La Dama Boba de Felix de Lope de Vega, mis en scène de Justine Heynemann

37EE8617-2960-4983-B10E-275EA3ACE614


La Dama Boba ou Celle qu’on trouvait idiote de Felix de Lope de Vega, traduction de Benjamin Penamaria, adaptation de Justine Heynemann et Benjamin Penamaria, mise en scène de Justine Heynemann

Cette comédie écrite en 1613, aussi connue en Espagne que L’Avare ou Les Femmes savantes chez nous, possède une remarquable écriture et l’immense dramaturge y pose insidieusement la question de la place de la femme dans la société de son époque. Le Seigneur Otavio, riche gentilhomme de Madrid, a deux filles encore célibataires: l’aînée, Nise est déjà une intellectuelle, capable de discuter à égalité avec les hommes mais Finéa, la plus jeune, est vue comme une inadaptée sur le plan social et idiote (boba) car elle ne sait ni lire ni écrire. Elle serait donc soi-disant incapable de réflexion et d’intelligence véritable… Mais, sinon il n’y aurait pas de pièce,  elle a bien d’autres atouts: charmante, assez fantaisiste et fine, elle a une forte personnalité, possède une rare intuition et va vite montrer qu’elle est tout à fait à même de vite retourner ce qui ne va pas dans son sens, d’échapper aux griffes de sa sœur et de plaire à plus d’un garçon, quand et comme elle le souhaite. Féministe avant l’heure…

Laurencio, charmant poète mais sans une peseta, essaye en secret de séduire Finéa qui a fait un bel héritage! On peut être poète mais comme il le dit un peu naïvement, avoir aussi besoin d’argent. Et petit à petit, il va découvrir cette étrange jeune fille dont la sœur est jalouse.  Cela se passe dans la chambre des sœurs, avec deux lits blancs, deux fauteuils en bois et de hautes fenêtres à rideaux à lamelles. La literie sert finalement peu et occupe beaucoup d’espace; erreur de scénographie sur ce petit plateau mais les jeunes acteurs semblent faire avec. On passera sur toutes les péripéties amoureuses et compliquées de ces sœurs qui convoitent le même et bel Otavio…

 Mais Lope de Vega anticipe déjà Marivaux avec une virtuosité incomparable quand il montre  les jeunes gens rivaux et Nise en pleine crise de jalousie: « Laurencio: « Je suis comme l’aiguille, Qui partie d’une heure, a fait le tour du cadran. Je marquais Nise ? (…)Aujourd’hui, je marque Finéa. »  Finéa: « Mais, mon lit est assez grand pour nous accueillir tous deux. Nise: « Oui, mais pas avant les noces, ma sœur. « Finéa: « Ah bon, pourquoi? » Nise: « Laurencio, je comprends, vous avez vos raisons. Vous êtes intelligent mais sans le sou. Elle est stupide mais richissime. Vous cherchez ce que vous n’avez pas, et vous abandonnez ce que vous possédez déjà. » (…) Et sachant que je voudrais toujours avoir le dernier mot et conserver l’empire qui est réservé aux hommes, Vous m’avez préféré une petite idiote riche et obéissante. »

Et avec parfois aussi, un certain cynisme dans certaines répliques que ne renierait pas Cioran comme avec cet aphorisme bien connu: « Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ. Ici, Lope de Vega fait dire à Turin:   » Si un imbécile pouvait voir son esprit dans un miroir, ne fuirait-il pas de lui-même? Un homme, si bête soit-il, est heureux et content? Tant qu’il est persuadé qu’il est intelligent… »

Avec en filigrane, ces deux paramètres parfois difficilement conciliables  et qui font le miel de tant de comédies classiques voire contemporaines: attirance sexuelle et possible vie commune d’un côté, et et niveau de vie financier de l’autre côté.  Il y a parmi les personnages, le père figure classique un peu excédé par les tourbillons familiaux que provoquent  les sentiments de ses filles mais assez conciliant et heureux de les voir vivre, un valet plein de philosophie, une servante habile et quelques chansons reprises de poèmes de Lope de Vega -dont une à la fin très populaire en Espagne- et qui ponctuent l’action avec bonheur…
 
