Le Fantôme d’Aziyadé, mise en espace de Florient Azoulay et Xavier Gallais, d’après Pierre Loti

 

Le Fantôme d’Aziyadé, adaptation et lecture-mise en espace de Florient Azoulay et Xavier Gallais, d’après  Aziyadé  et Fantôme d’Orient de Pierre Loti

BA8D173A-FC9D-46B0-AE92-2A09E15ADDCBPierre Loti (pseudonyme de Pierre-Julien Viaud), écrivain et grand voyageur, est à lui seul un personnage de roman. Né à Rochefort (Charente-Maritime) en 1850 et mort en 1923, il a mené simultanément plusieurs vies: marin, dandy, écrivain dont les œuvres sont pour la plupart autobiographiques.  Jeune officier de marine en Turquie, Pierre Loti visite pour la première fois ce pays, porte de l’Orient. Un jour, en marchant, il devine, à travers les barreaux d’une fenêtre,  un visage mystérieux et tombe sous le charme de cette jeune femme dont il ne voit que les yeux : «Les prunelles étaient bien vertes, de cette teinte vert de mer d’autrefois chantée par les poètes d’Orient. » Cette odalisque fascinante s’appelle Aziyadé et, à dix-huit ans, vit cloîtrée dans le harem d’un vieux Turc. Alors que tout les sépare, Pierre Loti et elle vont vivre un amour-passion.

Mais le bateau en mission à Constantinople (aujourd’hui Istanbul) doit regagner la France: «La mission française que je commandais, s’achevait. L’ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre.» Peu à peu, l’oubli s’installe et Pierre Loti n’aura plus de nouvelles d’Aziyadé : « Pendant tellement d’années, je n’ai rien su d’elle. » (…) « Le temps est parfois un ami. » Et après cette rencontre des mille et une nuits, déjà lointaine, il est saisi par le désir irrésistible de retrouver son amour. Une lettre enfin d’Aziyadé: «Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras. » Dix ans après, l’auteur prend le bateau pour Constantinople, traverse pendant trois jours la ville et ses environs, à la recherche de sa bien-aimée :«Bien étrange, en vérité, cette visite, si courte, si froide. Ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêvais… »

Dix ans aussi se sont écoulés entre la publication de son premier roman Aziyadé (1879) et Fantôme d’Orient qu’il écrivit suite à la mort de sa bien-aimée et qu’il lui dédia… Elle apparaît comme une suite ou un morceau du puzzle de la vie de l’écrivain, et une passion réelle mais aussi romanesque. Pierre Loti ne cessera d’être au monde, entre imaginaire poétique, rêve et matérialité de l’existence. «Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous les bouts du monde, jamais je n’ai pu tenir le solennel serment de retour qu’en partant, j’avais fait à Aziyadé.»

Toute son œuvre littéraire et sa vie sont issues de cette alchimie : «Ce rêve angoissant qui, pendant tant d’années, m’avait poursuivi, ce rêve d’un retour à Istanbul toujours entravé et n’aboutissant jamais, ce rêve ne m’est plus revenu depuis que j’ai accompli ce pèlerinage. Ce rêve était sans doute l’appel du fantôme d’Aziyadé, auquel j’ai répondu et qui ne se renouvelle plus. » : «Dans mon enfance, dit-il, je me souviens d’avoir lu l’histoire d’un fantôme qui venait timidement le soir, appeler de la main, les vivants. » Elle traverse ça et là, le voyage intérieur du héros, de Pierre Loti lui-même, et l’espace.

Ces épisodes (réels et fictifs) marquants de l’existence de ce marin hors normes, avec esprit et sensibilité, mettent en résonance sa personnalité, ses tourments intimes et rêveries avec les thèmes chers à son écriture, à son imaginaire: le temps souvent dévastateur, la mort, l’appel de l’ailleurs mais aussi les trésors de la vie, la Nature, la splendeur des monuments, la richesse des créations humaines.

Il y a ici une tension dramatique indéniable mais la voix de Xavier Gallais avec ses multiples registres donne une poésie, une sincérité à cette écriture romanesque, au départ non-dramatique. De ses gestes et regards, naît ici une théâtralité qui nous capte à tel point qu’on en oublie le dispositif scénique. Sobre et intéressant, il oblige pourtant l’acteur à une acrobatie précise. Sur le plateau nu, un micro et de part et d’autre du comédien assis,  deux ordinateurs portables. Moyens technologiques actuels utilisés pour une mise en lecture mais aussi pour une dramaturgie. Xavier Gallais, tel un magicien ou un chef d’orchestre, a l’agilité d’un funambule.

