Retour à Reims de Thomas Ostermeier d’après le livre de Didier Eribon

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Retour à Reims de Thomas Ostermeier, d’après le livre de Didier Eribon

«Ce qui caractérise pour moi le plaisir de faire du théâtre, disait Antoine Vitez, c’est précisément d’affronter l’impossible. De résoudre des problèmes impossibles. Si j’ai commencé à penser qu’on peut “faire théâtre de tout”- de tout ce qu’il y a «dans la vie», et a fortiori, de tous les textes -je me dois d’aller jusqu’au bout de mon intuition. « Il y a dans l’écriture de Retour à Reims, quelque chose d’une tragédie moderne: l’histoire du transfuge social et du traître à ses origines qui devient « lui-même », précisément par cet acte de trahison. C’est grâce à cette rupture qu’Annie Ernaux avec La Place, Une femme…, Ferdinando Camon avec Figure humaine, La Maladie humaine,  Elio Vittorini avec Conversation en Sicile, Jean-Luc Lagarce dans Le Pays  lointain, naissent à l’écriture.

Didier Eribon, homosexuel violemment rejeté par son père et par son milieu d’origine, a coupé tout lien avec ce milieu, «parce qu’il fallait trouver une issue» comme le dit Jean Genet, et devenir un intellectuel, “l’autre“ absolu. Jusqu’au jour où… Car dans toute tragédie, il y a un moment décisif. Il n’assiste pas aux obsèques de son père à Reims: «Je ne l’aimais pas, je ne l’ai jamais aimé», il retourne voir sa mère, parler avec elle et regarder ensemble des photos de famille. Et, de ce retour, il fait un ouvrage unique qui tient du récit autobiographique et de l’essai, fondé sur une découverte: «Il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle, que sur la honte sociale». Autrement dit, il savait discourir sur l’oppression de la classe ouvrière, sans se souvenir dans son corps, qu‘il en était sorti, au double sens du terme.

Le livre de Didier Eribon a donné à Thomas Ostermeier le  socle précis et vivant d’un phénomène qui paraît irréversible: le déclin de la gauche dans les classes populaires, la fin du Parti Communiste, l’échec (la trahison?) des partis socialistes, la montée du vote populiste protestataire en Europe et dans le monde. Travaillé d’abord en allemand,  pour sa création à la Schaubühne de Berlin en 2017, puis en anglais, ce Retour à Reims est ici recréé en français. Il fallait trouver une forme théâtrale à ces questionnements. Le metteur en scène et auteur du spectacle a imaginé (et réalisé, avec Sébastien Dupouey) un film documentaire, réunissant: images d’archives des grandes grèves des années cinquante, en France et en Europe, celles de mai 68 et des mouvements de revendication collective, jusqu’à l’actualité des gilets jaunes et images captées au cours d’un voyage de Didier Eribon à Reims. Une comédienne (Irène Jacob) est invitée à enregistrer le commentaire du film et le dialogue s’engage entre elle et le réalisateur (Cédric Eeckhout), puis avec le preneur de son (Blade Mac Alimbaye).

Et sur scène se rejouent, de façon ténue, délicate dans les rapports entre les trois personnes présentes, le théâtre des contradictions et des questions politiques posées sur l’écran et dans le texte. Au delà d’un rappel presque pédagogique : toute image change de sens selon le texte auquel elle est associée. Le réalisateur, la comédienne et le preneur de son font à leur tour, si peu que ce soit et de façon presque imperceptible, le chemin de l’auteur, et se raccordent avec eux-mêmes, se renouent. Ainsi le technicien, l’ « employé » qui se trouve être noir, afro-européen de la troisième génération: «D’où viens-tu?» - «De Normandie», se révèle être et être vraiment, un acteur et un poète magnifiques  et un musicien rappeur exceptionnel. Peut-être ne fallait-il pas en parler et laisser la surprise à l’heureux spectateur…

Voilà un beau spectacle. Beau d’une nostalgie non dépourvue d’humour qu’il donne manifestement à certains, il a le courage simple de secouer nos mémoires, au temps du tout-jetable.  Et l’élan collectif que l’on voit  passer  dans ces bandes d’actualité peut même donner des idées, des envies à ceux qui n’ont pas connu ces moments de la classe ouvrière.  C’est beau d’aller droit au but et à la question qui fait mal, de créer plus qu’une symbiose, une évidence entre les moyens mis en œuvre et le propos. Comment faire un théâtre engagé, autrement qu’en inventant la forme juste ?

Il sera sans doute difficile aux Parisiens de voir  Retour à Reims au Théâtre de la Ville-Espace Pierre Cardin : c’est complet (représentation supplémentaire le dimanche 17 février à 20h), mais on peut tenter sa chance: quelques places se libèrent au dernier moment chaque soir. Cela vaut la peine d’essayer et en tout cas de lire, ou relire, le livre de Didier Eribon…

Christine Friedel

Théâtre de la Ville-Espace Pierre Cardin, avenue Gabriel, Paris VIII ème, jusqu’au 16 février. T. : 01 42 74 22 77.

Les 21 et 22 février : Scène Nationale d’Albi. Du 28 février  au 1er mars, Maison de la Culture d’Amiens.

Du 6 au 8 mars, Comédie de Reims, les 14 et 15 mars: TAP-Théâtre et Auditorium de Poitiers-Scène nationale ; du 21 au 23 mars, La Coursive-Scène Nationale de La Rochelle.
Les 28 et 29 mars: MA avec Granit, Scène nationale de Belfort et Montbéliard.

Du 5 au 7 avril: Théâtre Vidy-Lausanne, Festival Programme Commun, les 24 et 25 avril : le TANDEM Scène Nationale à Douai.

Du 2 au 4 mai: Bonlieu-Scène nationale d’Annecy, du 14 au 16 mai: La Comédie de Clermont-Ferrand-Scène nationale, les 22 et 23 mai à l’Apostrophe-Scène nationale Cergy-Pontoise et Val-d’Oise.

Du 28 mai au 15 juin : Théâtre Vidy-Lausanne.

