Le Nid de cendres , épopée théâtrale, texte et mise en scène de Simon Falguières

©Simon Gosselin

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Le Nid de cendres, épopée théâtrale, texte et mise en scène de Simon Falguières

Le Théâtre de l’Idéal, situé dans le quartier Brun Pain à Tourcoing, berceau du Théâtre du Nord, Centre Dramatique National situé lui, Grand-place à Lille. Anne et Gabriel est le titre du premier cycle d’une œuvre fleuve de douze pièces, écrite et mise en scène par Simon Falguières. « Le Nid de cendres, dit-il, est l’histoire d’une rencontre entre mon écriture et une famille de jeunes comédiens talentueux. Elle est écrite pour eux, pour leurs voix.»  Le spectacle vient de loin et résulte d’un long travail chaque été dans le jardin de la maison. C’est à la fois un long fleuve tranquille où se déroule une sorte de fable du présent comme un conte oral. « D’un côté, les machines qui gouvernent la finance se détraquent, dit Simon Falguières. Des hommes et des femmes se révoltent. Parmi eux, Jean, Julie et leur nourrisson, Gabriel, sont en fuite dans l’Occident en flammes. De l’autre côté, (…), une reine se meurt. Sa fille, la princesse Anne, prend la mer à la recherche d’un remède, traverse les limbes et se retrouve dans les cendres de l’Occident…”

Impossible et inutile de résumer les cinq heures de ce spectacle (il y a quarante-cinq minutes d’entracte où on a pu écouter une réjouissante chorale d’amateurs adultes puis d’enfants). Il y a au début, une petite princesse Anne qui vient au monde mais aussi un enfant Gabriel qui va être abandonné par ses parents; ils fuient une Europe qui est entrée dans une guerre terrible et il  y a aussi une petite troupe de théâtreux avec leur roulotte, dirigée par Argan, un vieil acteur… Et encore la belle et jeune  Etoile; elle est tombée amoureuse de Gabriel alors devenu  le chef de troupe. Mais voilà, lui ne l’aime pas, parce qu’une voyante lui a prédit le bonheur avec une femme  qui est en haut d’une tour…

Un spectacle flamboyant proche d’une singulière épopée où Simon Falguières veut raconter le monde actuel mais à la façon d’un conte et où se succèdent de courtes scènes sur le plateau nu parfois tendu de tissu blanc, et sur un formidable praticable monté sur roulettes en tubes de fer carré conçu par Emmanuel Clolus, le scénographe attitré de Wouajdi Mouawad et dont on a pu voir un beau dispositif lumineux pour La Duchesse d’Amalfi  la semaine passée à Alès (voir Le Théâtre du Blog).

C’est long ? Oui et c’est nécessaire; mais aussi bizarrement, pas du tout même si parfois on est moins attentif et cela fait partie du jeu…  Il suffit d’accepter comme un enfant de se laisser embarquer par le flot de paroles et par l’exceptionnelle beauté des images. Un spectacle non-conformiste d’un jeune homme de juste trente ans qui s’est jeté à corps perdu avec ses copains dans une aventure théâtrale comme on les aime: absolument hors-normes. Ici pas de vidéo, aucun pittoresque, rien dans le paraître et la frime.  Mais une profonde exigence et une remarquable économie de moyens, une «pauvreté» comme d’abord Mozart puis Jerzy Grotowski l’entendaient. Ici, cela se sent: le metteur en scène ne se fait jamais plaisir mais va à l’essentiel… Et l’image ne nuit jamais à la parole et réciproquement. Il y a un très beau moment: un dialogue dans un noir absolu pendant quelques minutes. Et plutôt rare dans le théâtre contemporain: il n’y a aucun surlignage sonore ni criailleries. Juste un peu de fumigène à vue comme partout mais on pardonnera…

Et la gestuelle très précise, n’a rien de roublard mais reste mise au service du  texte. Simon Falguières a un sens exceptionnel du sens de l’espace et du temps: c’est bien joli de disposer d’un beau plateau mais faut-il encore savoir s’en servir  mais il a réussi à constituer une sacrée équipe de jeunes acteurs (aucun vedettariat), de bons créateurs de costumes: Clotilde Lerendu, et de lumières: Léandre Gans. Et John Arnold, ancien comédien du Soleil et que l’on a souvent vu chez dans les spectacles de Christophe Rauck joue très bien un Roi et Argan, le chef de troupe; il est souvent sur le plateau et entoure avec affection ces jeunes comédiens qui ont tous plusieurs rôles, y compris Simon Falguières qui joue Zeus! Lui et Mathias Zakhar interprètent deux simples d’esprit en chemise à carreaux et pantalon à bretelles, très drôles, à la Jérôme Deschamps…

