Meaulnes (Et nous l’avons été si peu), d’après Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, conception et mise en scène Nicolas Laurent

CDN Besançon Saison 2018-19MEAULNES  (ou nous l'avons été si peu)Avec Max Bouvard, Camille Lopez, Paul-Émile Pêtre

Meaulnes (Et nous l’avons été si peu) d’après Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, conception et mise en scène de Nicolas Laurent

« Je m’étais fait de ce jour tant de joie à l’avance ! Tout paraissait si parfaitement concerté pour que nous soyons heureux. Et nous l’avons été si peu ! Que les bords du Cher étaient beaux pourtant ! Qu’il faisait beau, mon Dieu! Alain-Fournier a su, comme personne, parler des tourments de l’adolescence. Dans un monde réaliste, l’école, les carrioles à cheval sur les chemins de campagne, il a fait entrer le merveilleux. Il faut passer une forêt et s’y perdre pour entrer dans le monde du rêve. Et ce monde là, c’est la vérité des personnages du Grand Meaulnes, imprimée à jamais dans leur mémoire et dans leur cœur. Il faut se lier par des serments de fer pour être digne d’exister.

François Seurel, donc, voit arriver dans l’école dirigée par son père, un nouvel élève, exceptionnel, Augustin Meaulnes, garçon mystérieux, séduisant, qui accepte l’amitié du garçon modeste et bancal qu’il est. Cela ira jusqu’à la dévotion. Un soir, passons sur les circonstances, Augustin s’égare dans la forêt jusqu’à perdre tout repère, et tombe sur une fête étrange, où les enfants sont rois, où l’on se déguise, où l’on mange comme à la noce de madame Bovary, mais sans noce : la fiancée n’est pas venue!

Mais deux destins se tisseront ensemble : en un regard, Augustin est tombé amoureux d’Yvonne de Gallais et s’est lié d’une amitié loyale avec son frère Franz, avec promesse de lui ramener sa fiancée… François, les brumes de la fête dissipées, a lui promis à Augustin de lui retrouver Yvonne. On n’en racontera pas plus : le roman est maintenant dans le domaine public et mérite d’être relu.

Fidélité en amitié, trahisons, engagement total dans une quête absolue mais refus de l’engagement amoureux: les adolescents d’aujourd’hui s’y reconnaissent sans doute, même sans ombrelles ni barques sur l’eau. Nicolas Laurent, jeune artiste associé au Centre Dramatique National de Besançon, a déjà une bonne expérience du théâtre. Il a choisi avant tout une « adaptation libre“ et la simplicité du récit. Pas d’illustration, sinon quelques image de la forêt brumeuse du film de Jean-Gabriel Albicocco (1967) adapté du roman, et quelques séquences tournées avec les acteurs du spectacle. Ici, pas de performance d’acteurs qui en restent aux indications minimales nécessaires à la situation et à la réaction psychologique qu’elle appelle. Le spectacle tient plutôt d’une enquête sur ce que peut être le passage à la scène d’un roman aussi connu…

Meaulnes (et nous l’avons été trop peu) retourne toutes les coutures du théâtre. Le metteur en scène intervient en tant que tel, dès le commencement du spectacle. Autrement dit: rassurez-vous, vous êtes au théâtre et tout ce que vous voyez est pure fabrication. Et on nous le montre : par moments, les acteurs parlent en leur nom propre, ou se livrent mais en vain, bien sûr, sur Google Earth à une localisation du fameux domaine perdu. Le même Google (il serait temps de passer aux systèmes libres!) fournit aussi de réjouissants tableaux produits par le logiciel tropes d’analyse sémantique et stylistique par statistiques d’emploi, empilements, occurrences et bulles significatives.

Nous aurons aussi droit à des extraits de chansons des années 70 sur le Grand Meaulnes: Hugues Auffray, Richard Anthony, Michel Sardou, etc. qui du reste, n’avaient pas été des tubes…. Evidemment, c’est drôle et sérieux à la fois. On est content de partager les sources, la documentation d’un travail de mise en scène. Entre deux moments pédagogico-ludiques, on a le plaisir de revenir un tant soit peu au théâtre, et de constater son effet magique : même cassé et distancié, le récit revient et nous rattrape. Il y a pourtant une question de proportions : trop d’analyses, démontages, parodies, le tout mis en scène en abyme aux dépens de l’objet étudié et promis au public. Lequel ne s’en plaint pas : le spectacle ce soir de première remporte un triomphe.

La leçon de mise en scène donnée sur le vif n’échappe pas plus à la mitraillette que la fiction en elle-même: quoi, c’est avec d’aussi grosses ficelles et de si simples bricolages qu’on nous manipule? Eh! Oui, braves gens. À se demander si le rire n’est pas ici une stratégie de défense contre le risque d’émotion. Car ce risque est là: heureusement, on l’a vu, on l’a senti… Cette peur partagée avec un public complice, c’est aussi le trac du metteur en scène. On a envie de lui dire : vas-y, fais-toi confiance. Joue «les mains en bas», sans prouesses formelles, sans armure. Ce sera beau…

Christine Friedel

Nous avons vu la seconde de ce spectacle, et nous serons nettement plus sévère que notre amie Christine. Cela commence avec l’arrivée subite du metteur en scène sur le plateau; il va commenter, diriger les acteurs, etc. On nommait cela autrefois le théâtre dans le théâtre et en termes pédants maintenant : la para-théâtralité. Mais ce n’est pas nouveau : Shakespeare, Corneille, Molière, etc.