 

 


Archive pour janvier, 2019

La Radio des bonnes nouvelles, texte et mise en scène de Gerty Dambury

La Radio des bonnes nouvelles, texte et mise en scène de Gerty Dambury

 

©EmirSrkalovic

©EmirSrkalovic

Il y a eu deux représentations du spectacle au Tarmac à Paris, méchamment tenu en haleine par le Ministère de la Culture qui lui a signifié depuis un an déjà, sa fermeture. Mais le public, nombreux, divers et concerné, est toujours bien présent. Gerty Dambury, animatrice de la compagnie La Fabrique insomniaque, est une auteure et metteuse en scène guadeloupéenne installée depuis longtemps dans l’Hexagone. Elle y fut professeur d’anglais et fait entendre de plus en plus clairement sa voix.

Les temps sont aux manifestes et les mouvements récents comme  Décoloniser les arts ont rejoint ses points de vue : décolonialisme et féminisme, entre autres, qu’elle assume dans une recherche d’autonomie des formes théâtrales, pour servir le militantisme (joyeux) de la dame. Dans cet esprit,  La Radio des bonnes nouvelles s’inscrit sur scène : mélange sans chichi d’interventions musicales (batterie et basse), un peu répétitives et d’incarnations théâtrales, par le biais d’un retour au passé, autour d’une palette de figures féminines de combat, portées par trois comédiennes.
Pour faire advenir cette parole, Gerty Dambury situe dans un cimetière un joyeux sabbat de ces femmes de courage toutes disparues, venant dire leurs vérités. Parmi elles, Théroigne de Méricourt (souvent oubliée des livres d’Histoire), mais aussi Louise Michel, Angela Davis… D’autres, moins repérées encore de nos consciences européennes et auxquelles Gerty Dambury rend un hommage appuyé, méritent qu’on les cite : Gerty Archimède (première femme avocate, puis députée de la Guadeloupe qui affronta le représentant du gouvernement de Vichy), Claudia Jones, journaliste et activiste de Trinidad ( Cuba), Ida Wells Barnett qui défendit les droits civiques aux Etats-Unis, d’autres encore mais personnages de roman, comme Mrs Dalloway dans le livre  éponyme de Virginia Woolf.

 Ce texte est le fruit d’une commande du festival Elles résistent de La Parole Errante à Montreuil  mais Gerty Dambury poursuit ici le chemin d’artiste qui a toujours été le sien :  chercher les racines du courage nécessaire aujourd’hui dans les vies, souvent amères, de celles qui se sont opposées au pouvoir dominant.  C’est donc un théâtre qui parle haut et fort, mais qui laisse peu de place aux contradictions, aux impasses, aux douleurs tues. On aimerait parfois que la sarabande s’arrête, et que puisse s’installer un temps d’appropriation, de vraie complicité ou d’empathie avec ces femmes qui finalement restent des « figures ». A contrario, Gerty Dambury mêle toutes ces courageuses destinées sans se départir de l’envie foutraque de ne pas se prendre trop au sérieux (d’où ce projet bizarre de lancer une « radio des bonnes nouvelles », qui nous changerait, c’est vrai). Le spectacle se balade donc entre militantisme contemporain et cours d’Histoire, la musique (malgré la belle énergie de deux filles à la batterie et à la basse) ne donnant finalement pas à l’ensemble l’élan qui le conduirait jusqu’à une forme assumée de cabaret et qu’on attend en vain.

 On passe cependant un moment sympathique, l’engagement des interprètes au service de ces femmes de combat ne faisant aucun doute. Et le  public élargit son horizon, à la fois historique et politique, grâce à ces figures de femmes rassemblées ici en utopie joyeuse. Ce spectacle est en attente de son avenir pour la prochaine saison mais signalons que, par ailleurs, Gerty Dambury a initié depuis quelques années un concept théâtral, le Séna : ce n’est ni une rencontre littéraire ni une réunion politique mais un peu tout cela à la fois. Elle y rassemble le public, autour d’un groupe d’actrices/acteurs et sous la houlette de l’efficace MC. Ti Malo. Ils s’emparent d’un thème qui est décortiqué et passé à la moulinette des écrivains, essentiellement caribéens, dans un dialogue humoristique partagé avec les spectateurs. Le Séna est régulièrement présent au café:  La Colonie 128 rue La Fayette, Paris X ème. À ne pas rater.

 Marie-Agnès Sevestre

 Spectacle vu le  23 janvier au Tarmac, 159 avenue Gambetta, Paris XX ème. T. : 01 40 31 20 96

 

Insoutenables longues étreintes d’Ivan Viripaev, mise en scène Galin Stoev

 

Insoutenables longues étreintes d’Ivan Viripaev, mise en scène de Galin Stoev

© Francois Passerini

© Francois Passerini

« Le théâtre, dit Ivan Viripaev, m’a sauvé d’une carrière de criminel pour une seule et bonne raison : le banditisme et le théâtre ont deux choses en commun, le romantisme et l’escroquerie ! Deux filles et deux garçons, normaux, sympathiques, la trentaine, voulant vivre à fond dans ces villes qui concentrent toutes les énergies du monde et où convergent les mutants sans attaches, New York et Berlin «la ville qui n’a pas de centre».
 
Ils s’aiment et font l’amour mais l’un n’aime pas l’autre, ou le contraire. Monica avorte de l’enfant souhaité par Charlie : elle n’est pas prête. Christophe, lui,  déchante du rêve américain, incarné par la plus qu’accueillante Amy qui va avaler des somnifères mortels. À Berlin, chacun  est à la fois propulsé dans sa quête jusqu’à la mort ou presque, à l’instant même où il se sent enfin vivant.

Abracadabrant et sinistre ? Sûrement pas. Le récit que fait chacun, de sa trajectoire, est simple, enjoué. On y reconnait bien notre monde, une jeunesse pressée, sentimentale, et contradictoire. Mais Ivan Viripaev cherche autre chose, qu’il cherchait déjà avec Les Enivrés (voir Le Théâtre du blog) ou Danse Delhi et Oxygène. Une quête dans l’excès, dans la perte de contrôle : quelque chose de chamanique, l’approche d’une révélation et d’une libération : la vraie vie qui est ailleurs : nous aurions, que nous le voulions ou non, notre double dans le cosmos, dans la grande respiration de l’univers.

