Le plus Objet des Objets performance de Katyia Ev

Le plus Objet des Objets  performance de Katyia  Ev, dans le cadre de l’exposition Ossip Zadkine. L’instinct de la matière, commissaires : Azad Asifovich et Noëlle Chabert

À l’occasion du cent-trentième anniversaire de la naissance d’Ossip Zadkine et grâce à des prêts exceptionnels, le musée qui fut autrefois sa maison, lui rend hommage, et une fois par mois, a lieu une performance. Pour Katya Ev, artiste née à Moscou et travaillant à Bruxelles: «La question du geste se place dans un champ politique, alors que les structures du pouvoir et des hiérarchies deviennent matière, subverties afin de créer une intensité symbolique. »  Ou comment transformer un petit musée avec des œuvres magnifiques le temps d’une visite/vernissage donc un rite social dans les grandes villes, en un lieu différent.

 «Katya Ev, écrit Fabrizio Donini Ferretti, développe une œuvre  faite de « performances discrètes » à la charge politique au sens le plus élevé, mais qui ne se laisse aucunement enfermer dans les simples catégories de la dissidence ou de la protestation, moins encore du slogan. Le fil conducteur en est sans doute la question éminemment actuelle du rapport à la norme, un rapport que l’épuisement des grands méta-récits de légitimation a rendu plus mouvant, plus évanescent que jamais. » Bon à suivre… 

Cela se passe au fond d’une cour d’un immeuble de la rue d’Assas, donc tout près du merveilleux et grand jardin du Luxembourg à Paris (VI ème). Et cela donne quoi ? Dans une série de petites salles aux murs blancs, on peut admirer les belles sculptures d’Ossip Zadkine, mais une dizaine de gardiens assez sinistres, imperturbables et habillés tout de noir surveillent de très près chaque œuvre et chaque visiteur avec un déluge d’interdictions: «N’approchez pas trop près.», « Ne restez pas longtemps devant cette  sculpture», «Avancez, vous gênez.», «Ne posez pas vos mains sur le bord de ce socle.», «Ne tournez pas à gauche mais à droite de cette œuvre et ne revenez pas en arrière.» « La sortie est droit. » , « Ne restez pas là plus longtemps, «Mettez votre sac bien devant vous.» «Lisez tout de suite ce cartel, madame.»

Les gens restent bizarrement soumis comme devant les contrôleurs rarement aimables de la SNCF et n’osent trop rien dire: l’arrogance des ces gardiens est patente et ils sont à peine polis. Une visiteuse n’était visiblement pas très heureuse d’être ainsi reçue… Plus c’est gros, mieux cela fonctionne avec ce théâtre dans le théâtre, ou plutôt avec ce musée dans le musée. Mais bon, on reste quand même sur sa faim devant cette petite performance théâtro-muséale et pour « la charge politique » annoncée plus haut, il faudra repasser… On s’attendait à plus d’audace et plus de provocation: cela aurait été plus convaincant! Pour se consoler, il y a les magnifiques bronzes, plâtres mais aussi dessins de Zadkine que l’on peut revoir, ou, pour certains, découvrir.

Philippe du Vignal

Performance vue le 26 janvier,  au musée Zadkine, 100 bis rue d’Assas, Paris VI ème.

 

 


Archive pour 31 janvier, 2019

Adieu, Jean-Paul Céalis

Adieu, Jean-Paul Céalis

Ce graphiste de formation,  peu connu du grand public, vient de nous quitter. Il a été un créateur d’objets,  et un bricoleur de génie. Jean-Paul Céalis  a conçu des spectacles qui étaient parfois d’une immense beauté comme Jardin à la française. Il avait aussi longtemps enseigné à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Notre ami René Gaudy qui l’a bien connu nous parle ici de son beau parcours de créateur.
Ph. du V.

Moteur à trois temps. Il est là, devant nous, debout, maigre, chauve, visage  hiératique, immobile : on n’est pas là pour rigoler. Les matières dont il est fagoté comme celles qui jonchent le sol ne sont pas plus folichonnes. Toiles de bâche d’un vert éteint, ambiance caserne, design de survie et planches de bois brut en vrac. Cela sent la catastrophe et elle semble avoir peut-être déjà eu lieu.