Justine Heymann  a su mettre en scène simplement l’ensemble avec habileté  et il y a une belle unité de jeu, ce qui n’est pas si fréquent. Sol Espeche (Nise), Stephan Godin (Otavio le père), Corentin Hot (Turin), Rémy Laquittant (Liséo), Pascal Neyron (Duardo), Lisa Perrio (Clara), Antoine Sarrazin (Laurencio) ont tous une bonne diction, sont absolument crédibles et semblent très heureux de jouer cette pièce inconnue. Mention spéciale à Roxanne Roux récemment sortie du Cons qui est une Finéa brillantissime. Elle joue les idiotes avec une grande  intelligence (et on sait comme c’est difficile sur un plateau !) sans en rajouter des louches, sait faire évoluer son personnage et a une gestuelle tout à fait étonnante comme Stephan Godin, remarquable Otavio au corps longiligne.

Seul bémol: quelques modernisations du texte faciles et sans intérêt et des allers et retours fréquents des acteurs entre salle et scène en rien justifiés et que Justine Heynemann aurait pu nous épargner mais qui semblent une fois de plus être la marque imposée du Théâtre 13… Qu’importe après tout ! Le public est enthousiaste (et il a bien raison!) en découvrant par un froid après midi d’hiver, cette belle comédie, encore une fois magistralement écrite et qui, il ne sait pas toujours, a été écrite il y a cinq siècles déjà! Après, dans la même semaine, d’aussi médiocres spectacles que Meaulnes et Les Tables tournantes, cela fait du bien par où cela passe… 

Philippe du Vignal

Jusqu’au 17 février, Théâtre 13 /Jardin, 103 A, boulevard Auguste-Blanqui, Paris XIIIème. Surtitrage pour spectateurs sourds ou mal-entendants, dimanche 3 février à 16h et mardi 5 février à 20h.

 

 


Archive pour janvier, 2019

Convulsions de Hakim Bah, mise en scène de Frédéric Fisbach

Convulsions de Hakim Bah, mise en scène Frédéric Fisbach

 

Crédit photo : Mathieu Edet

Crédit photo : Mathieu Edet

La pièce inspirée des Atrides de Sénèque, traite des violences familiales, conjugales et socio- économiques. Un reflet du monde animal, une affaire de possession ou conquête de territoires  mais d’exil aussi. Le plateau est une sorte de hall d’aéroport: on y entend la voix stéréotypée annonçant les vols. Dans une urgence à prendre la parole, Hakim Bah à l’écriture répétitive et rythmée, n’hésite pas à prendre les mots au corps à corps, libérant un verbe cru et imagé, à la mesure des enjeux politiques et intimes de ses personnages. Et il prend plaisir à exprimer sans ambages, l’étranger, le différent, l’autre, pour qu’on perçoive mieux l’universalité même de ces réalités.

 Quel est l’homme-standard, ou standardisé d’aujourd’hui ? Un être angoissé, préoccupé par mille sollicitations extérieures qui se sont glissées en lui. «Ton souci de ne jamais décevoir Ton souci d’avoir le monde Le souci d’avoir les clés du monde Le souci de posséder le monde Le souci d’avoir le monde dans la poche (…)Le souci de toujours aller de l’avant Le souci de faire du profit Le souci de vendre plus d’acheter plus de commander plus. Le souci d’information Le souci d’optimisation Le souci de planification. »

 Violence, haine et amertume: Atrée et Thyeste, les  deux frères se jalousent, s’entretuent, ne négligeant rien d’un hasard qui puisse être récupéré à leur avantage,. Les hommes aiment la guerre et n’en finissent pas de démontrer ce théorème. Frères de sang, demi-frères ou non étrangers les uns aux autres, ils n’en sont pas moins cruels et tyranniques. Atrée et Thyeste ont ainsi torturé et tué leur frère «bâtard», pour n’avoir pas à partager avec lui l’héritage familial. Ensuite Atrée, impassible, essaie d’apprendre l’anglais sur son ordinateur, ne levant jamais la tête, ne répondant jamais à quiconque lui parle et surtout pas à sa propre épouse Erope qu’il semble ne pas voir et mépriser. Quand un voisin survient Thyeste ou quelqu’un d’autre,  fusil à la main et prêt à  tirer sur cet être inattentif à l’autre et n’exprimant aucun signe d’humanité possible.