Galin Stoev a  monté en France la plupart des pièces d’Ivan Viripaev,  en complicité avec lui, en particulier pour la traduction de ces Insoutenables longues étreintes. Il sait diriger ces excellents acteurs que sont Pauline Desmet, Sébastien Eveno, Nicolas Gonzales et Marie Kauffmann,  avec un humour propre et un sens du juste un peu trop qui soutient l’énergie du spectacle, partagée entre interprètes et public. Ivan Viripaev veut toucher «au ventre» mais Galin Stoev parle aussi à la tête. Avec même ce qui peut tenir de la plaisanterie ou de la magie.

On aurait plutôt envie de parler d’un sens de l’opportunité pour saisir l’occasion et jouer des coïncidences. Galin Stoev, récemment nommé à la direction du Théâtre de la Cité à Toulouse, a demandé à son scénographe Alban Ho Van de travailler sur le cosmos: «Il a découvert, dit le metteur en scène, qu’une partie des navettes spatiales étaient couvertes de plaques faites d’un alliage de métal, créées à Toulouse. Et il a fait ériger un mur lumineux qui se déconstruira au fur et à mesure de la compréhension qu’ont les personnages de ce qui a lieu.» La chute du mur où apparaissent les portraits agrandis des  comédiens se passe en silence, lumineuse, suggérant une nouvelle interprétation de la chute du mur entre l’Est et l’Ouest, du côté d’une libération mystique.

C’est là que le bât blesse : le spectacle s’attarde dans les limbes d’une pensée «new age»  et cela dilue la force de la pièce. Le récit de chaque personnage est, dit le metteur en scène, «non réaliste, mais descriptif, comme lorsqu’on raconte les scènes d’un film marquant. Le paradoxe réside dans l’alliage des registres littéraires et populaires, du spirituel et du trivial, de l’humour lumineux, pour sonder l’obscurité de l’Histoire ou de l’âme.» Mais on se dit qu’à la fin, même si l’on aborde sur un ailleurs très lointain, cet humour et cette force manquent un peu. Mais il faut voir ce spectacle pour ces raccourcis stupéfiants sur notre vie mondialisée, porté par des acteurs qui donnent à leurs personnages, des figures de conte.

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline,  17 rue Malte Brun (Paris XX ème) jusqu’au 10 février. T. : 01 44 62 52 52.

Du 13 au 16 février, Théâtre de la Place à Liège (Belgique).

 

 

 

Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Rodolphe Dana

©jean-louis Fernandez

©jean-louis Fernandez

Le Misanthrope de Molière mise en scène de Rodolphe Dana avec le collectif artistique du Théâtre de Lorient

 Molière crée Le Misanthrope en 1666, en pleine affaire Tartuffe qu’il doit remanier pour obtenir l’autorisation de le présenter. Il va jouer lui-même cet Alceste, vent debout contre l’hypocrisie de son époque (comme lui !), opposant une sincérité absolue et véhémente, à une société de faux-semblants. Posture radicale qui entre en contradiction avec son amour pour la coquette Célimène. Elle le ridiculise en flirtant avec une nuée de prétendants, tous plus précieux et ridicules les uns que les autres. A commencer par Oronte et son fameux sonnet : «Madame, on désespère, alors qu’on espère toujours. »

 Cette contradiction s’exprime dès la scène d’ouverture avec Philinte: notre « atrabilaire amoureux » attend Célimène : «Je ne viens ici qu’à dessein de lui dire, tout ce que là-dessus ma passion s’inspire », dit-il à son ami. Mais la jeune femme n’est pas là  et ne cessera de se dérober jusqu’à la fin de la pièce. Dans ce long préambule d’exposition, Alceste érige la franchise en morale absolue : «Je veux qu’on soit sincère et qu’en homme d’honneur, on ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. ».  Philinte, adepte du compromis, lui réplique : « Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, j’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font. » Cette joute oratoire met en lumière le conflit profond entre Alceste et la société où il vit, et qui sera illustré tout au long de la pièce, jusqu’à ce que la relation Alceste/Célimène en arrive à un point de rupture.

 Rodolphe Dana et son équipe entendent faire ressortir l’aspect tragi-comique du Misanthrope : « Molière a l’art de faire coexister des êtres radicalement contraires. Ce processus dramaturgique aboutit toujours au tragique et au comique. » (…)  « La scène où Oronte vient lui demander son avis sur un sonnet, est un exemple de ce style de tragi-comique qu’on retrouve tout au long de la pièce. » En fait, c’est plutôt vers la farce que le collectif de Lorient nous entraîne, avec des costumes d’un ridicule achevé. Les  petits marquis, en culottes bouffantes, exhibent leurs mollets nus et agitent frénétiquement des perruques enrubannées et emplumées. Célimène s’affuble d’une armature de crinoline qui découvre ses jambes, quand elle ne se promène pas en corset. La fausse prude Arsinoé arbore une robe longue en lamé et se déplace, accompagnée d’un lustre de cristal.
Dans un décor très simple aux basses estrades mobiles, les éclairages un peu glauques correspondent mieux aux intentions de la mise en scène. Des séquences comiques, comme celle du sonnet d’Oronte, massacré à la guitare électrique, font rire les collégiens présents… Bref, le mauvais goût est au rendez-vous, sans apporter un supplément de sens à ces deux heures de spectacle. Les vers, la langue et la dramaturgie de Molière résistent à ce traitement invraisemblable. On entend, malgré tout, les enjeux profonds et les finesses d’une pièce toujours à redécouvrir. Mais vous pouvez vous abstenir…

 Mireille Davidovici

Jusqu’ au 1er février, Le Monfort Théâtre, 106 rue Brancion,  Paris XV ème. T.  01 56 08 33 88 

Du 5 au 7 février, Maison de la Culture de Bourges (Cher) ; le 14 février, Scène nationale d’Aubusson (Creuse) ; du 19 au 21 février, Le Parvis, Scène nationale de Tarbes (Hautes-Pyrénées) ; du 25 février au 2 mars, Le Grand T, Nantes (Loire-Atlantique).
Les 7 et 8 mars Quai des rives, Lamballe (Côtes-d’Armor).