Mais non. L’homme debout marche et met en marche à nouveau le monde. Il bouge la main, un pied, la tête : tout prend vie, se métamorphose. Ce qui était au sol se redresse, le plié se déplie, équilibre/déséquilibre, caché/montré, décroché/accroché, deux dimensions/trois dimensions. Alternatif. Réversible. D’où vient notre plaisir et notre rire ? Du jeu que Céalis a imaginé entre le corps et les objets. Parfois l’objet, que l’on croyait asservi, prend sa revanche. A d’autres moments avec un geste, l’homme reprend le dessus, il a dompté l’animal car il a bien compris la logique du partenaire. C’est une sorte de mystère qui a lieu. Mais un mystère à la renverse. L’homme porte parfois la croix, tout à coup il  lui fait prendre d’autres formes : un cercle par exemple et il devient l’homme de Léonard.  Il compose bien d’autres  figures jamais encore inventées.   

Jean-Paul Céalis, c’est un moteur à trois temps. Premier temps: l’œil critique. Il scrute le monde d’aujourd’hui.  A l’aide notamment d’ instruments fournis  par les sciences humaines, il  analyse les phénomènes (objet, rituel, mot…), saisit le détail en  trop ou insuffisant. Ce qui cloche. Rien n’échappe à son œil de lynx,  pas de quartier pour le préformé, le conformé.  « Dans les grandes surfaces on fait la chasse à l’ombre.  La lumière sans l’ombre, c’est la mort ».   Deuxième temps : l’invention. Il joue avec chaque composant  du phénomène. Il décale, déforme, détraque. Le but n’est pas de  représenter  au plus près de  ce qu’il est. Il recompose, fait renaître  différemment. Il expérimente avec obstination et rigueur,  jusqu’à ce que chaque effet  qu’il veut produire  -on peut dire chaque gag-  soit parfaitement calé. Troisième temps: transmission. L’épreuve de la scène. Le monde qui est devant nos yeux est un drôle de monde. L’humain est dans son environnement d’aujourd’hui, avec  ses composants les plus récents. Va-t-il être dominé ? Ecrasé ? Non.  Il engage le combat, le  corps à corps.  Par son énergie, par  l’intelligence de son cerveau et de sa main, il  comprend les mécanismes, leur donne de nouvelles formes  plus belles,  polysémiques, énigmatiques. C’est le temps  du  plaisir, du rire et de l’appel à la réflexion du public.  

Cela avait commencé avec un bavoir collectif et une veste-aquarium avec poissons rouges. Puis il y a eu  sept spectacles. D’abord Jardin à la française. Promenade dans un jardin  peuplé d’objets qui racontent mais à leur manière, leur songe et le songe de l’inventeur qui a changé  leur vie. Puis Mémorial, critique des fausses valeurs véhiculées par les cérémonies, rituels et festif en général comme les défilés militaires, fêtes, défilés de mode, rencontres sportives… Voici une inauguration:  deux officiels marchent  l’un vers l’autre. Chacun porte dans le dos une haute structure métallique. Ils se serrent la main, s’inclinent et se séparent. Miracle: les structures tiennent toutes seules sur le sol. Lors du salut, elles se sont crochetées ensemble et forment maintenant un monument qui tient debout. Prouesse technique mise au service de la critique sociale et éloge des lois de la physique.

Dans Mot de passe, Jean-Paul Céalis décompose/recompose l’espace et les objets de la maison, grâce au numérique. Au rayon nouveautés, une chaise virtuelle sur laquelle on peut s’asseoir. Troisième spectacle : Fait d’ombre. Ici, l’ombre, absente des « Grandes surfaces », revient en force et elle est en bois, tissu et plastique mais autonome de sa source lumineuse et de la vie des marionnettes. Chute de tension, réalisé avec Olivier Dumont, est un combat amoureux avec la fée Electricité. Dans Beaux parleurs, des hauts parleurs fixés sous les chaussures de deux explorateurs font voyager le spectateur/auditeur  dans un  paysage  imaginaire.