Thyeste, amoureux d’Erope, finit par séduire la jeune femme: on suit plus tard le couple se rendant à l’ambassade pour effectuer les démarches nécessaires à leur installation aux Etats-Unis. Mais les analyses ADN de l’enfant indispensables pour obtenir un visa, peuvent aboutir  à des révélations inattendues… Ibrahima Bah, Maxence Bod, Madalina Constantin, Lorry Hardel, Nelson-Rafaell Madel et Marie Payen  forment un chœur d’acteurs performants, inscrit dans la violence du monde, habité par la langue incisive d’Hakim Bah. Mais ils savent aussi s’en extraire quand ils jouent alternativement tel ou tel personnage, ou quand ils se mettent à l’écart pour qu’advienne à la lumière, la scène significative. Ils  existent bien  comme personnages, narrateurs ou coryphées  mais disent aussi les didascalies du genre: «Thyeste dit…, Atrée dit… ». Tous proches des hommes et femmes qu’ils accompagnent.

 Calmes, patients, observateurs et silencieux, ils s’emparent de cette voix off : la leur,  écho de la conscience du personnage tragique et de celle du spectateur complice. Mais ils nuancent et commentent les paroles du locuteur éprouvant le désir de dire ceci, ou pensant qu’il vaudrait mieux d’exprimer cela, tout en se ravisant parfois. La scène devient finalement plus un ring de boxe qu’une salle de basket, et les hommes accomplissent le rituel d’un beau pugilat avec une grande violence verbale et gestuelle. Les femmes, elles, restent placides sourient,  mettent les choses à distance et possèdent une sagesse intuitive. Finalement, nombre de scènes révèlent ce que chacun porte en soi d’égoïsme et de vanité…

 Véronique Hotte

Théâtre Ouvert-Centre National des Dramaturgies Contemporaines, jusqu’au 9 février. T. : 01 42 55 74 40.
 
Editions Tapuscrit/Théâtre Ouvert, coédition RFI.

 

 

 

 

 

Marchand de Londres de Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan

©Johan Persson

©Johan Persson

Marchand de Londres, d’après The Knight of the burning pestle (Le Chevalier au pilon flamboyant)  de Francis Beaumont, mise en scène de Declan Donnellan (en russe, surtitré en français)

Une belle manière de réunir l’ancienne Europe culturelle : faire jouer une pièce subversive de Francis Beaumont, acteur et dramaturge du théâtre élisabéthain, né en 1585 et mort comme le grand William en 1616. Et surtout connu pour ses pièces écrites en collaboration avec John Flechter. La seule de lui conservée est ici mise en scène par le codirecteur britannique de la compagnie Cheek by Jowl, avec les acteurs du Théâtre Pouchkine de Moscou.

Ce sixième spectacle issu de la collaboration avec eux est une ode au théâtre. Francis Beaumont opérait déjà, en 1607, une mise en abyme et une parodie, comme d’autres dramaturges de son époque. Ici deux «spectateurs»: un épicier et sa femme, interrompent la première scène d’un drame conventionnel, une passion amoureuse contrariée. Ils signifient aux  comédiens stupéfaits par leur intervention, qu’ils s’ennuient et qu’ils préféreraient voir un spectacle de cape et d’épée ! Ils leur suggèrent aussi d’intégrer leur fils dans un rôle de chevalier.  «Espérons, dit aux acteurs la femme de l’épicier (ici, une petite bourgeoise), que vous éviterez des propos malsains, je vous laisse décider si cette pièce mérite votre approbation!»

La troupe va essayer de continuer à jouer mais le spectacle est sans cesse parasité par les commentaires du couple qui s’incruste sur scène et par les rodomontades de leur fils qui joue donc un chevalier de pacotille. Actualisée, la pièce permet à Declan Donnellan de critiquer avec humour le théâtre dit « contemporain ». Pour tout décor, un cube central pivotant où son projetées les images des lieux de l’action. Pas de costumes d’époque mais ceux de la vie quotidienne actuelle. Le couple est présenté sous un aspect caricatural:  des Russes visitant Paris à qui rien ne sera épargné : un coup de téléphone d’une amie pendant la représentation, une dispute entre eux qui finira par une émouvante réconciliation.

