Heptaméron, récits de la chambre obscure, mise en scène de Benjamin Lazar, direction musicale de Geoffroy Jourdain

©simon gosselin

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Heptaméron, récits de la chambre obscure, d’après L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, mise en scène de Benjamin Lazar, direction musicale de Geoffroy Jourdain

L’Heptaméron, recueil inachevé de soixante-douze nouvelles paru en 1559, est la dernière œuvre de Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre et sœur de François Ier, qui a aussi écrit des pièces et des poèmes. Hepta: sept et méron: partie d’un tout, en grec ancien: le récit se déroule en effet sur sept journées, et son auteure s’est inspiré du très fameux Décaméron de Boccace. Et Benjamin Lazar qui avait fait une belle mise en scène de La Traviatta, (voir Le Théâtre du Blog) a essayé de réaliser ici  une sorte de  tissage  de textes et madrigaux chantés.

Dans le texte d’origine, une demeure retirée, cinq femmes: Parlamente, Oisille, Longarine, Emarsuite et Nomerfide aux prénoms aussi poétiques que celui de cinq hommes: Hircan, Guebron, Simontault, Dagoucin et Saffredent. Ils ne peuvent plus repartir à cause de pluies diluviennes (un incident sans doute suggéré à Marguerite de Navarre par un voyage à Cauterets à l’automne 1546 où il y eut une crue du Gave). Ces dix personnages décident alors, pour passer le temps, de se réunir chaque après-midi et de se raconter de véritables histoires d’amour qu’ils ont vécues ou connues, puisées dans leur mémoire. Il y en a des  charmantes et féministes avant la lettre, et d’autres d’une violence terrible, avec assassinats, viols ou incestes.
 Benjamin Lazar  y  a mêlé des récits actuels mais aussi et surtout, de formidables madrigaux de compositeurs italiens de la fin du XVI ème et du XVIIème: Claudio Monteverdi (1567-1643) et Carlo Gesualdo (1566-1613) les plus célèbres, mais aussi Benedetto Pallavicino (1550-1601), Luca Marenzio (1553-1599), Michelangelo Rossi (1601-1656).

« Le madrigal, dit Geoffroy Jourdain qui a remarquablement dirigé ses chanteurs des Cris de Paris, n’a existé qu’à un moment précis de son histoire et n’est jamais réapparu: il porte en lui les causes mêmes de son extinction, puisqu’il est en quelque sorte une tentative d’épuisement du sujet et de ses corollaires: la perte de soi, la consumation de l’individu dans son propre désir. Il englobe tout ce qui a trait à la dramatisation de la disparition du désir. Du sien ou de celui de l’autre, et suggère l’autodestruction de la forme par son son sujet même.” On est ici proche de l’opéra. Et le madrigal a servi de laboratoire comme le rappelle Geoffrey Jourdain, et Monteverdi créa en 1607 Orfeo, l’un des tout premiers opéras.

Sur un plateau  nu, Adeline Caron a imaginé une scénographie avec un praticable en pente dont le sol côté jardin est comme non achevé  avec des espaces vides mais aussi des trappes que les interprètes ouvriront et refermeront souvent. Sans que cela fasse vraiment sens. Bref, une scénographie qui ne nous a guère convaincus, même si Adeline Caron dit s’être inspirée des esquisses de Léonard de Vinci ou de gravures de Dürer, car elle gêne au lieu de les servir les interprètes…
Côté texte, on entend souvent mal les comédiens Fanny Blondeau, Geoffrey Carey et Malo de La Tullaye  et c’est dommage; la faute sans doute à ce grand plateau nu sans aucun rideau et où il n’y a donc guère de réverbération mais aussi à une direction d’acteurs assez approximative. Et quand Benjamin Lazar dit que “le théâtre nait au sein des récits”, on a le droit dans ce cas précis, d’être un peu sceptique…
Côté madrigaux chantés, merveilleusement chantée a capella par Virgile Ancely, Anne-Lou Bissières, Stéphen Collardelle, Marie Picaut, William Shelton, Luanda Siqueira, Michiko Takahashi, Ryan Veillet, avec juste quelques accords entre autres au violoncelle,  sont d’une grande beauté et on ne s’en lasse pas. Même si l’unité entre texte et chant est encore loin d’être évidente. Mais bon, c’était une première et Benjamin Lazar peut encore d’ici là rectifier le tir et revoir sa mise en scène. Au Théâtre des Bouffes du Nord où le fond de scène est plus proche du public, on devrait de toute façon mieux entendre le texte de quelques-unes de ces nouvelles, parmi les plus brillantes de notre littérature. A suivre donc…