Nous sommes fascinés par la présence de ce corps, assis, animé par des gestes à peine esquissés, tout en retenue mais très intenses, et envoûté par la musicalité des mots. Et sous le charme quand il évoque couleurs, lumières, parfums et odeurs, bruits de cette ville à la fois féerique et intranquille que laisse jaillir l’écriture simple et si juste, si charnelle et érotique de Pierre Loti. Et que fait danser à merveille la voix du lecteur-comédien. Nous assistons là, à une lecture à la une ligne artistique bien définie, à la fois subtile et théâtrale. On se sent  vite soi-même bien loin, là-bas à Istanbul. Au cœur de ce voyage où tout se défait, l’émotion prend corps et nous envahit. Un moment exceptionnel de profondeur  une écriture  poétique et une histoire mélancolique et merveilleuse.

Elisabeth Naud

Lecture-mise en espace, Théâtre du Temps, 9 rue Morvan, Paris XI ème. T. : 01 43 55 10 88. Le spectacle sera créé au prochain festival d’Avignon.

Le texte est publié aux éditions Les Cygnes.


Archive pour 10 janvier, 2019

L’Affaire Jean Zay, adaptation et mise en scène de René Albold

L’Affaire Jean Zay d’après Souvenirs et solitude et Ecrits de prison de Jean Zay, conception, adaptation et mise en scène de René Albold

F8974BAE-55DD-4AEC-8DCD-67DE0B83C7E9Un simple lit en fer, et une table avec un ordinateur et deux personnages accompagnés en musique par  Camille Albold. Le 19 juin 1944, sa famille reçoit la dernière lettre de Jean Zay exécuté dans un bois de l’Allier où ses assassins ont  laissé son corps. Ministre exceptionnel de l’Éducation Nationale et des Beaux-Arts de juin 1936 à septembre 1939 dans le gouvernement du Front populaire, il mit en place entre autres: l’Ecole jusqu’ à quatorze ans, les classes d’orientation, les activités dirigées, les enseignements interdisciplinaires, la reconnaissance de l’apprentissage, le sport à l’école,  les œuvres universitaires. Il créa aussi -on l’oublie souvent- le C.N.R.S.,  le Musée des arts et traditions populaires et le musée d’Art moderne, la Réunion des Théâtres lyriques nationaux, le festival de Cannes…

Il s’engagea dès le début de la guerre. Embarqué sur le Massalia le 20 juin 1940 avec le gouvernement provisoire en partance pour le Maroc, Jean Zay tombe dans le piège tendu par Vichy. Renvoyé en métropole, il est arrêté à Casablanca et ses biens confisqués; d’abord emprisonné à Marseille par le régime  de Pétain qui nourrit une haine implacable contre les juifs et la démocratie. Puis le 25 janvier 1941, il sera transféré à la prison de Riom: «La prison nous apprend que nous pouvons nous passer du monde»puis condamné après un simulacre de procès, à la déportation et à la dégradation militaire pour « désertion en présence de l’ennemi « . Des prisonniers meurent de froid. Lui s’exerce à tuer le temps avec des programmes rigoureux de gymnastique. De 7 à 8 h: culture physique; de 8 à 9h : promenade, de 11 à 12 h : étude.

Le 4 octobre 1940, son  procès ou plutôt un simulacre, a lieu à Clermont-Ferrand.  Il survivra cent jours à son exécution: «Ce n’est qu’en prison qu’on comprend Proust! » Jean Zay, symbole du Front populaire, est  victime d’un procès politique  et condamné à une peine qui n’avait plus été prononcée depuis Dreyfus. Vichy se venge sur ceux qu’il tient pour responsables de la défaite.  En prison, Jean Zay entretient une correspondance quasi quotidienne avec sa femme Madeleine. Et il écrit Souvenirs et solitude sur sa condition de prisonnier et L’Affaire Jean Zay où il démonte les arguments de ses accusateurs.

« Nous voulons faire entendre ce récit, dit René Albold, parce que nous croyons en sa force de témoignage et à la dimension émotionnelle que peut prendre cette écriture dans l’espace théâtral. Cette pensée d’un homme dans sa solitude, redevenue parole vivante, pourrait bien nous aider à structurer notre pensée contemporaine. » Sa mise en scène dépouillée nous fait vivre avec intensité les dernières heures de ce grand homme politique, amoureux de la France libre que fut Jean Zay et témoigne de son intégrité et de sa foi dans la justice et la liberté intellectuelle qui constituaient un acte de résistance à la dictature du gouvernement vichyste…

Edith Rappoport

Théâtre de l’Epée de Bois, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes (Val-de-Marne), jusqu’au 19 janvier.