Dans Emprise, son septième spectacle, un homme  tape un courrier: une plainte contre un voisin gênant… La  réponse arrive illico. A chacune des frappes, la machine à écrire lui colle en pleine figure des  morceaux de visage (oreilles, bouche) et des accessoires (lunettes, chapeau) qui défigurent le plaignant et lui font un masque. Différente de la machine à manger des Temps modernes qui se détraquait elle aussi,  elle est conçue et actionnée non pas de l’extérieur par de vilains patrons, mais par l’opérateur lui-même, arroseur-arrosé.

Au début, il y a donc eu Jardin à la française et à la fin, Jardin d’outils (voir Le Théâtre du Blog):  Jean-Paul, devenu jardinier à la Botinière,  a conçu pour le plein air un certain nombre d’outils. Il y a un grand portique. Tout au haut de ce portique  est écrit, en gros, le mot: CIEL. Et tout au bas, le mot TERRE. Rien à dire, chacun est à sa place. Sauf que le mot: CIEL et le mot: TERRE  découpés dans des miroirs,  sont disposés de telle façon que dans le mot: CIEL, tout en haut, c’est la terre qui est reflétée. Et dans le mot: TERRE, tout en bas, c’est le ciel que l’on voit. Passion de la renverse, de la traverse. L’artiste se justifiait ainsi : «Quand on bêche, on fait entrer du ciel dans la terre. »

Oeil critique, inventeur, Jean-Paul Céalis avait aussi la passion de transmettre et a enseigné aux Arts Déco. Porté par cette école, il l’a aussi portée pendant des années. Participant à toutes les réformes, il avait à cœur de donner aux jeunes artistes les outils affûtés pour comprendre le  monde actuel, pour le représenter de façon critique, mais aussi pour chercher les formes d’un monde qui n’existe pas encore: plus intelligent, plus spirituel. Il était la fierté de notre Ecole, notre fierté. Il a pu vivre et créer avec l’amour de Roza, et pour Roza. Il est là devant nous, fagoté dans un drôle d’habit de bois vernis qui le cache. Les spectateurs se lèvent et viennent écrire sur cet habit des mots d’amour. Le rideau se ferme. Adieu Jean-Paul, et chapeau…

 René Gaudy

https://www.dailymotion.com/video/x2i7b4h

Le Nid de cendres , épopée théâtrale, texte et mise en scène de Simon Falguières

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

 

 

Le Nid de cendres, épopée théâtrale, texte et mise en scène de Simon Falguières

Le Théâtre de l’Idéal, situé dans le quartier Brun Pain à Tourcoing, berceau du Théâtre du Nord, Centre Dramatique National situé lui, Grand-place à Lille. Anne et Gabriel est le titre du premier cycle d’une œuvre fleuve de douze pièces, écrite et mise en scène par Simon Falguières. « Le Nid de cendres, dit-il, est l’histoire d’une rencontre entre mon écriture et une famille de jeunes comédiens talentueux. Elle est écrite pour eux, pour leurs voix.»  Le spectacle vient de loin et résulte d’un long travail chaque été dans le jardin de la maison. C’est à la fois un long fleuve tranquille où se déroule une sorte de fable du présent comme un conte oral. « D’un côté, les machines qui gouvernent la finance se détraquent, dit Simon Falguières. Des hommes et des femmes se révoltent. Parmi eux, Jean, Julie et leur nourrisson, Gabriel, sont en fuite dans l’Occident en flammes. De l’autre côté, (…), une reine se meurt. Sa fille, la princesse Anne, prend la mer à la recherche d’un remède, traverse les limbes et se retrouve dans les cendres de l’Occident…”

Impossible et inutile de résumer les cinq heures de ce spectacle (il y a quarante-cinq minutes d’entracte où on a pu écouter une réjouissante chorale d’amateurs adultes puis d’enfants). Il y a au début, une petite princesse Anne qui vient au monde mais aussi un enfant Gabriel qui va être abandonné par ses parents; ils fuient une Europe qui est entrée dans une guerre terrible et il  y a aussi une petite troupe de théâtreux avec leur roulotte, dirigée par Argan, un vieil acteur… Et encore la belle et jeune  Etoile; elle est tombée amoureuse de Gabriel alors devenu  le chef de troupe. Mais voilà, lui ne l’aime pas, parce qu’une voyante lui a prédit le bonheur avec une femme  qui est en haut d’une tour…