Le metteur en scène ridiculise aussi l’usage des images vidéo, trop souvent utilisées au théâtre depuis une dizaine d’années, quand l’épicier s’empare de la caméra et va filmer jusque dans les coulisses, créant ainsi un troisième niveau de désordre, après celui de la salle et du plateau. Ce genre de mise en scène exige un rythme enlevé, une précision sans faille dans les enchaînements et un jeu d’une exceptionnelle qualité. Ce que Declan Donnellan réalise à la perfection avec des acteurs qui font preuve d’une justesse et d’une folie jubilatoire pendant une heure quarante.

 Cela finit avec un moment dansé d’une comédie musicale, réglé par la femme de l’épicier : « J’aurais jamais cru que l’on puisse être aussi bien au théâtre » dit-elle comme Pridamant, à la fin de L’Illusion comique (1635) de Pierre Corneille, qui est aussi une pièce de théâtre dans le théâtre  : «Je n’ose plus m’en plaindre, et vois trop de combien/Le métier qu’il a pris est meilleur que le mien/Il est vrai que d’abord mon âme s’est émue:/J’ai cru la comédie au point où je l’ai vue; J’en ignorais l’éclat, l’utilité, l’appât. »

Jean Couturier

Jusqu’au 2 février, Les Gémeaux, 49 avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts-de-Seine). T. :  01 46 61 36 67.

Les Tables tournantes, mise en scène de Mirabelle Rousseau

Les Tables tournantes, mise en scène de Mirabelle Rousseau

©Bellamy

©Bellamy

Ce procédé était utilisé par les adeptes du spiritisme pour essayer d’établir un dialoguer entre vivants et disparus. Très pratiquées aux Etats-Unis vers 1850, les séances pour faire tourner les tables se répandirent en Europe dans les milieux bourgeois et artistiques, notamment en France. Nombre de gens y croyait alors pour établir une communication avec l’au-delà… Et pas n’importe qui! Entre autres, Gérard de Nerval, Victor Hugo et ses proches pendant son exil à Jersey.

Le Théâtre Obsessionnel Compulsif « veut rendre compte de l’atmosphère fantastique de ces expériences spirites” avec un spectacle en sept épisodes. Cela commence (mal!) par un récit dans une presque obscurité! d’événements arrivés en 1848 dans une maison aux Etats-Unis: la famille Fox et ses voisins, appelés à la rescousse, y entendent des coups réguliers venus de nulle part  chaque nuit. Puis, on est donc à Jersey, juste après la mort de Léopoldine, la jeune fille chérie de Victor Hugo. Et après dans l’atelier d’un soi-disant photographe-medium parisien, Edouard Buguet. Il prétendait faire apparaître sur un cliché, le spectre de la personne à laquelle ses clients pensaient le plus fort au moment de les prendre en portrait. Mais un client venu anonymement, en fait un policier, démasquera un trucage flagrant. On va ensuite chez la médium et  somnambule Hélène Smith et enfin chez André Breton en 1922 où il a réuni quelques-uns de ses amis surréalistes…

Et cela donne quoi? Pas grand chose d’intéressant. « Notre intérêt, dit Mirabelle Rousseau, a également été éveillé par le magnifique potentiel artistique que cette expérience des tables parlantes était en mesure de générer. » (…) La forme des textes est d’emblée théâtrale puisqu’il s’agit de dialogues menés sous formes d’interrogatoires par un système de questions-réponses entre les vivants et les morts.” Oui, mais voilà, dans cette série d’esprits frappeurs et de dictées spirites, rien n’est dans l’axe: il n’y a en fait aucun «potentiel artistique » ni théâtral, comme annoncé et la dramaturgie sans fil rouge véritable est inexistante, le dialogue d’une rare indigence et les cinq acteurs, mal dirigés dans une lumière des plus faibles, ne semblent pas y croire eux-mêmes à ce simili-théâtre documentaire. Les séances de spiritisme étaient peut-être souvent très drôles mais ici, il n’y a guère d’humour! La scénographie simple, devient en fait compliquée à mettre en place, et il faut du temps à chaque fin d’épisode pour changer les éléments de décor, ce qui casse un rythme déjà poussif.

