La Duchesse d’Amalfi de John Webster, mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz

 

La Duchesse d’Amalfi de John Webster, traduction et adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Guillaume  Séverac-Schmitz

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cette tragédie, sans doute une des plus fortes de la Renaissance anglaise et à la fin proche d’un macabre Grand Guignol,fut représentée en 1613-14 au Théâtre du Globe à Londres. Son auteur (1580-1625) qui a aussi écrit Le Démon blanc (1611)  et des comédies satiriques, s’inspire de faits survenus  un siècle avant, en Italie: Jeanne d’Aragon, duchesse d’Amalfi et veuve, y épousa secrètement Antonio Beccadelli di Bologna…

L’auteur aborde ici avec courage le thème de la misogynie et la duchesse; une belle et jeune veuve, se revendique comme une femme libre et indépendante. Ses frères, Ferdinand son jumeau et le Cardinal, grand amateur de femmes, lui interdisent -tradition patriarcale et catholique oblige- de se remarier mais c’est surtout pour garder le pouvoir et rester les seuls héritiers de ses richesses. Mais elle  aime son intendant Antonio et a envie de vivre pleinement cet amour interdit! Elle va donc l’épouser dans le plus grand secret et seule sa suivante Cariola est au courant. Mais les choses se compliquent: la duchesse et Antonio imaginent de faire croire que lui, l’aurait escroquée de sa fortune et aurait dû s’exiler:  ce qui ensuite leur permettrait, croient-ils, de se rejoindre, enfin libérés du carcan familial…Un plan que la duchesse  confie maladroitement à Bosola, ignorant qu’il est l’homme à tout faire de Ferdinand…

Les époux puis deux de leurs enfants et Cariola, tous pris au piège, mourront assassinés par Bosola, personnage assez mystérieux et complexe. Emu par le courage de la duchesse, il veut quand même épargner Antonio, mais, à la suite d’une méprise, il le tuera aussi. La faute à pas de chance, la vie ne tient qu’à un fil dans une époque où on meurt le plus souvent autour de la quarantaine… Dans cette pièce des plus noires, malgré la ténacité de cette femme exceptionnelle, intrigues et  pouvoir masculin auront eu raison d’elle, de son mari et de deux de leurs enfants

Mais, juste  équilibre, la Mort frappera jusqu’au bout tous les protagonistes, dans un véritable et rapide jeu de massacre dont Bosola reconnaît être l’acteur principal. Ferdinand qui aurait bien aimé la voir dans son lit, maudit celui qui a tué cette sœur qu’il aimait tant, et meurt. Bosola mourra lui aussi. Seul Delio, le meilleur ami d’Antonio et seul survivant aura le mot de la fin. Il se veut lucide et pragmatique. Avec un soupçon d’optimisme, il dit au fils aîné d’Antonio et de la duchesse : « Je te promets une vie pleine de promesses, telle que ta mère aurait voulu qu’elle soit. Tous ces princes soi-disant éminents ne laissent pas plus de trace qu’un marcheur dans la neige. »

Brillamment mise en scène en 1990 par Matthias Langhoff avec François Chattot, Gilles Privat  et Laurence Calame pour qui, dit-elle, ce rôle, a été une torture. Puis par Anne-Laure Liégeois à Montluçon en 2010. La pièce, longue et parfois touffue a une fin splendide mais elle commence un peu difficilement, et ne peut sans doute être mise en scène que dans une adaptation. Clément Camar-Mercier a fait des coupes avec raison mais dit qu’il a voulu que cette nouvelle traduction  soit  » fidèle à l’état d’esprit de l’époque et aux registres de langages utilisés, et recrée un nouveau texte fidèle à un esprit plus qu’à un contenu, fidèle à une forme plus qu’à un sens, fidèle à une esthétique, plutôt qu’à un discours. »

Cinq siècles après, cette Duchesse d’Amalfi continue à nous intriguer avec une violente critique  du Pouvoir royal et de l’église catholique.  (Et elle est inscrite au programme d’agrégation 2019). Ecrite dans une langue  admirable aux dialogues incisifs et souvent pleins de poésie.  « Dure et claire, selon Claude Duneton qui avait traduit  le texte pour Matthias Langhoff. L’auteur parle ici des pulsions de mort et de sexe qui rendent monstrueux ces frères aristocrates et leurs hommes de main qui agissent dans l’ombre (faux papiers ou faux passeports et missions-magouilles à l’étranger, dérives barbouzardes pour le compte d’un roi ou d’un président ne sont pas d’hier!). Et ceux qui commandent toute une nation, ont souvent les mains dans le cambouis, quelle que soit l’époque ou le régime politique… Mais dans un monde d’hommes où la femme était juste priée d’obéir et de renouveler l’espèce, il y a parfois une révolte profonde et alors inévitable quand un des personnages ose mettre son gilet jaune,  avec à la clé,  de nombreux dérapages très violents et le plus souvent marqués par le sang…

