maître a voulu opposer sa volonté au destin, mais englouti par un  naufrage, il laisse la place à l’«ombre puérile» filiale, décidée à affronter l’absurde. Par une mer démontée, les mots, chantés et lus, créent le monde en même temps. Le poème devient alors le livret d’une musique confiée à Pierre-Yves Macé. Malgré la tempête, on entrevoit un homme essayant de tenir le mât de son bateau en déshérence, le corps écartelé comme un Christ d’une grande puissance physique. La soprano Juliette de Massy chante avec splendeur et clarté Mallarmé, et s’inscrivent alors sur  un voile noir, ses vers singuliers, pleins de mystère existentiel. Le poète, assis à sa table, fait résonner sa plume. Apparaît alors une femme, déesse de blanc vêtue, adossée à un cordage. Passent aussi les ombres d’un homme dans un fauteuil roulant, et de son accompagnateur.

Les-Tourmentes©DR-1Ce spectacle est le premier de la série des Tourmentes de Sylvain Creuzevault: un travail sur des  «peintures animées» et «natures vives» où il met en scène des êtres face à des espaces hostiles: soit la nature vécue comme un châtiment… Et, après le premier volet, avec une nuit marine sous les étoiles claires, vient le second : Au Désert. Changement de décor à vue pendant l’entracte, grâce aux techniciens efficaces de la MC93. Dans un espace noir que la peinture de Blandine Leloup va rendre plus clair, s’impose une «installation» sur fond blafard, comme si le sable du désert avait aussi recouvert les interprètes, de ses particules fines.

Lionel Dray et Alyzée Soudet sont des migrants, rescapés des guerres actuelles, errant dans le désert… Comme un rappel des magnifiques Pièces de guerre d’Edward Bond, dans la mise en scène d’Alain Françon. Mais aussi des pièces beckettiennes comme Fin de partie, Oh ! Les Beaux jours, En attendant Godot avec leurs silhouettes mythiques. Ici, motif récurrent: deux créatures infiniment petites face à l’Univers, affrontent un vent de sable hostile. Se sortiront-ils du piège qu’est la vie sur cette terre? Un travail rigoureux et Sylvain Creuzevault renoue ainsi avec une vision artistique qui trouve son accomplissement sur un plateau de théâtre.

Véronique Hotte

Spectacle joué à la MC 93 de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, du 12 au 15 décembre, et du 18 au 22 décembre. T. : 01 41 60 72 72.

La Cartomancie du Territoire, texte et mise en scène de Philippe Ducros

 

La Cartomancie du Territoire, texte et mise en scène de Philippe Ducros

 

©Maxime Côté

©Maxime Côté

Un spectacle qui s’inscrit dans le cycle Récits de vie organisé à la Maison des Métallos à Paris.  maintenant dirigée par Stéphanie Aubin, et qui fait la part belle aux témoignages, récits et autofictions.  Comme notamment F(l)ammes d’Ahmed Madani ou Radio Live (voir Le Théâtre du Blog). Ici, le Québécois Philippe Ducros s’empare de la question des autochtones et populations nomades qui vivent dans son pays. «L’Occident et son capitalisme, dit-il, n’ont jamais trop aimé les nomades. Les premières nations le savent et en ont durement payé le prix. Or, je me reconnais en ce nomadisme. Je n’ai pas eu la chance d’aller dans des écoles d’art, dans les studios des maîtres, j’ai plutôt voyagé. » (…) «Ces voyages ont fait de moi, un homme hanté. J’ai écrit des pièces qui se sont révélées salvatrices et qui m’ont aidé à retrouver le sommeil ».