De ce désastre programmé, on peut sauver un bref moment: celui où le photographe escroc se fait pincer et où un instant de théâtre comique passe alors. Mais côté «ludisme et théâtre de surprises», il faudra repasser… Cerise sur le gâteau de la fausse bonne idée de Mirabelle Rousseau et de sa dramaturge Muriel Malguy : ces histoires de spiritisme et tables tournantes, sans aucun intérêt et pas crédibles pour une rondelle, durent deux heures quinze sans entracte! Après soixante minutes et quelque d’un redoutable ennui dans une salle à moitié vide, ce qui n’arrange rien, nous avons fui… Bref, une soirée perdue ! On va encore nous dire que ce n’était pas le bon soir mais on aura connu Mirabelle Rousseau plus inspirée (voir Le Théâtre du Blog) et on se demande comment on peut mettre autant d’énergie pour arriver à une telle aberration scénique! Le spectacle sera aussi joué à Montreuil: vous l’aurez compris, inutile de vous déplacer. Pour vous consoler, vous pouvez relire Dis moi qui tu hantes, une courte nouvelle mais d’une rare force comique de Mémoires d’un amant lamentable signée Groucho Marx…

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 19 janvier au Théâtre Antoine Vitez, 1 rue Simon Dereure, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).

 

Al Atlal (Les Ruines) un projet de Nora Krief, d’après le poème d’Ibrahim Nagi

Al Atlal (Les Ruines) un  projet de Nora Krief, d’après le poème d’Ibrahim Nagi

©Jean-Louis Fernandez

©Jean-Louis Fernandez

«A l’amour, au pays, aux ruines de la vie !» Wajdi Mouawad avait proposé  il y a deux ans à Nora Krief de chanter un extrait du long et célèbre poème d’Ibrahim Nagi, le grand  écrivain égyptien (1898-1953), interprété par la chanteuse-culte Oum Kalsoum,  dans Phèdre(s) qu’il mit en scène au Théâtre de l’Odéon (voir Le Théâtre du Blog).

«L’envie de ce projet, un spectacle comprendrait des lettres adressées à ma mère, des témoignages de personnes qui ont vécu l’exil, dit Nora Krief; en 1960, Oum Kalsoum ( 1898-1975) chante devant le peuple égyptien et tout le Moyen-Orient, en invitant les femmes à ôter leur voile. Ma mère était juive et n’en portait pas, elle vivait au quotidien avec une grande liberté… Aujourd’hui, j’éprouve le besoin de chanter ce poème en entier, de retrouver la langue arabe. » 

Des souvenirs de son enfance tunisienne reviennent: Nora Krief ne parlait pas l’arabe mais cherchait comment s’intégrer à l’école et supporter le regard des voisins. Elle chante ici ce poème qui revendique la liberté, le droit pour les femmes d’ôter leur voile, et elle raconte les vestiges d’un amour et le rêve d’un pays perdu. Elle chante tout cela avec émotion et la belle complicité de ses trois musiciens, elle chante aussi «les parents disparus, le plaisir et le besoin de faire resurgir ces souvenirs, ces odeurs sensuelles et érotiques. «On pourrait servir le café de ma mère et du thé à la menthe. »
Un spectacle à ne pas manquer, s’il passe près de chez vous.

Edith Rappoport

Le spectacle a été joué au Théâtre 71 de Malakoff (Hauts-de-Seine)  du 16 au 18 janvier. T. : 01 55 48 91 00.

 

Les Secrets d’un gainage efficace par Les filles de Simone

Les Secrets d’un gainage efficace par Les filles de Simone

Réunion du Groupe Corps : cinq actrices trentenaires, autour d’une table, parlent du rapport des femmes à leur corps : «D’où viennent ces corsets intériorisés et obsédants ? »Elles veulent étudier «nos conditionnements culturels, nos tabous, nos hontes», pour  écrire un livre à l’image de Notre corps nous-mêmes publié en 1977 par un collectif féministe. Comme les groupes de femmes des années soixante-dix, elles évoquent différents thèmes dont les normes de beauté, l’anatomie et la sexualité féminines, la boulimie et l’anorexie, le viol… Entre les débats, chaque personnage témoigne de sa propre expérience parfois pathétique : «Je voulais être un garçon, c’est plus pratique. (…) Mais je suis restée une fille. Donc j’ai laissé mon corps très loin de moi, je l’ai mis en sourdine. » (…). » J’étais ado, je mangeais sans penser à ce que je faisais à mon corps. Je ne savais pas que j’étais grosse. Je ne savais plus que j’avais un corps.»

