La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

 

©christophe Batterel  Cyril Batterel

©christophe Batterel Cyril Batterel

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, texte français de Nicolas Liautard, mise en scène de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

 À chacun sa Cerisaie… Cette propriété magnifique avec ses hectares de cerisiers en fleurs: «Regardez, tout est blanc!» avec aussi cette maison encore chaude de nombreux souvenirs et qu’il faudra démolir! Et pourquoi? Parce que la vie passe et que les temps et les générations changent ! Tchekhov évoque comme personne le passage à un monde moderne qui nous arrache presque en douceur, à l’ancien. Et qui enseignera à ces gentils aristocrates débordés et impuissants comme l’aimante Lioubov et son frère Gaev, qu’on peut prendre ses affaires en main, que l’argent ne tombe pas du ciel ou plutôt ne sort pas de terre quand les paysans ne sont plus là pour cultiver les champs? La maison sera vendue, la famille dispersée mais ce ne sera même pas tragique puisque les trains circulent déjà d’un bout à l’autre de l’Europe, et en Russie.

L’une des charmes de Tchekhov: ses pièces  chorales tournent autour de quelques solistes et il donne toujours une place à des personnages plus énigmatiques qu’insignifiants, des voisins, des fonctionnaires sans fonction… Ici, la Prima Donna est Lioubov. Ce qu’elle sait faire? Aimer l’amant lointain, un escroc qu’elle a laissé à Paris, sa maison de Russie et les merveilleux cerisiers en fleurs, sa fille Ania, mais aussi Varia, sa fille adoptive, Lopakhine, le petit moujik devenu riche et Gaev, ce grand enfant discoureur. Elle est l’indulgence même, avec  des mains de beurre qui laissent tout tomber. Elle trouve partout son Paradis mais quelques instants et ne peut rester nulle part.

Nicolas Liautard analyse son comportement cyclothymique en termes de culpabilité inconsciente. Tchekhov le montre simplement et nous nous y retrouvons. Nous sommes peut-être comme Lioubov, de belles âmes inutiles. Ou des champions de l’immobilier comme ce Lopakhine qui prépare un nouveau coup : raser la maison et couper tous les cerisiers pour y faire construire des bungalows et récupérer la manne touristique!

Cela présage nos campings en bord de mer et plus largement le mode de vie qui s’est imposé et dont on voit aujourd’hui les limites avec paysages mités, lotissements pavillonnaires centrifugés et très loin d’un rêve de propriétaires… Dans le débat entre Lopakhine, entrepreneur au demeurant généreux et Trofimov, l’intellectuel supposé être «dans les nuages», Tchekhov ne tranche pas. L’homme qui agit a peut-être raison sur le moment… mais si l’éternel étudiant voyait juste, c’est à dire un peu plus loin que lui ?

Avec ce qu’elle donne à penser, on voit bien les qualités de la mise en scène de Nicolas Liautard qui actualise la pièce sans vision réductrice. Scénographie sobre et pratique avec des éléments de décor, ne signifiant rien de plus que leur fonction. Avec, entre autres, la «chère petite armoire» de la chambre d’enfants», la blancheur resplendissante d’un cyclo évoquant l’incomparable cerisaie en fleurs… Le jeu des acteurs est à l’avenant, juste, nécessaire, sans quête de performance ni démonstration. Lioubov (Nanou Garcia) passe d’une vraie mélancolie à une gaîté un peu volontariste, à l’image de la pièce dans son ensemble, à l’angoisse :«La maison sera-t-elle vendue» que l’on ressent dans cette fête inutilement pailletée, au tourment : «A qui a-t-elle été vendue?»  Distribution harmonieuse avec mention particulière à Emilien Diard-Deteuf, sympathique incarnation d’un «gagnant» (provisoire ?) de la revanche sociale, en un Lopakhine mutant qui a besoin de cette victoire pour se souvenir qu’il a échappé à une enfance misérable. Un autre personnage traverse toute la pièce, comme un passé dont on ne peut se défaire: Firs, le vieux serviteur. Thierry Bosc lui donne avec ses grommellements et l’usage variable de sa surdité, une douce fantaisie et un humour inhabituel et poétique. La pièce finit sur lui, comme on le sait, dans la très belle lumière  de Magalie Nadaud.

Voilà une belle Cerisaie pudique et sans coquetterie, à voir pour se laisser aller à penser avec Tchekhov, au monde, aux sentiments, à tout ce qui compte dans la vie…

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). T.: 01 43 28 36 36.

à la scène Watteau, Nogent-sur-Marne ( 94) Du 4 AU 14 février A 20H30, relâche le 10 février

 


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