Un spectacle flamboyant proche d’une singulière épopée où Simon Falguières veut raconter le monde actuel mais à la façon d’un conte et où se succèdent de courtes scènes sur le plateau nu parfois tendu de tissu blanc, et sur un formidable praticable monté sur roulettes en tubes de fer carré conçu par Emmanuel Clolus, le scénographe attitré de Wouajdi Mouawad et dont on a pu voir un beau dispositif lumineux pour La Duchesse d’Amalfi  la semaine passée à Alès (voir Le Théâtre du Blog).

C’est long ? Oui et c’est nécessaire; mais aussi bizarrement, pas du tout même si parfois on est moins attentif et cela fait partie du jeu…  Il suffit d’accepter comme un enfant de se laisser embarquer par le flot de paroles et par l’exceptionnelle beauté des images. Un spectacle non-conformiste d’un jeune homme de juste trente ans qui s’est jeté à corps perdu avec ses copains dans une aventure théâtrale comme on les aime: absolument hors-normes. Ici pas de vidéo, aucun pittoresque, rien dans le paraître et la frime.  Mais une profonde exigence et une remarquable économie de moyens, une «pauvreté» comme d’abord Mozart puis Jerzy Grotowski l’entendaient. Ici, cela se sent: le metteur en scène ne se fait jamais plaisir mais va à l’essentiel… Et l’image ne nuit jamais à la parole et réciproquement. Il y a un très beau moment: un dialogue dans un noir absolu pendant quelques minutes. Et plutôt rare dans le théâtre contemporain: il n’y a aucun surlignage sonore ni criailleries. Juste un peu de fumigène à vue comme partout mais on pardonnera…

Et la gestuelle très précise, n’a rien de roublard mais reste mise au service du  texte. Simon Falguières a un sens exceptionnel du sens de l’espace et du temps: c’est bien joli de disposer d’un beau plateau mais faut-il encore savoir s’en servir  mais il a réussi à constituer une sacrée équipe de jeunes acteurs (aucun vedettariat), de bons créateurs de costumes: Clotilde Lerendu, et de lumières: Léandre Gans. Et John Arnold, ancien comédien du Soleil et que l’on a souvent vu chez dans les spectacles de Christophe Rauck joue très bien un Roi et Argan, le chef de troupe; il est souvent sur le plateau et entoure avec affection ces jeunes comédiens qui ont tous plusieurs rôles, y compris Simon Falguières qui joue Zeus! Lui et Mathias Zakhar interprètent deux simples d’esprit en chemise à carreaux et pantalon à bretelles, très drôles, à la Jérôme Deschamps…

On assiste à cette suite très fluide de scènes indépendantes comme dans un rêve. Juxtaposées, elle forment cependant un tout très structuré et où il y a sans doute aussi grâce à cette formidable bande d’acteurs et techniciens, une réelle unité. Et l’ensemble -excusez du peu- rappelle parfois dans un tout autre genre (encore que !) le célébrissime et tout aussi long Regard du Sourd de Bob Wilson.

Ici, on reste toujours attentif et intrigué par ce qui va suivre et il y a,  comme dirait Robert Bresson, une formidable «collocazione des images et des sons». Et ce flot de paroles qui serait nuisible dans plus d’une mise en scène, fait toujours ici preuve d’une rare qualité d’écriture : parfois volontairement prosaïque ou empreinte de poésie c’est selon, comme dans une pièce de Shakespeare : «Jean: N’est-ce pas qu’on grandit vite quand on a la mort sur l’épaule. Et toi comment parleras-tu ? Que lui diras-tu demain ? «Mon fils Je n’ai pas de lit pour toi. Je n’ai pas de petite lumière à mettre à côté de toi. Je n’ai pas de bonne nourriture pour toi. Je n’ai pas de musique pour toi De petits amusements ni de jouets pour toi. Je n’ai plus de mots pour toi. Ton père est parti bien loin je vais te laisser là. Courage mon fils. » Argan : Le jour sera cure de silence Un grand dessin à l’eau sur une page blanche. Pas de trace de nos voix dans les airs Non Seulement nos yeux. Et la nuit A la pudeur de l’abri A la bougie de notre roulotte Nous réciterons Homère, Shakespeare, Sophocle… Bélise : « Et nous ferons des rondes de sommeil Pour que la parole ne s’arrête pas. »