Image de prévisualisation YouTube

 Mais le spectacle reste léger et joyeux. On chante J’aime les filles du MLF sur un air de Jacques Dutronc, on imagine la visite guidée d’un appareil génital féminin.  Ou on convoque Sigmund Freud et Saint-Augustin, phallocrates patentés, et Mona Chollet, autrice de Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine. On joue aussi quelques saynètes oniriques, bulles d’air poétiques et cocasses. Bref, on s’amuse en militant…

Les Filles de Simone : Claire Fretel, Tiphaine Gentilleau et Chloé Olivières, après le succès de C’est (un peu) compliqué d’être à l’origine du monde, une pièce sur la maternité, reprennent leur bâton de pèlerines féministes, sensibles à toutes les questions d’égalité Hommes/Femmes. Les Secrets d’un gainage efficace s’est élaboré à la croisée des improvisations et sous la direction de Claire Fretel.

En s’attaquant à bras le corps aux tabous toujours vivaces qui pèsent sur les femmes, Les Filles de Simone libèrent un parole joyeuse. Ni stéréotypé ni didactique, le spectacle prête à rire mais reste chargé d’émotion. Chacun.e s’y reconnaîtra mais cet humour permettra à certain.e.s de mettre à distance un vécu douloureux. Du théâtre engagé roboratif…

Mireille  Davidovici

Jusqu’au 3 février, Théâtre du Rond-Point,  2 bis avenue Franklin D. Roosevelt Paris  VIII ème. T. : 01 44 95 98 21.

Le 21 février, Le Reflet, Vevey (Suisse).
Le 12 mars, Théâtre du Jouy-le-Moutier (Val-d’Oise).
Le 2 avril, La Ferme du Bel-Ebat, Guyancourt (Yvelines); le 5 avril, Théâtre du fil de l’eau Pantin (Seine-Saint-Denis); le 6 avril, Ma-Scène nationale de Montbéliard (Doubs); le 12 avril, Espace Germinal, Fosses (Val-d’Oise).

Notre corps nous-mêmes, éditions Albin Michel, d’après Our Bodies ourselves rédigé par le collectif de Boston pour la santé de femmes.
Un collectif de femmes prépare une nouvelle édition qui sera publiée chez Hors-d’atteinte en 2019.
Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine de Mona Chollet, éditions Zones.

 

Heptaméron, récits de la chambre obscure, mise en scène de Benjamin Lazar, direction musicale de Geoffroy Jourdain

©simon gosselin

©simon gosselin

Heptaméron, récits de la chambre obscure, d’après L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, mise en scène de Benjamin Lazar, direction musicale de Geoffroy Jourdain

L’Heptaméron, recueil inachevé de soixante-douze nouvelles paru en 1559, est la dernière œuvre de Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre et sœur de François Ier, qui a aussi écrit des pièces et des poèmes. Hepta: sept et méron: partie d’un tout, en grec ancien: le récit se déroule en effet sur sept journées, et son auteure s’est inspiré du très fameux Décaméron de Boccace. Et Benjamin Lazar qui avait fait une belle mise en scène de La Traviatta, (voir Le Théâtre du Blog) a essayé de réaliser ici  une sorte de  tissage  de textes et madrigaux chantés.

Dans le texte d’origine, une demeure retirée, cinq femmes: Parlamente, Oisille, Longarine, Emarsuite et Nomerfide aux prénoms aussi poétiques que celui de cinq hommes: Hircan, Guebron, Simontault, Dagoucin et Saffredent. Ils ne peuvent plus repartir à cause de pluies diluviennes (un incident sans doute suggéré à Marguerite de Navarre par un voyage à Cauterets à l’automne 1546 où il y eut une crue du Gave). Ces dix personnages décident alors, pour passer le temps, de se réunir chaque après-midi et de se raconter de véritables histoires d’amour qu’ils ont vécues ou connues, puisées dans leur mémoire. Il y en a des  charmantes et féministes avant la lettre, et d’autres d’une violence terrible, avec assassinats, viols ou incestes.
 Benjamin Lazar  y  a mêlé des récits actuels mais aussi et surtout, de formidables madrigaux de compositeurs italiens de la fin du XVI ème et du XVIIème: Claudio Monteverdi (1567-1643) et Carlo Gesualdo (1566-1613) les plus célèbres, mais aussi Benedetto Pallavicino (1550-1601), Luca Marenzio (1553-1599), Michelangelo Rossi (1601-1656).