Cela dit comment mettre en scène aujourd’hui cette pièce hors-normes aux répliques étonnantes mais qui comporte aussi des longueurs… Le Cratère d’Alès fut construit à la place d’un ancien et beau lycée du XIX ème rasé par le maire de l’époque. Inauguré en 1991,  cette très grande maison a un plateau d’une ouverture de vingt mètres! Donc comparable à celui de Chaillot  avec une profondeur d’environ quinze mètres. Mais affligé d’un proscénium où on ne peut guère jouer puisque mal éclairé! Ce qui éloigne encore plus le public des acteurs. Heureusement, le directeur, Denis Lafaurie a obtenu les crédits pour faire bientôt disparaître cette aberration scénique…

Emmanuel Clolus a donc imaginé un praticable plus petit et d’une dizaine de centimètres de hauteur qui délimite sur ce grand plateau, une aire de jeu, procédé autrefois justement utilisé par Jean Vilar à Chaillot. Sur ce praticable, des châssis tendu de tissu blanc et deux  plaques verticales de tubes fluo à la lumière crue, rappelant ceux d’artistes contemporains comme Dan Flavin, ou plus sophistiqués ceux du crâne imaginé par Jean-Michel Alberola. Glacial, cet intelligent dispositif comme la mort tragique que l’on sent venir…Le tout est manipulé à vue par les acteurs selon les besoins du jeu. Ici, aucune concession à un quelconque pittoresque historique genre: dagues, pourpoints, dentelles et lanternes ou chandeliers…  Mais des costumes contemporains, noirs pour les hommes et de longues robes vert ou rouge foncé pour les femmes. Là aussi bien vu: concentration maximum sur le texte: c’est à dire sur cette guerre impitoyable où les mots font des ravages.

 Les acteurs sont tous très bien et fortement impliqués, même si, en ce soir de première, il y avait encore quelques scènes où le texte était un peu boulé; mention spéciale à Eléonor Joncquez, solide et brillante dans ce rôle capital mais pas facile et à Jean Alibert, tout à fait  remarquable dans un Bosola massif qui fait froid dans le dos. La mise en scène de de Guillaume  Séverac-Schmitz est comme celle de Richard II, d’une rigueur absolue, malgré quelques longueurs sur la fin. Mais pas facile de réduire encore ce texte que l’on entend parfois mal: cette immense scène, surtout quand elle est à peu près nue, est loin d’être une merveille pour le théâtre sur le plan acoustique mais ce beau spectacle qui a encore besoin de rodage, devrait prendre toute son ampleur ensuite à Perpignan, puis dans la petite salle de la Mac de Créteil, etc.

Allez voir si vous le pouvez, cette pièce -on ne dira pas d’une étonnante modernité : elle est bien de son siècle. Mais elle nous donne une  bonne occasion de réfléchir sur une véritable libération de la femme mais aussi sur les relations entre sexe, argent, magouilles d’agents doubles, et Pouvoir politique et/ou religieux comme encore dans certains pays où l’Eglise catholique a une influence redoutable. Rien qui ne soit finalement plus actuel quelque cinq siècles plus tard…

Philippe du Vignal

Spectacle créé du 23 au 25 janvier, au Cratère-Scène nationale, square Pablo Neruda, Alès (Gard). T.  04 66 52 90 00.

Les 12 et 13 février, l’Archipel, Scène nationale de Perpignan; du 19 au 22 février,  MAC de Créteil ; les 26 et 27 février, La Passerelle, Scène nationale de Saint-Brieuc.
Du 7 au 9 mars, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.
Le 3 avril, Scène nationale du Grand Narbonne. Les 17 et 18 avril, Théâtre de Nîmes.

Le texte, traduit par Gisèle Venet, est publié aux Belles Lettres, et celui dans la traduction de Clément Camar-Mercier, est édité chez Esse que. 10 €.

 

 

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