Effectivement, Simon semble le revendiquer: il a été fortement influencé par Homère mais aussi par le grand Will et les tragiques grecs mais aussi un peu par Maurice Maeterlinck et Arthur Rimbaud pour créer une quarantaine de personnages qui semblent sortis d’un conte: comme le Président (de la République) travesti en voyante, Le Roi, Le Grand médecin, La Princesse Anne, l’accoucheuse, l’Architecte, le valet du roi…. Une œuvre-fleuve où on se perd parfois avec délice, même s’il y a parfois une sécheresse dans quelques personnages moins bien maîtrisés.  Mais le public, où il y avait pour une fois de nombreux jeunes gens, a été pendant tout le spectacle d’une extrême attention.

On peut voir aussi cette « épopée théâtrale » en deux parties de deux heures et demiMais mieux vaut sûrement en une seule fois. En tout cas, Christophe Rauck, le directeur du Théâtre du Nord- c’est aussi cela être un bon directeur-  a eu le nez fin en permettant à un jeune metteur en scène comme  Simon Falguières, de mener à bout ce projet ambitieux. Cela fait du bien de voir un théâtre de cette qualité, surtout après de nombreuses déceptions ce mois-ci dont un bien mauvais Meaulnes à Besançon. M. Darmanin, actuel ministre des Comptes publics et ancien maire de Tourcoing qui envisagerait, dit-on, de le redevenir, peut être fier que cette création ait été réalisée dans sa ville et pas à Paris. Où, c’est sûr, il y aura bien un lieu pour l’accueillir à la rentrée prochaine. En tout cas, on ne vous le dira pas deux fois: allez voir le travail de ce jeune-auteur metteur en scène. Cela serait étonnant que vous  regrettiez…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été créé au Théâtre du Nord/Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, du 23 au 27 janvier. Il est aussi joué à La Rose des vents à Villeneuve d’Ascq (Nord) ce jeudi 31 janvier et le  1er février et en intégrale: samedi 2 février à 16h. T. : 03 20 61 96 96.    

 

Jours tranquilles à Jérusalem de Mohamed Kacimi, mise en scène de Jean-Claude Fall

©Alain Richard

©Alain Richard

Jours tranquilles à Jérusalem, Chronique d’une création théâtrale Des Roses et du jasmin de Mohamed Kacimi, mise en scène de Jean-Claude Fall

L’œuvre est née des longs séjours à Jérusalem-Est de l’écrivain qui accompagnait comme dramaturge, l’auteur et metteur en scène Adel Hakim pendant les répétitions de sa pièce Des Roses et du jasmin  avec la troupe du Théâtre National Palestinien. Leur projet commun : retravailler avec cette troupe pour laquelle Adel Hakim avait déjà créé (voir Le Théâtre du Blog) une remarquable Antigone en Palestine  au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry.

Des Roses et du jasmin raconte l’histoire mêlée de deux familles juives et arabes, de 1944 à 1998, depuis donc le mandat anglais sur la Palestine, à travers la déchirure béante de la Shoah, puis la création de l’Etat d’Israël en 1948 et la nakba: l’exil forcé des Palestiniens dépossédés de leurs territoires. Dans cette pièce, l’amour et les circonstances politiques feront de ces rameaux de l’Humanité pris au piège des frontières et des guerres, des cohabitants forcés, et pourrait-on dire, des métis de l’Histoire, laissant des enfants aux identités juive et arabe entremêlées mais aussi  à celles des puissances occidentales agissant là-bas.