 L’artiste est allé à la rencontre d’autochtones parqués dans les réserves au Canada, à qui on interdit la propriété, donc le droit d’hypothéquer leurs biens. Les pensionnats où sont placés les jeunes sont faits pour «tuer l’Indien dans l’enfant» ; certains n’en reviennent pas vivants ou traumatisés. Des jeunes filles disparaissent régulièrement, et on retrouve parfois leurs corps au fond des rivières. Là, le chômage est élevé et le taux de suicide encore plus. Et dans ces coins de nature coincés entre des autoroutes, la pollution n’épargne personne et on trouve des P.C.B. toxiques  jusque dans le lait maternel. Philippe Ducros a sillonné les onze nations du Québec, « descendantes du sol sur lequel on vit ». De cette récolte, il a tiré un spectacle en plusieurs tableaux qu’il joue avec Marco Collin et Kathia Rock, comédiens autochtones. Il y confronte son expérience à celle des hommes et des femmes rencontrés. En fond de scène, un grand écran diffuse des vues aériennes de grands espaces enneigés ou de trajets vers les réserves sur les routes 138 ou 132, le long du fleuve Saint-Laurent. On découvre aussi un train de marchandises tirant une centaine de wagons vides! De belles images, un décor tout à fait approprié. Et Kathia Rock chante d’une voix claire et sensible.

Mais tout cela ne parvient pas toujours à «faire théâtre». L’enchaînement des séquences est difficile à cause d’un manque de dramaturgie : le spectacle paraît donc un peu long. Face aux destins qu’il a croisés, Philippe Ducros nous fait part de ses états d’âme mais ne laisse guère de place aux personnages réels… Quand on fait du théâtre documentaire, trouver la bonne forme pour présenter des témoignages, tient d’une alchimie difficile. Cette Cartomancie du territoire a au moins le mérite de nous ouvrir les yeux sur la détestable traite humaine dans un Canada qui reste un Eldoradopour beaucoup d’Européens. Une cause d’une actualité théâtrale, brûlante et controversée : on peut aussi voir en ce moment Kanata du Québécois Robert Lepage au Théâtre du Soleil.

 Julien Barsan

Spectacle joué du 11 au 16 décembre à la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XI ème. T. : 01 47 00 25 20.

Voyage d’hiver (une pièce de théâtre), d’après Winterreise et des textes d’Elfriede Jelinek, adaptation et mise en scène de Clara Chabalier

Voyage d’hiver (une pièce de théâtre), d’après Winterreise, traduction de Sophie André-Herret, Moi l’étrangère et Sur Schubert, traduction de Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, textes d’Elfriede Jelinek, adaptation et mise en scène de Clara Chabalier

Crédit photo : Marikel Lahana

Crédit photo : Marikel Lahana

 L’expression acerbe et radicale de la dramaturge autrichienne, prix Nobel de littérature, se coule admirablement dans le déchirant Winterreise de Schubert, ce Voyage en hiver en deux cycles pour voix et piano sur des poèmes de Wilhelm Müller, et des extraits de textes inédits d’Elfriede Jelinek. Entre paysages majestueux de montagnes d’arbres enneigés et écran sec d’ordinateur. Un voyage avec correspondances, une traversée de la folie du monde d’aujourd’hui. Un monologue virulent, intime et politique, lancé à la face du monde contemporain, et le constat d’un délitement humaniste. Avec une liste humiliante de fourvoiements : scandales politiques et financiers, opinion populaire équivoque, culte inquiétant du sport et de la jeunesse…

 Clara Chabalier interprète elle-même Voyage d’hiver (une pièce de théâtre) avec le compositeur-pianiste et acteur Sébastien Gaxie, et la chanteuse mezzo-soprano Elise Dabrowski. Les thèmes privilégiés de ce rendez-vous littéraire, théâtral et musical ? La solitude « de tous les amoureux du monde », la pauvreté, et le rejet social.  Un voyageur quitte la ville car celle qu’il aime, va épouser un homme plus fortuné. Les portes se referment dès lors sur lui, et «les chiens l’invitent à passer son chemin ». Et sur un écran, le cri de noirs corbeaux qui passent, traverse les paysages de montagnes magiques. Une manière de fuir un monde où on se sent étranger, et de se fondre dans l’hiver où la Nature gelée est indifférente à un cœur déshumanisé, quand la promenade se rapproche encore de la folie et de la mort. Un état d’âme en osmose avec la souffrance intérieure du compositeur solitaire, à l’écoute des poèmes de Wilhem Müller qui préfère la désertion, à la tyrannie politique.

