Convulsions de Hakim Bah, mise en scène de Frédéric Fisbach

Convulsions de Hakim Bah, mise en scène Frédéric Fisbach

 

Crédit photo : Mathieu Edet

Crédit photo : Mathieu Edet

La pièce inspirée des Atrides de Sénèque, traite des violences familiales, conjugales et socio- économiques. Un reflet du monde animal, une affaire de possession ou conquête de territoires  mais d’exil aussi. Le plateau est une sorte de hall d’aéroport: on y entend la voix stéréotypée annonçant les vols. Dans une urgence à prendre la parole, Hakim Bah à l’écriture répétitive et rythmée, n’hésite pas à prendre les mots au corps à corps, libérant un verbe cru et imagé, à la mesure des enjeux politiques et intimes de ses personnages. Et il prend plaisir à exprimer sans ambages, l’étranger, le différent, l’autre, pour qu’on perçoive mieux l’universalité même de ces réalités.

 Quel est l’homme-standard, ou standardisé d’aujourd’hui ? Un être angoissé, préoccupé par mille sollicitations extérieures qui se sont glissées en lui. «Ton souci de ne jamais décevoir Ton souci d’avoir le monde Le souci d’avoir les clés du monde Le souci de posséder le monde Le souci d’avoir le monde dans la poche (…)Le souci de toujours aller de l’avant Le souci de faire du profit Le souci de vendre plus d’acheter plus de commander plus. Le souci d’information Le souci d’optimisation Le souci de planification. »

 Violence, haine et amertume: Atrée et Thyeste, les  deux frères se jalousent, s’entretuent, ne négligeant rien d’un hasard qui puisse être récupéré à leur avantage,. Les hommes aiment la guerre et n’en finissent pas de démontrer ce théorème. Frères de sang, demi-frères ou non étrangers les uns aux autres, ils n’en sont pas moins cruels et tyranniques. Atrée et Thyeste ont ainsi torturé et tué leur frère «bâtard», pour n’avoir pas à partager avec lui l’héritage familial. Ensuite Atrée, impassible, essaie d’apprendre l’anglais sur son ordinateur, ne levant jamais la tête, ne répondant jamais à quiconque lui parle et surtout pas à sa propre épouse Erope qu’il semble ne pas voir et mépriser. Quand un voisin survient Thyeste ou quelqu’un d’autre,  fusil à la main et prêt à  tirer sur cet être inattentif à l’autre et n’exprimant aucun signe d’humanité possible.

Thyeste, amoureux d’Erope, finit par séduire la jeune femme: on suit plus tard le couple se rendant à l’ambassade pour effectuer les démarches nécessaires à leur installation aux Etats-Unis. Mais les analyses ADN de l’enfant indispensables pour obtenir un visa, peuvent aboutir  à des révélations inattendues… Ibrahima Bah, Maxence Bod, Madalina Constantin, Lorry Hardel, Nelson-Rafaell Madel et Marie Payen  forment un chœur d’acteurs performants, inscrit dans la violence du monde, habité par la langue incisive d’Hakim Bah. Mais ils savent aussi s’en extraire quand ils jouent alternativement tel ou tel personnage, ou quand ils se mettent à l’écart pour qu’advienne à la lumière, la scène significative. Ils  existent bien  comme personnages, narrateurs ou coryphées  mais disent aussi les didascalies du genre: «Thyeste dit…, Atrée dit… ». Tous proches des hommes et femmes qu’ils accompagnent.

 Calmes, patients, observateurs et silencieux, ils s’emparent de cette voix off : la leur,  écho de la conscience du personnage tragique et de celle du spectateur complice. Mais ils nuancent et commentent les paroles du locuteur éprouvant le désir de dire ceci, ou pensant qu’il vaudrait mieux d’exprimer cela, tout en se ravisant parfois. La scène devient finalement plus un ring de boxe qu’une salle de basket, et les hommes accomplissent le rituel d’un beau pugilat avec une grande violence verbale et gestuelle. Les femmes, elles, restent placides sourient,  mettent les choses à distance et possèdent une sagesse intuitive. Finalement, nombre de scènes révèlent ce que chacun porte en soi d’égoïsme et de vanité…

 Véronique Hotte

Théâtre Ouvert-Centre National des Dramaturgies Contemporaines, jusqu’au 9 février. T. : 01 42 55 74 40.
 
Editions Tapuscrit/Théâtre Ouvert, coédition RFI.

 

 

 

 

 

 


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