*Samedi 12 janvier après la représentation de 16h, entretien avec Hélène Zay-Mouchard, fille de Jean Zay.

Adieu Pierre Barillet

Adieu Pierre Barillet

 

Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy, les auteurs de "Folle Amanda" posent avec l'actrice Jacqueline Maillan | AFP

Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy, les auteurs de « Folle Amanda » posent avec l’actrice Jacqueline Maillan | AFP

Ce dramaturge avait quatre-vingt quinze ans. Il commença à vingt-deux ans seulement à écrire une pièce, Les Héritiers aussitôt interprétée à la Radiodiffusion française, puis des adaptations radiophoniques de romans. Cinq ans plus tard, il s’associe avec son copain de fac Jean-Pierre Grédy pour Le Don d’Adèle. Bingo: cette petite pièce sera jouée (c’était en 1959, un autre espace-temps du théâtre parisien, inimaginable aujourd’hui!) plus de mille fois de suite!

Ils seront les auteurs d’un genre: la comédie divertissante de boulevard mais avec des recettes très au point: une intrigue souvent facile mais bien bâtie et jamais vulgaire tournant autour du couple et de la famille sur fond comique, avec des personnages bien définis mais assez stéréotypés. Et servie par des vedettes comme entre autres, Sophie Desmarets ou Jacqueline Maillan. Se succèderont ainsi pendant une trentaine d’années, des pièces que l’on trouve maintenant parfois longuettes mais qui ne manquent pas d’intérêt comme Fleur de cactus, Quarante caratsLily et Lily, L’Or la Paille… le plus souvent mises en scène par Jacques Charon ou Pierre Mondy. Dont certaines seront ensuite montées à Broadway avec -excusez du peu- Julie Harris ou Lauren Bacall!, et ensuite adaptée par des cinéastes américains! Ce qui, à l’époque, avait de quoi rendre jaloux nombre de leurs confrères de l’hexagone, même régulièrement joués!

C’est un univers théâtral qui paraît presque moyenâgeux aux jeunes gens d’aujourd’hui mais qui intéresse encore des metteurs en scène comme  Michel Fau  avec Fleur de cactus  qu’il monta il y a trois ans (voir Le Théâtre du blog), ou Jeanne Herry qui mit en scène avec beaucoup d’intelligence et de finesse au Théâtre du Rond-Point, L’Or et la Paille (voir aussi pour ces réalisations: Le Théâtre du Blog), ou encore François Ozon qui adapta Potiche au cinéma. Et les pièces très populaires des fidèles complices ont été souvent jouées en direct dans l’émission très populaire Au Théâtre ce soir. Dans les années 1980, Pierre Barillet a aussi collaboré pour la télévision, à la série en quatre épisodes Condorcet. Lui et Jean-Pierre Grédy (quatre-vingt dix-huit ans) font désormais partie qu’on le veuille ou non, de l’histoire du théâtre du XX ème siècle avec un exemple assez rare de collaboration d’écriture théâtrale à deux auteurs, bref, déjà une sorte de « collectif », comme on dirait maintenant…

Philippe du Vignal

 

 

L’Absence de guerre de David Hare, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

L’Absence de guerre de David Hare, traduction de Dominique Hollier, mise en scène d’Aurélie Van Den Daele

6CAA1990-86B6-483C-8910-25CA3BFB4368C’est la guerre, comme l’annonce le prologue du spectacle : musique violente, vociférations et agitation hystérique des comédiens, dans une lumière bleutée, sur fond sonore agressif. Un panneau lumineux affiche: WAR ! Ce 11 novembre, une cérémonie célèbre la Grande guerre et la mémoire de ses morts. On brandit l’Union Jack, grand drapeau, symbole d’une nation conquérante. Une horloge électronique marque le compte à rebours. La caméra, omniprésente, relaye en gros plans, pour les mettre en exergue, discours et propos des personnages. Déroulé sur l’écran,  un générique présente les personnages du drame.