 

 

Le grand Feu, réalisation et mis en scène de Jean-Michel van den Eeyden

© Leslie Artamonow

© Leslie Artamonow

Le grand Feu, réalisation et mis en scène de Jean-Michel van den Eeyden

Le Centre Wallonie-Bruxelles à Paris a le charme de ces lieux aux curiosités diverses qui proposent des soirées toujours empreintes d’une attention particulière aux artistes (et qui présente un excellent rapport scène/salle, assurant l’intimité entre public et interprètes). Un écrin rêvé pour découvrir le nouvel opus de Simon Delecosse, alias Mochelan, avec qui nous avions pu faire connaissance autour de Nés poumon noir, une œuvre déjà pilotée par Jean-Michel van den Eeyden, directeur du théâtre de L’Ancre à Charleroi.

Mochelan vient du pays minier, de Charleroi et il s’est fabriqué un univers de rappeur/poète/slameur, à la conscience de classe chatouilleuse mais pas hargneuse : une personnalité forte à qui l’écriture ne fait pas peur, tant qu’elle parle des vrais sujets. Sur scène, ce grand gars ne ménage pas sa présence charismatique. Et l’anniversaire de la disparition du Grand Jacques a donc conduit Mochelan et son complice musical Rémon JR, as du sampling, du scratch et des univers sonores, sur les pas des premiers textes de jeunesse de Brel (parus justement sous le titre Le grand Feu ), lesquels révèlent une âme déjà tourmentée. Les premières notes font entendre quelques mesures de Vierzon, (hommage en ce jour de la mort de Marcel Azzola?) mais c’est plutôt à un voyage dans des œuvres moins rebattues que nous entraîne le duo : Le Diable, L’Ivrogne, Le Troubadour, Jaurès…

Le début du spectacle traîne un peu : Mochelan s’inflige (et ce n’est pas un lecteur inspiré, donc il nous inflige aussi) la lecture d’un très long extrait du Grand Feu dont quelques lignes auraient suffi à nous faire découvrir l’aspiration à la nature, à une certaine forme de transparence dans les rapports humains, et à un idéal de vie qui irrigueront – et tortureront – la vie et l’œuvre  du chanteur jusqu’à la fin.

 Le Diable prend le pouls du monde, et ne cache pas sa défiance envers les femmes, au bénéfice des chiens, tandis que Le Troubadour nous interroge sur l’humanisme, voire le romantisme du bonhomme : deux visions de Brel chahutées à l’intérieur d’un esprit qui cherche la passion en toutes choses, ne s’excuse jamais et médite en permanence sur la mort. Mochelan ne nous fait pas le coup de la filiation… Au contraire, grâce aux arrangements très originaux de Rémon JR, il s’éloigne de l’univers sonore de Brel, tout en se rattachant à lui, par un jeu de transparences dans l’interprétation. Avec une grande intelligence, le metteur en scène l’a conduit à laisser en creux le spectateur se lover dans son univers, et chacun de nous avec ses souvenirs réincarne mentalement Jacques Brel sur scène.

 On parcourt, bien sûr, toutes les contradictions (féroces) qui déchiraient ses textes: Mochelan n’essaie pas de le rendre plus cohérent, mais c’est sa Belgique à lui qui se superpose à celle de Brel et qui nous arrive, par vagues, comme lorsqu’on relit les lettres d’un amour passé. Rémon JR n’est pas pour rien dans cette sorte de boîte aux trésors entrouverte : ses choix d’instruments, d’orchestration ou de simples citations, sèment des petits cailloux qui nous aident à retrouver le chemin, entre musique et narration, du paradis perdu de Brel.

 On reçoit ce spectacle comme une invitation à rejoindre la lisière de la forêt où se trouveraient, telles de jeunes animaux, toutes ces inventions verbales au charme inouï, qui vivent leur vie autonome, comme des personnes connues, un peu oubliées, mais qui ressurgissent à la faveur de cet oasis. Ce soir-là, une panne technique nous a privés de l’environnement vidéo du spectacle créé par Darty Monitor. Sans vouloir faire injure à cet artiste de talent, cela n’a guère affecté la représentation, tant la puissance toujours active de Brel et le talent des interprètes nous tenaient par la main. Cet écran transparent aurait probablement accueilli une forme de rêverie d’une autre nature. Comment le savoir?

Marie-Agnès Sevestre

Spectacle vu au Centre Wallonie-Bruxelles,127-129 rue Saint-Martin, Paris IV ème. T. : 01 53 01 96 96.

Mons (Belgique), du 11 au 13 février , dans le cadre de Mars Arts de la Scène.

 

 

Paulina, adaptation de La maison de la force d’Angélica Liddell, mise en scène de Jessica Walker

Paulina, adaptation de La Maison de la force d’Angélica Liddell, mise en scène de Jessica Walker

DC70B69E-6B29-41B8-9DDD-3D933E272CDBSur une joyeuse musique brésilienne, le public s’installe. Seule en scène, une jeune femme, Paulina, danse et chantonne : «Je suis une poupée de cire Une poupée de son Mon cœur est gravé dans mes chansons Poupée de cire poupée de son», un tube de 1965 aux paroles ambiguës et légèrement machistes, composé par Serge Gainsbourg : «Suis-je meilleure, suis-je pire Qu’une poupée de salon Je vois la vie en rose bonbon Poupée de cire, poupée de son ». Cela ne manque pas d’esprit car ce leitmotiv accompagne une descente aux enfers… Guirlandes multicolores en raphia, lampions: c’est la fête ! Mais bien vite, le ciel s’assombrira.
En tenue de carnaval, peu vêtue -sans doute, sommes-nous aux Caraïbes- Paulina déambule puis s’arrête : «Tu les trouves jolies, mes fesses ?Et mes seins, tu les aimes ?Qu’est-ce que tu préfères ? Mes seins ou la pointe de mes seins ? Bas, c’est Godard. Le réalisateur. Le Mépris. Brigitte Bardot. B.B. Tu connais rien…. »

Quelques mouvements de contorsion… et Paulina s’assoit à même le sol, puis se relève comme pour repartir vers un ailleurs désormais impossible. A la fois, objet de désir et cible, elle passe de l’ombre à la lumière, traquée par le pinceau lumineux d’un projecteur… Disparition forcée, viol, violence morale et physique: sur l’écran, suspendu côté jardin : « Paulina Elizabeth Lujan Morales avait seize ans, elle était mexicaine. Le 12 mars 2008, elle est enlevée, violée et assassinée dans l’Etat du Chihuahua, à la frontière entre  Mexique et Etats-Unis.»

