Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, mise en scène de Christophe Perton

Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, texte français d’Édith Darnaud, mise en scène de Christophe Perton

©Fabien Cavacas

©Fabien Cavacas

Une surprise : sur la scène, une réplique de la salle du Théâtre Déjazet la prolonge comme en miroir: mêmes rouges fanés, balcon soutenu par des colonnades et vieux tableaux poussiéreux aux murs. Christophe Perton monte à nouveau Thomas  Bernhard un an après la création d’Au but avec Dominique Valadié, et retrouve André Marcon, qu’il avait dirigé dans L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel.

Le théâtre lui a inspiré cette scénographie qu’il signe avec Barbara Creutz (qui joue aussi Madame Bruscon, faiseuse de théâtre): «Je n’ai pas souhaité enfermer la représentation dans le décor pittoresque d’une salle des fêtes de l’arrière-campagne autrichienne, entre porcherie, cochons, et public xénophobe. J’ai préféré laisser à la puissance du verbe de Bernhard, l’art de faire exister ce hors-champ décrit si savoureusement par Bruscon, sans qu’il soit nécessaire de donner les accents d’une couleur locale à l’espace, qui fassent à tout prix image. L’univers visuel du Déjazet m’a semblé si prégnant que j’ai plutôt voulu prolonger l’espace de la salle. (…) La frontière entre le plateau et la salle pouvant s’inverser au point que le public se retrouve dans la coulisse de Bruscon. »

Dans cet écrin désuet, apparaît André Marcon : «Bruscon, comédien d’État »,se présente-t-il après une brève interjection: «Quoi, ici ?» Trois syllabes en ouverture qui résument le dépit du personnage central de cette comédie, avant le flot verbal vitupérant qu’il lâchera deux heures durant, contre le patelin pourri où, ce soir, il doit jouer sa pièce La Roue de l’Histoire : « Mon Dieu, pas même pour uriner, je ne suis entré dans un endroit pareil !  (…) Le désert culturel absolu.» A la tête d’une troupe brinquebalante, réduite à sa femme, son fils et sa fille, le voici à Utsbach, un village imaginaire, mais semblable à tant d’autres dans les Alpes tyroliennes.

Dans cette salle humide et poussiéreuse aux effluves de porcherie, il prépare, coûte que coûte, la représentation. Son obsession : obtenir le noir absolu à la fin du spectacle, sans lequel sa comédie serait «une tragédie ». Pour cela, il lui faut l’accord du pompier. Mais où se trouve le bénévole de service, «cercleur de fûts» de son état ? Le ronchon s’en prendra systématiquement au village et à ses habitants: tous des nazis! Et à l’Autriche: bonne à donner aux cochons : «Il n’y a dans ce peuple, plus la moindre gentillesse ». Mais aussi à sa famille: une bande de bras cassés, et enfin au théâtre « absurde et mensonger, une perversion de plusieurs millénaires ». Sans oublier de citer  des passages de son chef-d’œuvre : il y a «Goethe, Shakespeare et moi».

A la logorrhée de Bruscon, s’opposent l’écoute et les silences des autres personnages, assommés par ce flot verbal : l’hôtelier chargé d’accueillir le spectacle qui apporte «l’omelette au bouillon» ;  ses enfants, sans cesse houspillé qui obéissent servilement, et son épouse  toussant, muette devant un mari injurieux et misogyne. «Tout ce qu’il y a d’ardent en toi, c’est l’ardence de la toux. » La famille suit bon an mal an ce père et époux tyrannique dans sa quête de la perfection, mise à mal par une série de contretemps, d’accidents et de chutes. Le fils installe les lumières, les rideaux et la salle, en se cognant partout; la fille masse son père, lui cire ses chaussures, toujours rabrouée mais ricanant en douce. Le traitement burlesque de ces personnages secondaires fait écho aux drôleries verbales et donne de l’air à ce texte touffu.

Pour Bruscon qui, dit-il,  a joué « Faust à Berlin et Méphisto à Zürich », finir dans « ce trou du cul du monde», lui, l’auteur de génie et avoir engendré des enfants incapables, quelle déchéance ! Il en vient à s’interroger sur la qualité de son œuvre. Sa comédie est-elle bonne ? Et si le bonheur consistait, comme pour l’hôtelier, à servir des bières, les manches retroussées, derrière un comptoir, et à boire ? : « Le grand art ou l’alcoolisme », il faut choisir. Quand les spectateurs ont déserté le théâtre, après que la foudre a frappé l’édifice, il conclut, devant les sièges vides par un «Comme si je l’avais deviné!» C’en est fini du Faiseur de théâtre (au propre comme au figuré) : «Comme si c’était la mort ici!» Il pressentait sans doute que sa comédie tournerait à la catastrophe…

A l’inverse de son personnage, Thomas Bernhard (1931-1989) n’est pas un faiseur, mais un magicien de théâtre. Il signe ici sa vingt-et-unième pièce  et comme les grands auteurs,  fait vivre le plateau avec ceux qui parlent, ceux qui écoutent, avec les chaises, la table, les rideaux, les accessoires. Pour raconter une histoire qui renvoie au monde du théâtre et à la société autrichienne. Avec une écriture à l’emporte-pièce: de courtes séquences ponctuées par des retours à la ligne, à l’image du personnage principal, Bruscon (le brusque !) quand il dit : «Un certain talent pour le théâtre/enfant déjà/homme de théâtre-né, vous savez /Faiseur de théâtre /poseur de pièges, très tôt déjà. » Il n’a pas la prétention, comme Bruscon d’écrire «une comédie où serait contenues toutes les comédies qui ont été écrites un jour», tout en avouant : «Ici, j’assassine ce que j’ai écrit avec préméditation.»  Son héros vilipende le théâtre, comme lui a pu le faire mais en privé. Et il n’est pas loin d’ironiser sur lui-même.

L’autre magicien ici, André Marcon, porte à merveille cette langue et cette ironie. Il joue avec légèreté et sans excès ce texte dense et parfois débordant, (auto-fiction?) drolatique où Thomas Bernhard se régale à conduire ses comédiens dans une impasse de village. Pour la langue savoureuse et la malveillance amusée de l’auteur, une mise en scène sobre et l’interprétation hors pair d’André Marcon, il faut aller voir ce Faiseur de théâtre.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 9 mars, Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple, Paris III ème. T. : 01 48 87 52 55.

Le 12 mars, Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains (Haute-Savoie); le 15 mars, Théâtre Liberté, Toulon (Var).
Du 9 au 13 avril, Théâtre des Célestins, Lyon.

Le texte de la pièce est publié chez L’Arche Éditeur.

 

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