Nous voici, après ce long préambule, dans les coulisses d’une campagne électorale: au Q.G. de Georges Jones, leader du parti travailliste qui, en première ligne et au plus haut dans les sondages, doit  conquérir le pouvoir. Viennent les préparatifs et son équipe définit une stratégie de communication, un plan d’attaque contre les Conservateurs. L’efficacité doit l’emporter sur l’idéologie. A la veille de la bataille décisive, les doutes assaillent le leader (à l’instar de Richard lll sous sa tente).  Dans l’ombre de son cabinet fantôme, son futur Ministre des finances tarde à le soutenir et semble attendre son heure. Va-t-il trahir son camarade ? Rafales de sondages, débats sur la démocratie, engueulades sur les clivages droite/gauche et luttes intestines s’enchaînent…

Georges est pugnace mais trop spontané, trop maladroit, trop naïf parfois et… il ne sort pas d’Oxbridge. Son éloquence est muselée par les technocrates de la politique qui l’entourent. Il y a ce qu’il faut dire et ce qu’il faut taire, lui enseigne-t-on : «Dire la vérité tout simplement, ce serait magnifique… Mais les mots n’ont pas seulement un sens, ils ont aussi un effet.» Un entretien télévisé conduit par une journaliste tueuse, signe son arrêt de mort. Et plus dure sera la chute…

Aurélie Van Den Daele a préféré à un docu-fiction, une mise en abyme baroque : «Un travail visuel et thématique inspiré de pièces de Shakespeare». Au-delà du texte, elle procède par inserts : «Des cuts pour plonger dans une autre réalité, dans un autre temps, ou dans la tête de Georges Jones.» Ces séquences sont filmées en amont, mais  surtout captées en direct, en dehors du plateau ou sur scène.  Cette option produit une esthétique cohérente :  la scénographe Chloé Dumas joue astucieusement sur la profondeur de l’espace, et la hauteur, sur un écran où s’affichent les moments hors-champ de la pièce et le titre des chapitres de ce feuilleton politique. 

Après un début difficile qui s’attarde avec lourdeur sur la bataille annoncée (un bon quart d’heure d’inutile mise en jambes!), avec un matraquage visuel et sonore grandiloquent, le théâtre finit par arriver quand on entend la pièce qui, une fois décapée, s’inscrit dans le droit fil de l’art de la politique propre à la dramaturgie anglaise, depuis William Shakespeare abondamment cité par David Hare. Son héros, faute d’avoir fréquenté les grandes universités, aime le théâtre. Il connaît et cite ses classiques, jusqu’à Molière.

L’Absence de guerre (1993) fait partie d’une trilogie sur le Parti travailliste, écrite  après Racing Demon (1990) et Murmuring Judges (1991). L’auteur a suivi la campagne électorale de Neil Kinnock, leader de la gauche britannique au début des années 1990 et il a pu voir comment, pour conquérir le pouvoir, les dirigeants ont renoncé aux idéaux socialistes. Malcolm Pryce, ministre des finances du cabinet fantôme et traître de service, rappelle Tony Blair que le dramaturge évoquera plus tard dans Stuff Happens (2004) et dans The vertical Hour (2006), notamment pour le rôle qu’il joua dans la guerre en Irak. Le conservateur Charles Kendrick, ennemi politique désigné, semble en fait moins dangereux que les Machiavel du camp de George Jones…

Cette absence de guerre s’avère en fait, pour une génération qui ne l’a pas connue, un combat impitoyable. Et le public français retrouvera ici ses hommes politiques et, au sein du socialisme, l’affrontement habituel entre utopie et réalisme cynique. Sidney Ali Mehelleb incarne avec finesse un Georges Jones nerveux dont le tonus cache des failles intimes. Grégory Corre, en traître inquiétant, lui donne la réplique dans une belle scène où les frères ennemis s’affrontent, filmés en direct dans un souterrain. En fait, dans un couloir du théâtre. Émilie Cazenave est plus convaincante en communicante, qu’en vieille militante travailliste, et Julie Le Lagadec  offre une belle caricature de journaliste aux dents longues. Les neuf acteurs, dont quelques-uns interprètent plusieurs personnages, excellent dans le jeu en direct comme devant la  caméra de Julien Dubuc qui les saisit au plus près, sur plateau et dans les coulisses.  Une fois passé le premier quart d’heure, on ne regrettera pas ce voyage jusqu’à la Cartoucherie.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 3 février, Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre,  Vincennes (Val-de-Marne). T. 01 43 74 99 61.

Le 21 mars, La Faïencerie, Creil (Oise).
Les 2 et 3 avril, Théâtre des Îlets, Montluçon (Allier) ; le 5 avril, Fontenay-en-scènes, Centre culturel de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne) et du 9  au 12 avril, Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon (Rhône) .

 

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