Paulina, adaptée de La Maison de la force d’Angélica Liddell (voir Le Théâtre du Blog), témoigne, comme dans la création de l’artiste espagnole (fille d’un père franquiste), des horreurs vécues par les femmes au Mexique et dans d’autres pays d’Amérique latine. Mais ici la metteuse en scène et l’actrice ont choisi, disent-elles de mettre Paulina au cœur de leur adaptation. « Dans La Maison de la force, ce n’est qu’un texte assez court. Pour pouvoir le faire, nous avons passé le texte de la troisième, à la première personne du singulier.» Le spectacle a d’abord été créé en espagnol, puis Clémence Caillouel et Jessica Walker ont décidé de faire vivre certains passages en espagnol, et d’autres en français.
De ce mélange linguistique et des timbres divers de voix -très évocateurs- émis par la comédienne, naît un rythme poétique, une onde sonore qui pourraient, incarnés, être celle de cris, puissants ou étouffés, chuchotements, supplications, ordres aussi…Ce glissement d’une langue et d’un personnage à l’autre, et d’un contexte individuel à un contexte collectif, Clémence Caillouel le fait à la perfection, et avec une sensibilité qui bouleverse le public. Sans aucune hystérie, ni pathos, elle est la/les victime(s), une présentatrice de journal télévisé mais aussi subitement, l’homme jouisseur, donneur de leçons, déshumanisé: «Je les ai baisées, ensuite, je les ai étranglées. Et alors ? Tu ne trouves pas ça rose? Alors, embrasse-moi le cul, je te dis. (…) Ensuite, je t’enverrai dans une maison froide et sombre, d’une couleur innommable.

La jeune comédienne n’hésite pas, et pour notre plus grand bonheur, à faire appel et avec beaucoup de subtilité, à l’art du clown, du mime, du cabaret ou du théâtre au sens classique du terme. Paulina, c’est au sens fort, un univers d’une cruauté sans limites, avec, comme particularité, celle de ne s’adresser qu’à la gente féminine. D’où le terme féminicide : «meurtre de femmes commis par des hommes parce ce que sont des femmes». Mot inventé par la sociologue américaine Diana E. H. Russell en 1976, pour ce genre de pratique innommable (très répandue en Amérique latine).

Ici, la voix de Paulina est aussi celle de toutes ces femmes martyres : «Et au moment où j’étais prête à tout donner, Cet homme que j’aimais à la folie  S’est mis à me traiter comme de la merde. Peut-être qu’il m’avait toujours traitée comme de la merde.» Victimes du machisme, de la misogynie, de la grossièreté assassine, de la société de consommation : «Si je lui parlais d’amour, je m’en prenais une. Je ne pouvais le toucher, que s’il m’y autorisait.»

La violence  dans ce solo, revêt ici avec finesse, toutes une série de masques, les uns plus révélateurs que les autres. Et comme un écho ou un coup de théâtre, une autre forme de violence vient s’immiscer dans le flot tragique du récit de Paulina et de ces femmes humiliées et assassinées. Collective celle-ci, quand il s’agit des conflits armés israëlo-palestinien : «Chaos en Gaza La muerte (la mort) en directo. 2.600 heridos (blessés)» mais qui semble curieusement passée au second plan. Comme pour mieux renforcer l’enfer individuel, et souvent ignoré, de chacune de ces femmes, de Paulina : « HAMAS PROCLAMA “EL DIA DE LA IRA”. Le HAMAS proclame une “Journée de la colère”. Si seulement moi aussi, j’avais proclamé ma “Journée de la colère”. Parce qu’aujourd’hui, il me faut un corps fort et épuisé, pour m’aider à supporter la terreur de la nuit et la peine du matin. »

 La violence régulièrement diffusée par les médias dans les émissions d’ information et tout aussi insupportable, mais pas taboue, se vivrait-elle «mieux», que celle de la cruauté des féminicides, trop souvent tenue secrète et interdite aux yeux du monde ? Ce spectacle se caractérise par une grande sobriété et une grande pudeur, sans aucune caricature, face aux sévices vécus. Côté scénographie, rien de trop: ici le corps est central. Des cicatrices rouge sang recouvrent le corps de Paulina, héroïne tragique moderne. «J’ai commencé à entailler mon corps car je voulais qu’il le voit. C’est la vraie raison pour laquelle je me coupe le corps : par amour. » Mais aussi la voix, privée de la parole. Du corps, vient toute la tension dramatique, il en est le personnage. La parole comme détachée du corps, témoigne des souffrances, de la soumission, du mépris qu’il subit, morales et physiques. Paulina et ses sœurs de souffrance, très vite, n’ont plus eu accès à la parole, mais l’ont-elles vraiment eu un jour ?

Ce spectacle, proche d’un documentaire, possède une forte théâtralité. Avec une grande qualité d’interprétation la jeune comédienne et sa metteuse en scène, se saisissent de la violence mais non sans une certaine douceur, une lenteur parfois, qui donne corps à une brutalité inouïe… Paulina nous traverse par la beauté effrayante de sa solitude, par l’urgence de son cri, par un appel si souvent ignoré : «Elle se fait violer, un point, c’est tout. Ce sont les problèmes de l’humanité.» Un sujet grave et une belle réalisation dramatique, une grande émotion !

Elisabeth Naud

Jusqu’au 30 janvier, Théâtre de la Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron,  Paris XVIII ème. T. 01 42 33 42 03.  a
Rencontre et bords de scène à l’issue du spectacle le dimanche 27 janvier avec la metteuse en scène Jessica Walker.