« Le madrigal, dit Geoffroy Jourdain qui a remarquablement dirigé ses chanteurs des Cris de Paris, n’a existé qu’à un moment précis de son histoire et n’est jamais réapparu: il porte en lui les causes mêmes de son extinction, puisqu’il est en quelque sorte une tentative d’épuisement du sujet et de ses corollaires: la perte de soi, la consumation de l’individu dans son propre désir. Il englobe tout ce qui a trait à la dramatisation de la disparition du désir. Du sien ou de celui de l’autre, et suggère l’autodestruction de la forme par son son sujet même.” On est ici proche de l’opéra. Et le madrigal a servi de laboratoire comme le rappelle Geoffrey Jourdain, et Monteverdi créa en 1607 Orfeo, l’un des tout premiers opéras.

Sur un plateau  nu, Adeline Caron a imaginé une scénographie avec un praticable en pente dont le sol côté jardin est comme non achevé  avec des espaces vides mais aussi des trappes que les interprètes ouvriront et refermeront souvent. Sans que cela fasse vraiment sens. Bref, une scénographie qui ne nous a guère convaincus, même si Adeline Caron dit s’être inspirée des esquisses de Léonard de Vinci ou de gravures de Dürer, car elle gêne au lieu de les servir les interprètes…
Côté texte, on entend souvent mal les comédiens Fanny Blondeau, Geoffrey Carey et Malo de La Tullaye  et c’est dommage; la faute sans doute à ce grand plateau nu sans aucun rideau et où il n’y a donc guère de réverbération mais aussi à une direction d’acteurs assez approximative. Et quand Benjamin Lazar dit que “le théâtre nait au sein des récits”, on a le droit dans ce cas précis, d’être un peu sceptique…
Côté madrigaux chantés, merveilleusement chantée a capella par Virgile Ancely, Anne-Lou Bissières, Stéphen Collardelle, Marie Picaut, William Shelton, Luanda Siqueira, Michiko Takahashi, Ryan Veillet, avec juste quelques accords entre autres au violoncelle,  sont d’une grande beauté et on ne s’en lasse pas. Même si l’unité entre texte et chant est encore loin d’être évidente. Mais bon, c’était une première et Benjamin Lazar peut encore d’ici là rectifier le tir et revoir sa mise en scène. Au Théâtre des Bouffes du Nord où le fond de scène est plus proche du public, on devrait de toute façon mieux entendre le texte de quelques-unes de ces nouvelles, parmi les plus brillantes de notre littérature. A suivre donc…

Philippe du Vignal 
  
Le spectacle a été créé du 14 au 18 janvier à la Maison de la Culture d’Amiens Pôle européen de création et de production  2 place Léon Gontier, Amiens.  T. :  03 22 97 79 79.

Théâtre des Bouffes du Nord, Paris du 1er au 23 février.
Opéra de Reims, les 1er et 2 mars. Théâtre de Caen, les 12 et 13 mars. Le Trident, Scène nationale de Cherbourg-en-Contentin, les 18 et 19 mars. Le Théâtre d’Angoulême, les 22 et 23 mars.
Le Théâtre de Liège (Belgique), du 31 mars au 4 avril.

 

Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche d’Hervé Blutsch, mise en scène de Laurent Fréchuret

©christophe raynaud de lage

©christophe raynaud de lage

Ervart ou les derniers jours de Frédéric Nietzsche d’Hervé Blutsch, mise en scène de Laurent Fréchuret

Hervé Blutsch s’invente une biographie tout aussi échevelée que sa pièce. Ce soi-disant artiste coiffeur et fabricant de produits capillaires a une perruque et de fausses moustaches sorties, comme son Ervart, d’un rayon farces et attrapes. Laurent Fréchuret s’empare de cette comédie qui décoiffe.  C’est selon lui  un «poème organique, partition dramatique radicale », dans le cadre du cycle de travail avec les auteurs contemporains qu’il a entamé depuis 2016.

