Jours tranquilles à Jérusalem de Mohamed Kacimi, mise en scène de Jean-Claude Fall

©Alain Richard

©Alain Richard

Jours tranquilles à Jérusalem, Chronique d’une création théâtrale Des Roses et du jasmin de Mohamed Kacimi, mise en scène de Jean-Claude Fall

L’œuvre est née des longs séjours à Jérusalem-Est de l’écrivain qui accompagnait comme dramaturge, l’auteur et metteur en scène Adel Hakim pendant les répétitions de sa pièce Des Roses et du jasmin  avec la troupe du Théâtre National Palestinien. Leur projet commun : retravailler avec cette troupe pour laquelle Adel Hakim avait déjà créé (voir Le Théâtre du Blog) une remarquable Antigone en Palestine  au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry.

Des Roses et du jasmin raconte l’histoire mêlée de deux familles juives et arabes, de 1944 à 1998, depuis donc le mandat anglais sur la Palestine, à travers la déchirure béante de la Shoah, puis la création de l’Etat d’Israël en 1948 et la nakba: l’exil forcé des Palestiniens dépossédés de leurs territoires. Dans cette pièce, l’amour et les circonstances politiques feront de ces rameaux de l’Humanité pris au piège des frontières et des guerres, des cohabitants forcés, et pourrait-on dire, des métis de l’Histoire, laissant des enfants aux identités juive et arabe entremêlées mais aussi  à celles des puissances occidentales agissant là-bas.

A l’arrivée de Mohamed Kacimi et d’Adel Hakim au Théâtre National Palestinien, l’humanisme généreux de leur projet se heurte immédiatement à l’incompréhension, voire à la colère des artistes palestiniens, tous imprégnés d’un devoir sacré vis-à-vis de leur peuple. Pas question de montrer la douleur des Juifs : «La Shoah, eux, ils n’y sont pour rien ». Eux sont en situation d’entamer un dialogue mais pas les membres du Conseil d’administration du Théâtre dont Mohamed Kacimi dresse un portrait au vitriol: apparatchiks arabes, soucieux de leurs prérogatives… On pourrait y voir un portrait de groupe des politiciens canal historique de l’O.L.P. Gardiens de l’orthodoxie: ils entendent maintenir l’art sous la férule du politiquement acceptable. Il faudra toute la ruse du directeur du théâtre et la fougue des artistes pour les en éjecter.

 Au centre de la scène, dans une mise en abyme au charme douloureux, (Adel Hakim est en effet décédé quelque temps après la création de Des Roses et du jasmin) se tient Jean-Claude Fall. La figure enragée, comique parfois, d’un artiste qui a un projet plus explosif que prévu et qui n’avait pas vu (ou pas voulu voir) une incroyable difficulté : donner aux acteurs palestiniens la mission d’incarner la douleur des hommes, d’où qu’ils viennent. Figure d’un artiste qui croit que tout peut être dit sur scène à condition que la mosaïque du réel ne soit pas repeinte en noir et blanc, il se fait dire par ses interprètes : « En Palestine, on ne prend pas le théâtre à la légère ! »… Autant dire que le théâtre à Jérusalem doit prendre parti : pas question de se mettre dans la peau de l’autre, encore moins de chercher l’autre en soi. Après tout, c’est un Théâtre «National »…

 Tour à tour dépassé, furieux, pédagogue (mais excédé par l’absence de moyens !), le metteur en scène joue avec le directeur du théâtre une partition à deux : lequel manipule l’autre pour l’empêcher d’abandonner le projet, pour tenir encore un peu ? Bernard Bloch, intercesseur matois entre les forces en présence, donne au personnage la complexité et la ruse de celui qui sait comment ça marche ici. En retrait du champ de bataille qu’est devenue la scène, le dramaturge Mohamed Kacimi joué ici par Alex Selmane est la victime collatérale des incessants changements négociés par les acteurs avec le metteur en scène. Compromis, ajustements, coupes :  pressuré par leurs demandes incessantes, il est quand même le seul aussi à pouvoir disposer de ses mouvements. Quand il «en a marre des Arabes, il quitte Jérusalem-Est» où se trouve le Théâtre National Palestinien, «pour aller boire des verres à Jérusalem-Ouest. Et quand «il en a marre des Juifs, il retourne chez les Arabes ». Mohamed Kacimi a travaillé depuis longtemps avec les artistes des deux côtés et joue ici avec délice sur les paradoxes : ces sociétés sont devenues, dans cette situation d’occupation, aussi absurdes l’une que l’autre.

 Mise en scène et  scénographie créent le chaudron de ces affrontements : au mur, toutes les pages de la pièce à jouer, comme les feuilles d’une histoire aux mille facettes, forment à l’occasion un écran de papier où sont projetées les images du quartier autour du théâtre, avec tags, cris et écrits de protestation du peuple arabe. Si l’on reste en huis-clos dans le théâtre, la vie du dehors jaillit sur ce mur, comme elle s’écrit sur le Mur de séparation. Ici, se jouent dans cette arène, les questions primordiales au théâtre : qui peut jouer quoi ? Quelle douleur est légitime au regard de l’Histoire ? L’art doit-il «dire ce qui se passe ici», ou accepter «les 3.000 ans d’Histoire qui te tombent sur la gueule» ?

Au vu de la réalisation finale du spectacle,  il semble possible de dépasser la barrière idéologique, politique et militante du théâtre pour accéder à l’espace des contradictions, paradoxes, sentiments et  circonstances. Mais la proposition de Mohamed Kacimi va ici plus loin et montre, à vif, les dilemmes d’artistes conduits à penser autrement, à inventer l’identité et l’histoire, toutes deux fracturées, d’autres humains, à égalité de souffrance.

La polémique fait rage au Canada autour de Kanata- Episode 1-La Controverse de Robert Lepage qui met en scène des représentants des premières nations amérindiennes incarnés par des Européens et elle connaît des rebondissements franco-français, lors de sa re-création au Théâtre du Soleil (voir Le Théâtre du Blog). Assister ici à Jours tranquilles à Jérusalem relève donc d’une certaine hygiène mentale. Adel Hakim, Mohamed Kacimi et Jean-Claude Fall, se sont tenus au bord des blessures à vif des peuples palestinien et juif, et tous les acteurs français donnent ici acte aux artistes palestiniens qu’ils représentent, du combat qu’ils mènent pour agir au cœur du volcan. Et comme le disait cette femme à Jérusalem en sortant du spectacle: «Il nous est interdit de désespérer.»

Marie-Agnès Sevestre

Manufacture des Œillets-Centre Dramatique National du Val-de-Marne, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), jusqu’au 8 février.

Le texte de la pièce est publié aux éditions Riveneuve.

 

 

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