La Duchesse d’Amalfi de John Webster, mise en scène de Guillaume Séverac-Schmitz

 

La Duchesse d’Amalfi de John Webster, traduction et adaptation de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Guillaume  Séverac-Schmitz

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Cette tragédie, sans doute une des plus fortes de la Renaissance anglaise et à la fin proche d’un macabre Grand Guignol,fut représentée en 1613-14 au Théâtre du Globe à Londres. Son auteur (1580-1625) qui a aussi écrit Le Démon blanc (1611)  et des comédies satiriques, s’inspire de faits survenus  un siècle avant, en Italie: Jeanne d’Aragon, duchesse d’Amalfi et veuve, y épousa secrètement Antonio Beccadelli di Bologna…

L’auteur aborde ici avec courage le thème de la misogynie et la duchesse; une belle et jeune veuve, se revendique comme une femme libre et indépendante. Ses frères, Ferdinand son jumeau et le Cardinal, grand amateur de femmes, lui interdisent -tradition patriarcale et catholique oblige- de se remarier mais c’est surtout pour garder le pouvoir et rester les seuls héritiers de ses richesses. Mais elle  aime son intendant Antonio et a envie de vivre pleinement cet amour interdit! Elle va donc l’épouser dans le plus grand secret et seule sa suivante Cariola est au courant. Mais les choses se compliquent: la duchesse et Antonio imaginent de faire croire que lui, l’aurait escroquée de sa fortune et aurait dû s’exiler:  ce qui ensuite leur permettrait, croient-ils, de se rejoindre, enfin libérés du carcan familial…Un plan que la duchesse  confie maladroitement à Bosola, ignorant qu’il est l’homme à tout faire de Ferdinand…

Les époux puis deux de leurs enfants et Cariola, tous pris au piège, mourront assassinés par Bosola, personnage assez mystérieux et complexe. Emu par le courage de la duchesse, il veut quand même épargner Antonio, mais, à la suite d’une méprise, il le tuera aussi. La faute à pas de chance, la vie ne tient qu’à un fil dans une époque où on meurt le plus souvent autour de la quarantaine… Dans cette pièce des plus noires, malgré la ténacité de cette femme exceptionnelle, intrigues et  pouvoir masculin auront eu raison d’elle, de son mari et de deux de leurs enfants

Mais, juste  équilibre, la Mort frappera jusqu’au bout tous les protagonistes, dans un véritable et rapide jeu de massacre dont Bosola reconnaît être l’acteur principal. Ferdinand qui aurait bien aimé la voir dans son lit, maudit celui qui a tué cette sœur qu’il aimait tant, et meurt. Bosola mourra lui aussi. Seul Delio, le meilleur ami d’Antonio et seul survivant aura le mot de la fin. Il se veut lucide et pragmatique. Avec un soupçon d’optimisme, il dit au fils aîné d’Antonio et de la duchesse : « Je te promets une vie pleine de promesses, telle que ta mère aurait voulu qu’elle soit. Tous ces princes soi-disant éminents ne laissent pas plus de trace qu’un marcheur dans la neige. »

Brillamment mise en scène en 1990 par Matthias Langhoff avec François Chattot, Gilles Privat  et Laurence Calame pour qui, dit-elle, ce rôle, a été une torture. Puis par Anne-Laure Liégeois à Montluçon en 2010. La pièce, longue et parfois touffue a une fin splendide mais elle commence un peu difficilement, et ne peut sans doute être mise en scène que dans une adaptation. Clément Camar-Mercier a fait des coupes avec raison mais dit qu’il a voulu que cette nouvelle traduction  soit  » fidèle à l’état d’esprit de l’époque et aux registres de langages utilisés, et recrée un nouveau texte fidèle à un esprit plus qu’à un contenu, fidèle à une forme plus qu’à un sens, fidèle à une esthétique, plutôt qu’à un discours. »

Cinq siècles après, cette Duchesse d’Amalfi continue à nous intriguer avec une violente critique  du Pouvoir royal et de l’église catholique.  (Et elle est inscrite au programme d’agrégation 2019). Ecrite dans une langue  admirable aux dialogues incisifs et souvent pleins de poésie.  « Dure et claire, selon Claude Duneton qui avait traduit  le texte pour Matthias Langhoff. L’auteur parle ici des pulsions de mort et de sexe qui rendent monstrueux ces frères aristocrates et leurs hommes de main qui agissent dans l’ombre (faux papiers ou faux passeports et missions-magouilles à l’étranger, dérives barbouzardes pour le compte d’un roi ou d’un président ne sont pas d’hier!). Et ceux qui commandent toute une nation, ont souvent les mains dans le cambouis, quelle que soit l’époque ou le régime politique… Mais dans un monde d’hommes où la femme était juste priée d’obéir et de renouveler l’espèce, il y a parfois une révolte profonde et alors inévitable quand un des personnages ose mettre son gilet jaune,  avec à la clé,  de nombreux dérapages très violents et le plus souvent marqués par le sang…

Cela dit comment mettre en scène aujourd’hui cette pièce hors-normes aux répliques étonnantes mais qui comporte aussi des longueurs… Le Cratère d’Alès fut construit à la place d’un ancien et beau lycée du XIX ème rasé par le maire de l’époque. Inauguré en 1991,  cette très grande maison a un plateau d’une ouverture de vingt mètres! Donc comparable à celui de Chaillot  avec une profondeur d’environ quinze mètres. Mais affligé d’un proscénium où on ne peut guère jouer puisque mal éclairé! Ce qui éloigne encore plus le public des acteurs. Heureusement, le directeur, Denis Lafaurie a obtenu les crédits pour faire bientôt disparaître cette aberration scénique…

Emmanuel Clolus a donc imaginé un praticable plus petit et d’une dizaine de centimètres de hauteur qui délimite sur ce grand plateau, une aire de jeu, procédé autrefois justement utilisé par Jean Vilar à Chaillot. Sur ce praticable, des châssis tendu de tissu blanc et deux  plaques verticales de tubes fluo à la lumière crue, rappelant ceux d’artistes contemporains comme Dan Flavin, ou plus sophistiqués ceux du crâne imaginé par Jean-Michel Alberola. Glacial, cet intelligent dispositif comme la mort tragique que l’on sent venir…Le tout est manipulé à vue par les acteurs selon les besoins du jeu. Ici, aucune concession à un quelconque pittoresque historique genre: dagues, pourpoints, dentelles et lanternes ou chandeliers…  Mais des costumes contemporains, noirs pour les hommes et de longues robes vert ou rouge foncé pour les femmes. Là aussi bien vu: concentration maximum sur le texte: c’est à dire sur cette guerre impitoyable où les mots font des ravages.