 Une promenade, à la fois physique et métaphysique où le Wanderer, le voyageur errant-  figure importante du romantisme allemand- enfonce ses pas dans la neige, en s’éloignant du monde pour mieux se rapprocher de lui-même, à la recherche d’un espace sublime, plus vaste que celui construit par les Lumières. Clara Chabalier milite théâtralement contre « la dévaluation de la vie humaine et son instrumentalisation, au-delà du progrès industriel, à la manière rigoureuse et fervente des Romantiques qui prônent la singularité d’un chemin de pensée personnel que chacun doit éprouver sans en connaître le but. »

 Frustrations, manques et ratés dans l’expérience humaine sont pléthore comme l’enfermement de Natascha Kampusch dans un sous-sol pendant plus de huit ans : on voit alors sur l’écran, une interview diffusée alors à la télévision, de la jeune fille libérée. Puis, une dame âgée, atteinte d’Alzheimer, pénètre  à l’intérieur d’une maison qu’elle ne reconnait pas. L’ordinateur nous permet de « communiquer», d’échanger artificiellement avec un autre humain virtuel, mais sans l’empathie recherchée.

 Scénographie inventive, avec l’intérieur de  chalet-témoin de station de ski, aux grandes baies vitrées. Dans une ambiance de vitrines de Noël avec sapins en kit, skis, anorak couleur fluo et neige artificielle. Soit une installation ludique qui se moque ouvertement, et dans les règles de l’art musical et du chant, d’un monde de papier fondé sur des mensonges, approximations et fausses valeurs-refuges. Avec ironie, sens du burlesque et du ridicule, Clara Chabalier sait donner à ces aventures humaines actuelles toute la dimension politique et poétique, si précieuse  au métier de vivre… Un voyage surréaliste et fascinant dans ces contrées  où on peut trouver l’apaisement requis et le retour à soi, grâce à la voix d’Elise Dabrowski et au piano de Sébastien Gaxie.

 Véronique Hotte

 Théâtre de L’Echangeur à Bagnolet (Seine-Saint-Denis),  jusqu’au au 21 décembre. T. : 01 43 62 71 20.

 

 

 

Le Dindon de Georges Feydeau, adaptation et mise en scène de Nikos Mastorakis

 

Πουλιά στον αέρα (Le Dindon) de Georges Feydeau, adaptation et mise en scène de Nikos Mastorakis

62E08E5C-40D2-4429-BCE6-CD645013EDBBAvec ce Dindon, sobrement dite « pièce en trois actes », l’auteur veut rompre avec les codes de l’ancien vaudeville, et atteindre un comique universel, même si elle a été créée dans le temple du genre: le Palais-Royal à Paris, le 8 février 1896. L’intrigue? Comme toujours chez ce grand dramaturge français, d’une redoutable complexité… Vatelin, un avoué (une sorte de notaire) est menacé de scandale par son ancienne maîtresse, Maggy Soldignac -Svetlana dans cette adaptation- s’il refuse de lui donner rendez-vous. Vatelin demande alors à son ami Pontagnac, l’adresse d’un hôtel spécialisé. Lequel va essayer de séduire Lucienne, la femme de Vatelin  mais elle ne veut lui céder que s’il lui prouve l’infidélité de son mari. Pontagnac tient donc l’occasion rêvée.

A l’acte II, dans la chambre 39 de l’hôtel Amour, Pontagnac a installé sous le matelas deux sonnettes électriques qui signaleront le moment où les amants pourront être surpris par Lucienne. Mais les choses se corsent: Soldignac l’époux de Svletana, y a rendez-vous avec une prostituée, Amandine que fréquente aussi Rédillon, un autre amoureux de Lucienne Vatelin. Au troisième acte, tous les malentendus disparaissent dans un happy-end à la satisfaction de tous… Nikos Mastorakis respecte ici l’esprit du texte, sans trouvailles de mise en scène qui casseraient sa structure. Et grâce à un bon rythme, la panique des personnages provoque le rire et le metteur en scène renforce le comique de la pièce, grâce au jeu, disons généreux, qu’il impose aux acteurs. Le décor de Manolis Pantelidakis et les costumes sombres de Katerina Papanikolaou servent au mieux cette célèbre pièce si souvent jouée.