A l’arrivée de Mohamed Kacimi et d’Adel Hakim au Théâtre National Palestinien, l’humanisme généreux de leur projet se heurte immédiatement à l’incompréhension, voire à la colère des artistes palestiniens, tous imprégnés d’un devoir sacré vis-à-vis de leur peuple. Pas question de montrer la douleur des Juifs : «La Shoah, eux, ils n’y sont pour rien ». Eux sont en situation d’entamer un dialogue mais pas les membres du Conseil d’administration du Théâtre dont Mohamed Kacimi dresse un portrait au vitriol: apparatchiks arabes, soucieux de leurs prérogatives… On pourrait y voir un portrait de groupe des politiciens canal historique de l’O.L.P. Gardiens de l’orthodoxie: ils entendent maintenir l’art sous la férule du politiquement acceptable. Il faudra toute la ruse du directeur du théâtre et la fougue des artistes pour les en éjecter.

 Au centre de la scène, dans une mise en abyme au charme douloureux, (Adel Hakim est en effet décédé quelque temps après la création de Des Roses et du jasmin) se tient Jean-Claude Fall. La figure enragée, comique parfois, d’un artiste qui a un projet plus explosif que prévu et qui n’avait pas vu (ou pas voulu voir) une incroyable difficulté : donner aux acteurs palestiniens la mission d’incarner la douleur des hommes, d’où qu’ils viennent. Figure d’un artiste qui croit que tout peut être dit sur scène à condition que la mosaïque du réel ne soit pas repeinte en noir et blanc, il se fait dire par ses interprètes : « En Palestine, on ne prend pas le théâtre à la légère ! »… Autant dire que le théâtre à Jérusalem doit prendre parti : pas question de se mettre dans la peau de l’autre, encore moins de chercher l’autre en soi. Après tout, c’est un Théâtre «National »…

 Tour à tour dépassé, furieux, pédagogue (mais excédé par l’absence de moyens !), le metteur en scène joue avec le directeur du théâtre une partition à deux : lequel manipule l’autre pour l’empêcher d’abandonner le projet, pour tenir encore un peu ? Bernard Bloch, intercesseur matois entre les forces en présence, donne au personnage la complexité et la ruse de celui qui sait comment ça marche ici. En retrait du champ de bataille qu’est devenue la scène, le dramaturge Mohamed Kacimi joué ici par Alex Selmane est la victime collatérale des incessants changements négociés par les acteurs avec le metteur en scène. Compromis, ajustements, coupes :  pressuré par leurs demandes incessantes, il est quand même le seul aussi à pouvoir disposer de ses mouvements. Quand il «en a marre des Arabes, il quitte Jérusalem-Est» où se trouve le Théâtre National Palestinien, «pour aller boire des verres à Jérusalem-Ouest. Et quand «il en a marre des Juifs, il retourne chez les Arabes ». Mohamed Kacimi a travaillé depuis longtemps avec les artistes des deux côtés et joue ici avec délice sur les paradoxes : ces sociétés sont devenues, dans cette situation d’occupation, aussi absurdes l’une que l’autre.

 Mise en scène et  scénographie créent le chaudron de ces affrontements : au mur, toutes les pages de la pièce à jouer, comme les feuilles d’une histoire aux mille facettes, forment à l’occasion un écran de papier où sont projetées les images du quartier autour du théâtre, avec tags, cris et écrits de protestation du peuple arabe. Si l’on reste en huis-clos dans le théâtre, la vie du dehors jaillit sur ce mur, comme elle s’écrit sur le Mur de séparation. Ici, se jouent dans cette arène, les questions primordiales au théâtre : qui peut jouer quoi ? Quelle douleur est légitime au regard de l’Histoire ? L’art doit-il «dire ce qui se passe ici», ou accepter «les 3.000 ans d’Histoire qui te tombent sur la gueule» ?

Au vu de la réalisation finale du spectacle,  il semble possible de dépasser la barrière idéologique, politique et militante du théâtre pour accéder à l’espace des contradictions, paradoxes, sentiments et  circonstances. Mais la proposition de Mohamed Kacimi va ici plus loin et montre, à vif, les dilemmes d’artistes conduits à penser autrement, à inventer l’identité et l’histoire, toutes deux fracturées, d’autres humains, à égalité de souffrance.