 Les acteurs sont tous très bien et fortement impliqués, même si, en ce soir de première, il y avait encore quelques scènes où le texte était un peu boulé; mention spéciale à Eléonor Joncquez, solide et brillante dans ce rôle capital mais pas facile et à Jean Alibert, tout à fait  remarquable dans un Bosola massif qui fait froid dans le dos. La mise en scène de de Guillaume  Séverac-Schmitz est comme celle de Richard II, d’une rigueur absolue, malgré quelques longueurs sur la fin. Mais pas facile de réduire encore ce texte que l’on entend parfois mal: cette immense scène, surtout quand elle est à peu près nue, est loin d’être une merveille pour le théâtre sur le plan acoustique mais ce beau spectacle qui a encore besoin de rodage, devrait prendre toute son ampleur ensuite à Perpignan, puis dans la petite salle de la Mac de Créteil, etc.

Allez voir si vous le pouvez, cette pièce -on ne dira pas d’une étonnante modernité : elle est bien de son siècle. Mais elle nous donne une  bonne occasion de réfléchir sur une véritable libération de la femme mais aussi sur les relations entre sexe, argent, magouilles d’agents doubles, et Pouvoir politique et/ou religieux comme encore dans certains pays où l’Eglise catholique a une influence redoutable. Rien qui ne soit finalement plus actuel quelque cinq siècles plus tard…

Philippe du Vignal

Spectacle créé du 23 au 25 janvier, au Cratère-Scène nationale, square Pablo Neruda, Alès (Gard). T.  04 66 52 90 00.

Les 12 et 13 février, l’Archipel, Scène nationale de Perpignan; du 19 au 22 février,  MAC de Créteil ; les 26 et 27 février, La Passerelle, Scène nationale de Saint-Brieuc.
Du 7 au 9 mars, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.
Le 3 avril, Scène nationale du Grand Narbonne. Les 17 et 18 avril, Théâtre de Nîmes.

Le texte, traduit par Gisèle Venet, est publié aux Belles Lettres, et celui dans la traduction de Clément Camar-Mercier, est édité chez Esse que. 10 €.

 

Training chorégraphie et interprétation de Marion Lévy

 

Training, chorégraphie et interprétation de  Marion Lévy

41A0F3F1-3864-4CA0-811D-4A9E406A7897Mariette Navarro évoque, en retranscrivant les paroles de Marion Lévy, celle de nombreux danseurs. À partir de ce texte, réaliste sur les épisodes la vie de la danseuse qui nous questionne avec ce spectacle émouvant et sincère. «Je vais vous conter, vous reconter, compter sur vous, je dois être sûre qu’aucun d’entre vous ne s’apprête à me trahir», dit-elle, au début, en voix off, en s’adressant au public mais aussi aux parties de son corps qui, avec le temps, la trahiront inexorablement.

 La pièce rend compte des souffrances corporelles et pressions morales infligées par les professeurs de danse et/ou les chorégraphes. Inhérentes  au métier, et de plus en plus souvent exprimées aujourd’hui. Marion Lévy en parle avec humour et tendresse, évoquant sa collaboration avec Anne Teresa de Keersmaeker. Elle s’exprime en dansant, avec une séquence  de pôle-danse, acrobatique et sensuelle et elle nous prend à témoin, en criant ses souvenirs : «T’es moche, t’es raide, t’es toute petite!»

Clown triste, elle grimace parfois ou nous fait revivre des moments intimes : «C’est moi qui ai quitté le seul homme que j’ai aimé, parce que je me sentais trop fragile.» Ce solo d’une heure nous transporte sans aucun temps mort, entre rire et mélancolie, dans le corps d’une artiste. On pense à une séquence de Véronique Doisneau, une pièce puis un film de Jérôme Bel où cette interprète de l’Opéra de Paris, proche de la retraite, a un regard rétrospectif et douloureux sur sa carrière de ballerine, dans l’ombre des étoiles. Les gestes de Marion Lévy qu’elle réalise péniblement quand son corps vieillit, montrent les poses contre nature du célèbre Lac des Cygnes.

Pirouette artistique finale: elle s’élance sur une musique de Richard Wagner et s’évanouit dans un bain de lumière et de fumée. «Je sais la valeur de la bataille pour chaque soldat que vous êtes», dit encore la fragile Marion Lévy qui, au commencement nous avait demandé : «Ne partez pas, ne me laissez pas toute seule.» Aux saluts, le public a répondu présent.

Jean Couturier

Spectacle joué au festival Faits d’Hiver,  Carreau du Temple, 2 rue Perrée, Paris III ème, T: 01 83 81 93 30, les 23 et 24 janvier.

  

Bérénice de Jean Racine, adaptation et mise en scène d’Isabelle Lafon

Bérénice de Jean Racine, adaptation et mise en scène d’Isabelle Lafon

©pascal Victor

©pascal Victor

 «Il la renvoya malgré lui, malgré elle». Titus, empereur romain, héritier de la République, ne peut épouser une reine orientale et le tragique est là. Dans sa préface, Racine manifeste un beau contentement de soi pour avoir réussi cet exploit de simplicité. Et Isabelle Lafon le prend au mot et choisit la simplicité qui est aussi sa propre marque de fabrique. Elle parle d’adaptation mais elle a seulement fait quelques coupes et a laissé venir parfois, comme une énigme, la répétition d’un vers ou une question en sous-texte.

Sur le vaste plateau du Théâtre Gérard Philipe, sous les lumières de Jean Bellorini qui «respirent» avec la pièce, une table et des chaises, côté jardin. Quatre actrices et un acteur, et la metteuse en scène attentive et aux interventions sensibles. La compagnie d’Isabelle Lafon : Les Merveilleuses n’exclut pas les garçons . Et elle a confié à un comédien le rôle d’Antiochus, un roi oriental, allié et ami de Titus, amoureux muet de Bérénice depuis cinq ans, inventé par Racine, pour les besoins de sa dramaturgie. Il est l’homme de trop, utilisé par Titus, repoussé par Bérénice : il ne lui reste qu’à faire assaut de nobles sentiments et de désintéressement avec les deux autres «acteurs héroïques».

Les autres rôles sont distribués entre les actrices, y compris ceux des heureux confidents et confidentes épargnés par l’amour. Cela va de soi : il ne s’agit pas ici de personnages mais de la naissance d’un texte poétique et des émotions qu’il porte. La pièce commence: par : «Arrêtons un moment ». Isabelle Lafon justement s’arrête pour écouter cette langue traverser les corps des  interprètes qui ne sont pas enfermés dans une lecture. On les sent ouverts, étonnés, vibrants de ce qui se produit en eux. L’émotion les bouscule jusqu’à les propulser en une danse qui parcoure toute la scène. Même et surtout dans la langue de Racine, cette émotion ne peut pas toujours rester contenue.