Christos Chatzipanagiotis (Vatelin) et Vicky Stavropoulou (Lucienne, son épouse)  forment un duo exceptionnel. Giorgos Chraniotis (Pontagnac) et Ioannis Papazisis (Rédillon)  sont des amants qui draguent impudemment toutes les femmes, mariées ou pas. Marilou Katsafadou (Madame Pontagnac) et Christina Tsafou (Joséphine) créent des personnages complexes. Théodora Tzimou (Svetlana) et Konstantia Christoforidou (Amandine) incarnent des femmes prêtes à satisfaire l’appétit sexuel des hommes. Dimitris Liolios (Soldignac) et Giannis Roussos (Victor)  jouent avec avec aisance ces petits rôles qui ont toujours de l’importance chez Georges Feydeau. Nikos Arvanitis et Maria Konstantaki (Monsieur et Madame Pensar) forment un curieux couple où la communication est difficile: lui, drague les garçons, et elle, est sourde! Bref, une comédie amusante et bien menée mais pas seulement, puisqu’elle traite aussi de l’éternelle complexité des relations conjugales et de l’infidélité dans les couples mariés …        

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Aliki, 4 rue Amerikis, Athènes (Grèce). T. : 0030 210 32 100 21.

Veillée de l’Humanité : anniversaire des soixante-dix ans de la signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Veillée de l’Humanité: anniversaire des soixante-dix ans de la signature de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

525C47D9-617A-41B8-BEE8-5C385FAF57F2Le 10 décembre 1948, au Palais de Chaillot, quarante-huit pays adoptaient cette Déclaration. Le Théâtre National de la Danse à Chaillot a fêté cet anniversaire en compagnie de deux cents artistes, une veillée ponctuée de moments intenses. A une époque où les bases de la société se trouvent fragilisés, en France et dans le monde, certains articles de cette Déclaration sont bafoués, comme l’ont souligné les invités qui sont intervenus.

Nous nous souviendrons longtemps des phrases-choc de Wajdi Mouawad,  racontant sa souffrance d’enfant, sa famille humiliée, les Droits de l’Homme piétinés au Liban, son pays d’origine. Jusqu’à se provoquer volontairement  sur scène un vomissement après avoir ingurgité des hamburgers en grande quantité, tandis qu’une voix off distillait de belles paroles hypocrites des dirigeants politiques du monde entier.

Dans le même esprit, Angelin Preljocaj a présenté un duo où l’un des danseurs bloque les mouvements de l’autre, en emprisonnant ses membres avec un ruban adhésif. Le danseur Dominique Mercy nous a offert un solo plein de liberté, extrait d’une pièce de Pina Bausch. Caroline Marcadé et José Montalvo ont chorégraphié plusieurs groupes de danseurs.  Et Carolyn Carlson a mis en scène deux interprètes africains en totale fusion physique. Lia Rodrigues et sa compagnie clament leur fureur de vivre dans un pays, le Brésil plongé dans le chaos. Marcia Barcellos convoque un danseur rwandais, pour dénoncer les souffrances des migrants.

D’autres chorégraphes leur ont succédé, tous impliqués dans cette démarche, comme les comédiens dont Eric Ruf, administrateur de la Comédie-Française- qui ont dit des textes d’Oleg Sentov, Léonora Miano, ou Vladimir Maïakovski, en hommage à Kirill Serebrennikov, artiste toujours assigné à résidence en Russie.

Ouvertes par un film où Isabelle Adjani énumère avec douceur les articles de cette Déclaration universelle des Droits de l’Homme, ces trois heures de partage se sont terminées par une performance de Phia Ménard : ceinte de barbelés, elle tient à bout de doigt notre terre, un ballon gonflé qu’elle libère vers une destination incertaine.

«Cette manifestation, nous la ferons sans fard, sans démonstration, simplement, c’est- à-dire sans décor, sans costume, sans lumière, avec la lumière d’une veillée. » (…) «Tout va se rencontrer, s’unir dans ce moment unique, cet état de veille que nous vivons ensemble ce 10 décembre» annonçait en préambule Anne-Laure Liégeois, coordinatrice de cette belle soirée. Une vraie réussite.