La polémique fait rage au Canada autour de Kanata- Episode 1-La Controverse de Robert Lepage qui met en scène des représentants des premières nations amérindiennes incarnés par des Européens et elle connaît des rebondissements franco-français, lors de sa re-création au Théâtre du Soleil (voir Le Théâtre du Blog). Assister ici à Jours tranquilles à Jérusalem relève donc d’une certaine hygiène mentale. Adel Hakim, Mohamed Kacimi et Jean-Claude Fall, se sont tenus au bord des blessures à vif des peuples palestinien et juif, et tous les acteurs français donnent ici acte aux artistes palestiniens qu’ils représentent, du combat qu’ils mènent pour agir au cœur du volcan. Et comme le disait cette femme à Jérusalem en sortant du spectacle: «Il nous est interdit de désespérer.»

Marie-Agnès Sevestre

Manufacture des Œillets-Centre Dramatique National du Val-de-Marne, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), jusqu’au 8 février.

Le texte de la pièce est publié aux éditions Riveneuve.

 

Les Ailes du désir, d’après le film de Wim Wenders, mise en scène de Marie Ballet

Les Ailes du désir, d’après le film de Wim Wenders, mise en scène de Marie Ballet

© Thomas Cauchard

© Thomas Cauchard

En 1987, ce film reçoit le Prix de la mise en scène au festival de Cannes puis d’autres récompenses de par le monde. Il faut une certaine audace pour l’adapter au théâtre… Une création qui suscite donc la curiosité. Pour Marie Ballet, c’est «une invitation,  à sortir de nos solitudes». Cette fiction, à la folie joyeuse, mêlant fantastique et poésie, offre une place généreuse à l’imaginaire, à l’écoute du monde et des êtres dans ce qu’ils ont de plus secret et mystérieux. Telle est sans doute la raison de cette création.

Dans un espace nu et sombre avec en fond de scène, quelques barres métalliques; à jardin un échafaudage, des ailes d’ange en plumes blanches et, à cour, un orchestre: micros, guitares électriques. Au centre, un trapèze. Vaste et froid, un peu comme un terrain vague, l’endroit semble comme en attente d’un événement, histoire de chasser l’ennui, la solitude…  avec un peu de vie, pour ici présents à Berlin, la trapéziste Marion et le musicien, mais aussi plus inattendus pour deux anges Cassiel et Damiel. Invisibles, ils scrutent la grande ville et errent parmi les humains. Damiel tombe amoureux de la trapéziste et cela va bouleverser son destin…Il décide de renoncer à l’immortalité pour vivre comme un homme avec ses joies et ses peines et  goûter ainsi aux plaisirs terrestres.

Les personnages de ce conte fantastique et philosophique s’interrogent : comment vivre autrement et refuser l’aliénation… Comment écrire sa propre histoire et rechercher la liberté d’être au monde. Et comment s’ancrer dans le réel, en laissant libre cour au dionysiaque; pour Marion, la trapéziste, comme pour le musicien,  et aussi, plus surprenant, pour les anges. Il y a dans  cette fiction poétique, une belle dramaturgie, avec des images inoubliables et un rythme solide.

Mais ce n’est pas le cas ici! On salue le talent et la grâce de Camille Voitellier (Marion la Trapéziste) mais les acteurs n’arrivent pas à s’ancrer dans le fantastique et dans une rencontre entre réalité et onirisme où on cherche le regard  bienveillant de l’autre, ses secrets et ses appels… Le spectacle reste fragmentaire: jamais ne surgit l’indispensable tension dramatique et il n’y a pas de lien entre les fragments dispersés. Le public attend mais finit par se lasser et trouve, heureusement, une certaine émotion avec des moments musicaux et des acrobaties. Mais espérons, ces Ailes du désir peuvent encore prendre un véritable élan théâtral…

Elisabeth Naud

Jusqu’au 3 février, Théâtre 13/Seine, 30 rue du Chevaleret, Paris XIII ème. T. : 01 45 88 62 22.

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