« Ce n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. » écrit Racine. Mais on le sait, il n’a rien de doux et Bérénice est une passionnée, une violente : il faut l’entendre  à l’acte III, renvoyer sèchement Antiochus, qui a le seul tort de n’être pas aimé, de n’être pas Titus : « Hé ! Quoi, seigneur, vous n’êtes point parti ?» Elle ira jusqu’à la haine  envers ce malheureux porteur de mauvaises nouvelles: «Pour jamais à mes yeux, gardez vous de paraître.» Et pourtant elle était faite pour aimer: «J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée.» Inutile de dire de qui : la passion absolue ne peut avoir qu’un seul objet. Mais l’amour empêché est un gouffre mortel et il faut aux  rois  amoureux un courage exemplaire pour affronter un tourment pire que la mort : vivre avec un  amour impossible.

Parfois -dommage- dans leur écoute profonde du texte, les comédiennes ne se font pas tout à fait entendre, même si le spectateur est prêt à tendre l’oreille. Cela n’ôte (presque) rien à la tension et à la pure beauté d’une pièce dont on aura rarement été aussi proche,  Ici sans excès d’interprétation ni surcharge psychologique, juste naissant devant nous.

Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). T. : 01 48 13 70 00.

Du 8 au 14 février, MC2 de Grenoble (Isère); du 20 au 21 février, Théâtre Firmin Gémier/La Piscine, Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

 

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, mise en scène de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

 

©christophe Batterel  Cyril Batterel

©christophe Batterel Cyril Batterel

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, texte français de Nicolas Liautard, mise en scène de Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

 À chacun sa Cerisaie… Cette propriété magnifique avec ses hectares de cerisiers en fleurs: «Regardez, tout est blanc!» avec aussi cette maison encore chaude de nombreux souvenirs et qu’il faudra démolir! Et pourquoi? Parce que la vie passe et que les temps et les générations changent ! Tchekhov évoque comme personne le passage à un monde moderne qui nous arrache presque en douceur, à l’ancien. Et qui enseignera à ces gentils aristocrates débordés et impuissants comme l’aimante Lioubov et son frère Gaev, qu’on peut prendre ses affaires en main, que l’argent ne tombe pas du ciel ou plutôt ne sort pas de terre quand les paysans ne sont plus là pour cultiver les champs? La maison sera vendue, la famille dispersée mais ce ne sera même pas tragique puisque les trains circulent déjà d’un bout à l’autre de l’Europe, et en Russie.

L’une des charmes de Tchekhov: ses pièces  chorales tournent autour de quelques solistes et il donne toujours une place à des personnages plus énigmatiques qu’insignifiants, des voisins, des fonctionnaires sans fonction… Ici, la Prima Donna est Lioubov. Ce qu’elle sait faire? Aimer l’amant lointain, un escroc qu’elle a laissé à Paris, sa maison de Russie et les merveilleux cerisiers en fleurs, sa fille Ania, mais aussi Varia, sa fille adoptive, Lopakhine, le petit moujik devenu riche et Gaev, ce grand enfant discoureur. Elle est l’indulgence même, avec  des mains de beurre qui laissent tout tomber. Elle trouve partout son Paradis mais quelques instants et ne peut rester nulle part.

Nicolas Liautard analyse son comportement cyclothymique en termes de culpabilité inconsciente. Tchekhov le montre simplement et nous nous y retrouvons. Nous sommes peut-être comme Lioubov, de belles âmes inutiles. Ou des champions de l’immobilier comme ce Lopakhine qui prépare un nouveau coup : raser la maison et couper tous les cerisiers pour y faire construire des bungalows et récupérer la manne touristique!

Cela présage nos campings en bord de mer et plus largement le mode de vie qui s’est imposé et dont on voit aujourd’hui les limites avec paysages mités, lotissements pavillonnaires centrifugés et très loin d’un rêve de propriétaires… Dans le débat entre Lopakhine, entrepreneur au demeurant généreux et Trofimov, l’intellectuel supposé être «dans les nuages», Tchekhov ne tranche pas. L’homme qui agit a peut-être raison sur le moment… mais si l’éternel étudiant voyait juste, c’est à dire un peu plus loin que lui ?

Avec ce qu’elle donne à penser, on voit bien les qualités de la mise en scène de Nicolas Liautard qui actualise la pièce sans vision réductrice. Scénographie sobre et pratique avec des éléments de décor, ne signifiant rien de plus que leur fonction. Avec, entre autres, la «chère petite armoire» de la chambre d’enfants», la blancheur resplendissante d’un cyclo évoquant l’incomparable cerisaie en fleurs… Le jeu des acteurs est à l’avenant, juste, nécessaire, sans quête de performance ni démonstration. Lioubov (Nanou Garcia) passe d’une vraie mélancolie à une gaîté un peu volontariste, à l’image de la pièce dans son ensemble, à l’angoisse :«La maison sera-t-elle vendue» que l’on ressent dans cette fête inutilement pailletée, au tourment : «A qui a-t-elle été vendue?»  Distribution harmonieuse avec mention particulière à Emilien Diard-Deteuf, sympathique incarnation d’un «gagnant» (provisoire ?) de la revanche sociale, en un Lopakhine mutant qui a besoin de cette victoire pour se souvenir qu’il a échappé à une enfance misérable. Un autre personnage traverse toute la pièce, comme un passé dont on ne peut se défaire: Firs, le vieux serviteur. Thierry Bosc lui donne avec ses grommellements et l’usage variable de sa surdité, une douce fantaisie et un humour inhabituel et poétique. La pièce finit sur lui, comme on le sait, dans la très belle lumière  de Magalie Nadaud.

Voilà une belle Cerisaie pudique et sans coquetterie, à voir pour se laisser aller à penser avec Tchekhov, au monde, aux sentiments, à tout ce qui compte dans la vie…

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). T.: 01 43 28 36 36.

à la scène Watteau, Nogent-sur-Marne ( 94) Du 4 AU 14 février A 20H30, relâche le 10 février

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