On assiste à cette suite très fluide de scènes indépendantes comme dans un rêve. Juxtaposées, elle forment cependant un tout très structuré et où il y a sans doute aussi grâce à cette formidable bande d’acteurs et techniciens, une réelle unité. Et l’ensemble -excusez du peu- rappelle parfois dans un tout autre genre (encore que !) le célébrissime et tout aussi long Regard du Sourd de Bob Wilson.

Ici, on reste toujours attentif et intrigué par ce qui va suivre et il y a,  comme dirait Robert Bresson, une formidable «collocazione des images et des sons». Et ce flot de paroles qui serait nuisible dans plus d’une mise en scène, fait toujours ici preuve d’une rare qualité d’écriture : parfois volontairement prosaïque ou empreinte de poésie c’est selon, comme dans une pièce de Shakespeare : «Jean: N’est-ce pas qu’on grandit vite quand on a la mort sur l’épaule. Et toi comment parleras-tu ? Que lui diras-tu demain ? «Mon fils Je n’ai pas de lit pour toi. Je n’ai pas de petite lumière à mettre à côté de toi. Je n’ai pas de bonne nourriture pour toi. Je n’ai pas de musique pour toi De petits amusements ni de jouets pour toi. Je n’ai plus de mots pour toi. Ton père est parti bien loin je vais te laisser là. Courage mon fils. » Argan : Le jour sera cure de silence Un grand dessin à l’eau sur une page blanche. Pas de trace de nos voix dans les airs Non Seulement nos yeux. Et la nuit A la pudeur de l’abri A la bougie de notre roulotte Nous réciterons Homère, Shakespeare, Sophocle… Bélise : « Et nous ferons des rondes de sommeil Pour que la parole ne s’arrête pas. »

Effectivement, Simon semble le revendiquer: il a été fortement influencé par Homère mais aussi par le grand Will et les tragiques grecs mais aussi un peu par Maurice Maeterlinck et Arthur Rimbaud pour créer une quarantaine de personnages qui semblent sortis d’un conte: comme le Président (de la République) travesti en voyante, Le Roi, Le Grand médecin, La Princesse Anne, l’accoucheuse, l’Architecte, le valet du roi…. Une œuvre-fleuve où on se perd parfois avec délice, même s’il y a parfois une sécheresse dans quelques personnages moins bien maîtrisés.  Mais le public, où il y avait pour une fois de nombreux jeunes gens, a été pendant tout le spectacle d’une extrême attention.

On peut voir aussi cette « épopée théâtrale » en deux parties de deux heures et demiMais mieux vaut sûrement en une seule fois. En tout cas, Christophe Rauck, le directeur du Théâtre du Nord- c’est aussi cela être un bon directeur-  a eu le nez fin en permettant à un jeune metteur en scène comme  Simon Falguières, de mener à bout ce projet ambitieux. Cela fait du bien de voir un théâtre de cette qualité, surtout après de nombreuses déceptions ce mois-ci dont un bien mauvais Meaulnes à Besançon. M. Darmanin, actuel ministre des Comptes publics et ancien maire de Tourcoing qui envisagerait, dit-on, de le redevenir, peut être fier que cette création ait été réalisée dans sa ville et pas à Paris. Où, c’est sûr, il y aura bien un lieu pour l’accueillir à la rentrée prochaine. En tout cas, on ne vous le dira pas deux fois: allez voir le travail de ce jeune-auteur metteur en scène. Cela serait étonnant que vous  regrettiez…

Philippe du Vignal

Le spectacle a été créé au Théâtre du Nord/Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, du 23 au 27 janvier. Il est aussi joué à La Rose des vents à Villeneuve d’Ascq (Nord) ce jeudi 31 janvier et le  1er février et en intégrale: samedi 2 février à 16h. T. : 03 20 61 96 96.    

 

 

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