On peut penser ce que l’on veut de ce Grand Meaulnes (1913), un roman inégal paru un an avant la mort au front de son auteur et qui a fasciné des générations, alors qu’aujourd’hui, il tombe souvent des mains des adolescents. Mais Nicolas Laurent semble nous dire : je vais vous raconter comment je ne suis pas arrivé à monter une adaptation de ce livre mythique, donc vous allez voir ce que vous allez voir, et prière de rire à mes petites trouvailles… Quand c’est Les Chiens de Navarre qui font du théâtre dans le théâtre, ce  n’est pas toujours convaincant mais bien mené. Et quand Jacques Livchine et Hervée de Lafond revoient en partie L’Avare de Molière, c’est drôle et d’une grande intelligence. Mais ici il y a ici dans cette volonté de dérision un côté facile et racoleur assez déplaisant, avec usage fréquent d’images-vidéo comme béquille.

Et, bien entendu, le croisement permanent entre images déjà filmées, lecture, récit, courtes incarnations mal jouées des personnages et interventions du metteur en scène sur le plateau, ne peut pas fonctionner. Nicolas Laurent avance avec de gros sabots mais se prend les pieds dans les tapis des stéréotypes, et rien ne nous sera épargné: récit (faussement ?) mal dit du texte, travail à la table des comédiens et du metteur en scène comme à une vraie répétition, petites séquences filmées d’interviews de retraités sur l’aire d’autoroute du Grand Meaulnes, recherche sur Google Earth du château, parodies en scène d’un moment du texte sur fond de feu dans une maison paysanne, course dans la forêt des trois comédiens et du metteur en scène dans une belle forêt, arrivée de Franz sous les traits du metteur en scène avec grosses lunettes noires ( ah! ah!ah!), mort d’Yvonne de Galais étendue au sol, morte, nimbée de lumière (on vous laisse deviner la couleur !) avec séquences filmées de ses bras et jambes, et à la fin,  les quatre compères assis en haut d’une colline regardant une belle plaine. Et lui (photo ci-dessus) assis dans l’escalier de la maison des parents d’Alain-Fournier transformé en musée.  Ouf ! Tout cela pèse des tonnes.

 En fait le metteur en scène semble davantage faire dans l’exorcisme d’un passé douloureux, comme dans le roman dont il se sert, mais il tombe le plus souvent dans la facilité et les clichés actuels. Et les images filmées ne peuvent donc jamais être très intéressantes (que Nicolas Laurent relise Gilles Deleuze !) et il n’y a pas ici la moindre trace d’émotion. Dommage.
Les acteurs semblent peu à l’aise et pour cause. Et il y a une fausse fin,  ce qui n’arrange rien. Quant à ces tas -assez laids- de fausse mousse verte sur le sol blanc, que les acteurs repoussent ensuite sur le côté jardin  (le metteur en scène ne tarit pas d’éloges sur la scéno mais pas nous, cela signifierait selon certains : le vrai et le faux, le réel et l’imaginaire, le passage à l’âge adulte… Tous aux abris !

 Cette mise en scène, par moments racoleuse, frôle l’indigence sémiologique. Le dérisoire, l’anecdote et la parodie ont ici leurs limites, ou alors il faudrait aller plus loin, et faire beaucoup plus court. Le soir de la seconde représentation, la plupart des collégiens trouvaient cela drôle et applaudissaient à cette déconstruction laborieuse mais heureusement, pas tous. Le spectacle n’est pas digne en tout cas d’un grand Centre Dramatique National… Et le titre frise déjà le pas très honnête. Que va-t-on voir? Y-a-t-il un rapport réel avec l’œuvre d’Alain-Fournier ? Pas vraiment… Est-ce un essai de mise en abyme et si, oui, dans quelle intention ? Là-dessus Nicolas Laurent n’est guère bavard…

 Le Grand Meaulnes semble revenir à la mode, il y en a plusieurs éditions, et plusieurs adaptations en cours ; on attend qu’un(e) jeune metteur(e) en scène essaye de traduire scéniquement quelques moments-clé du roman où l’auteur décrit de façon prosaïque, voire réaliste la vie d’un bourg rural avec ses artisans et agriculteurs à la fin du XIX ème siècle mais raconte aussi l’aventure fabuleuse chargée d’onirisme vécue par le Grand Meaulnes, une sorte de double de Julien Seurel. Sur fond de souvenirs personnels de jeunesse, de bonheur perdu et d’érotisme avec la rencontre d’Yvonne. Possible mais pas facile: la matière de ce récit initiatique peut ouvrir, comme celle d’autres romans, sur de belles perspectives théâtrales… A condition de ne pas tricher.

 Philippe du Vignal

Centre Dramatique National de Besançon, jusqu’au 19 janvier. T.: 03 81 88 55 11

Les 14, 15 et 16 février, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines-Centre Dramatique National.
Le 16 mai à MA Scène Nationale-Pays de Montbéliard.

 

 

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