Jean Couturier

Le 10 décembre,  au Théâtre national de la danse de Chaillot 1 place du Trocadéro, Paris, XVI ème.

Cette célébration a été transmise  en direct sur Arte, et est visible en rediffusion.          

Antisocial, direction du projet de Luminiţa Bîrsan, mise en scène Bogdan Georgescu

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Focus Roumanie au Théâtre de la Ville :

Antisocial, direction du projet: Luminiţa Bîrsan, mise en scène de Bogdan Georgescu

Au départ, une véritable affaire qui a été relayée et commentée par la presse locale : des lycéens roumains avaient créé un groupe secret sur Facebook, où ils ridiculisaient leurs professeurs. Grâce à un faux profil, l’un d’eux, avait réussi à s’introduire dans le groupe… Sous la pression populaire, aucun élève ne sera puni, et l’affaire sera oubliée. Le spectacle a été créé deux mois seulement après les faits au Théâtre national Radu Stanca de Sibiu et dans des lycées où il a été joué par des acteurs encore étudiants.

Bogdan Georgescu, metteur en scène et dramaturge de trente-quatre ans, veut traiter ici de la liberté d’expression et parler de «la place de l’intime dans l’espace public, la corruption et la dégradation du système éducatif en Roumanie. » Question récurrente : Facebook et morale publique sont-ils compatibles? Sur le plateau dans une demi-obscurité, Cristina Blaga, Paul Bondane, Anton Balint, Călin Mihail Roajdă, Alexandra Șerban, Cristi Timbuș et Gabriela Pîrliţeanu, quatre jeunes et trois jeunes comédie(n)nes, en complet ou tailleur bleu foncé, assis sur des fauteuils de bureau à roulettes autour d’une table à tréteaux rouge vif. Juste éclairés par la lumière de leur téléphone portable qu’ils consultent très concentrés, dans un silence total pendant plusieurs minutes.

Et on va entendre successivement élèves, enseignants, parents qui veulent savoir qui a dénoncé l’existence de ce groupe qui devait rester secret, et comment il faut réagir pour débloquer une situation inextricable où chacun se méfie de l’autre. Complicités et relations amicales de longue date vont voler en éclat avec des échanges souvent des plus virulents  et même de phrases pleins de haine, voire carrément injurieuses, et on en arrivera même à l’affrontement physique entre deux copains! Chacun dévoile un peu de sa personnalité, au  cours d’une sorte de dialogue qui n’en est pas vraiment. Tout à fait impressionnant !

C’est une composante à visée politique du théâtre roumain contemporain : faire du théâtre à partir de faits et situations de la vie ordinaire. « L’Art Actif, dit Bogdan Georgescu,  est de transformer la vie de tous les jours en une œuvre d’art collective. L’idée ; c’est de mettre en lumière des réalités qui, en général, sont ignorées, minimisées ou marginalisées pour créer une prise de conscience et construire une communauté autour du projet. » Ce théâtre que l’on pourrait donc qualifier de communautaire est fondé en grande partie sur la qualité du jeu, ici très rigoureux et absolument exemplaire, et même si le spectacle est court : une heure, on s’attache vite à ces interprètes qui ont pourtant chacun peu de texte.  Ils resteront tous sur le plateau, mais chacun, toujours assis, changera de place en faisant rouler sa chaise pour jouer la scène suivante. Et, à la fin, ils reviendront à la disposition initiale.

Mais on ne vous dévoilera pas le dénouement de ce court mais remarquable spectacle. Un peu gâché par un sur-titrage mal fait, trop rapide et donc fatigant qui oblige le spectateur à courir après le texte. Malgré cette réserve, allez voir cette création, même si elle ne se joue encore que deux jours, (il reste peut-être quelques places).  Elle apporte une bouffée d’air frais salutaire dans le paysage souvent morose du théâtre automnal parisien… Et cela fait un bien fou.

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris XVIII ème, jusqu’au 13 décembre. T. : 01 48 87 54 42.

 

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