Philippe du Vignal 
  
Le spectacle a été créé du 14 au 18 janvier à la Maison de la Culture d’Amiens Pôle européen de création et de production  2 place Léon Gontier, Amiens.  T. :  03 22 97 79 79.

Théâtre des Bouffes du Nord, Paris du 1er au 23 février.
Opéra de Reims, les 1er et 2 mars. Théâtre de Caen, les 12 et 13 mars. Le Trident, Scène nationale de Cherbourg-en-Contentin, les 18 et 19 mars. Le Théâtre d’Angoulême, les 22 et 23 mars.
Le Théâtre de Liège (Belgique), du 31 mars au 4 avril.

 

 


2 commentaires

  1. Merci de votre message et de votre jugement aussi précis que juste. Je n’ai pas eu le temps ni l’envie de revoir ce spectacle aux Bouffes du Nord. Oui, c’est bien le grave défaut de ce spectacle: convoquer un texte aussi majeur de notre littérature,inégal sans doute mais il y a des nouvelles d’une beauté absolue, pour arriver à un résultat très approximatif… Il y a de quoi être frustré quand on on ne peut pas bien l’entendre.Et à Amiens, on avait du mal, même au milieu de la petite salle. Et cela a quelque chose d’assez navrant.On se demande même si finalement c’était bien le souci de Benjamin Lazar; j’avais pensé qu’il retravaillerait cette partie essentielle du spectacle mais visiblement non et c’est dommage.
    Je crois avec vous qu’effectivement il est plus une très bon metteur en scène d’opéra ( n’allons quand même pas jusqu’au génie) que de théâtre et ce que j’avais déjà vu de lui dans ce domaine, ne m’avait guère convaincu.

    Comme vous dites attendons, mais une chose est sûre, cet Heptaméron ne fera malheureusement pas date et ecore uen fois c’est dommage.

    cordialement

    Philippe du Vignal

  2. Olivier Tousis dit :

    A peu près ignorant de ces splendides textes, sauf de leur existence, je me suis abondamment renseigné avant le spectacle des Bouffes du Nord.
    Malheureusement, depuis notre place (deuxième balcon de côté), il fut tout à fait impossible de percevoir suffisamment ces textes (de Marguerite de Navarre) pour pouvoir en jouir.
    Après 50mn d’efforts inutiles, nous avons donc quitté les lieux, la mort dans l’âme…
    D’autre part, je partage votre avis sur la mise en scène et la scénographie.
    Avec un tout petit bémol supplémentaire concernant les parties chantées. la justesse devrait être le principal souci dans ce répertoire. Malheureusement, il est très difficile, voire impossible de chanter le madrigal lorsque le contact avec les autres voix est distendu, malgré les grandes qualités vocales et musicales des chanteurs.
    Par contre, jusqu’à mon départ, contrairement à ce que vous décrivez, à Paris, je n’ai pas entendu le moindre accord de violoncelle… Ceci éclairant vraisemblablement cela…
    C’est tout à l’honneur de ce superbe génie de la scène qu’est Benjamin Lazar de réinventer le théâtre. Cadmus et Hermione, Donnerstag aus Licht, Pantagruel, Le Bourgeois Gentilhomme m’avaient transporté de bonheur…
    Dans l’attente d’une prochaine production…

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