L’action se situe entre le Turin de Friedrich Nietzsche qui y séjourna de 1888 à 1889  et une ville quelconque, dans les années 2.000. Ervart, sorte d’aristocrate fantasque, égaré par la jalousie et l’alcool, met, littéralement, la cité à feu et à sang. Sa femme, la fidèle Philomène, attend tranquillement sa guérison en jouant du piano. Un psychanalyste «citationniste» essaye de soigner le dément avec les pensées de Pascal, La Bruyère ou d’autres écrivains, mais un coup de hache dans la tête lui fait perdre la raison.  Des comédiens anglais errent sur le plateau, se croyant, à la vue d’une poubelle brûlée (par un attentat ?)  dans leur drame à succès The Death of the Trashbin (La Mort de la poubelle), une parabole sur le terrorisme. Un agent secret zoophile, déguisé en précepteur des enfants d’Ervart, enquête sur un réseau terroriste. Une comédienne en mal d’emploi essaye de se faire engager dans le spectacle et s’invente des rôles, avant de jouer avec succès une putain nymphomane. Un spectre incarne les fantasmes du mari jaloux, déguisé en Fantomas.On retrouve les enfants d’Ervart, échappés de leur enclos, devant les dessins animés favoris de Frédéric Nietzsche qui loue une soupente dans la fastueuse maison du héros. L’écrivain pose dans la poubelle ses dernières  bombes philosophiques :L’Antéchrist et  Ecce homo, entre deux numéros de claquettes… Avant de sombrer dans la folie, quand, sur la place Carlo Alberto il voit un cocher maltraiter son cheval. Il se précipite, enlace son encolure et éclate en sanglots, interdisant à quiconque de s’approcher. Dans Le Cheval, Michel Tournier rapporte cet épisode : l’écrivain allemand «a vainement demandé à la municipalité de Turin de graver cette histoire dans la pierre du trottoir ». 

Quel méli-mélo! Mais on est au théâtre, rappelle un majordome en livrée, venu à l’avant- scène nous résumer cette histoire inénarrable, pendant le changement de décor.

Le télescopage permanent entre époques  et personnages, les  multiples intrigues  comme le farfelu des situations sont un défi pour Laurent Fréchuret qui s’en sort avec brio. Le décor, en perpétuel mouvement, se transforme comme par magie : il suffit de quelques variations de lumière et d’accessoires, pour glisser d’une séquence à l’autre.  Avec un jeu de portes qui s’ouvrent, se ferment, ou se déplacent au gré des scènes… Ce va-et-vient est soigneusement réglé, au rythme de la musique d’une valse viennoise ou d’un film d’espionnage à la James Bond. Après un commencement difficile -le temps de se repérer dans ce texte foisonnant!- le spectacle trouve sa cohérence et son allure de croisière. Surtout dans la deuxième partie, avec de belles trouvailles comme ce pique-nique, où, pendant une partie de croquet, le faux précepteur câline une jument blanche grandeur nature, mue par deux acteurs, et  très entreprenante… Ou encore  l’interrogatoire hilarant des comédiens anglais, prisonniers de l’espion, par le truchement d’une traduction fantaisiste.

Humour potache, gentilles grivoiseries, références tirées par les cheveux et péripéties un peu forcées ne plairont pas à tout le monde. Mais on passe un bon moment avec cette comédie bizarre, servie par des comédiens qui jouent à fond le burlesque: Vincent Dedienne donne toute sa mesure à un cocu imaginaire et furibond, Jean-Claude Bolle-Reddat joue un serviteur furtif et inquiétant et Stéphane Bernard, un espion sentimental et maladroit…Au poil !

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 10 février, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris  VIII ème. T. : O1 44 95 98 21.

Les 13 et 14 février, Théâtre de l’Union, Limoges (Haute-Vienne).

 La pièce, déjà imprimée en tapuscrit Théâtre Ouvert, paraîtra aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Certains regardent les étoiles, mise en scène de Michel Dusautoy

Certains regardent les étoiles, mise en scène de Michel Dusautoy
index
C’est un monologue, une vraie fausse conférence fondée sur des faits scientifiques réels. Victor évoque son enfance et sa passion pour l’astronomie qui a bouleversé sa vie, une nuit d’orage quand il avait douze ans. Il évoque les météorites « des pierres dans l’espace, des pierres extraterrestres qui proviennent d’astéroïdes des commencements de l’histoire de l’univers (…) Avoir une météorite dans ses mains, c’est toucher un bout de passé que l’on va conserver pour l’univers, c’est magique. »On explore les mystères des étoiles, l’étoile polaire indiquant le Nord céleste.Et on apprend que 20.000 tonnes de matières spatiales nous tombent dessus tous les ans. Il y a une ceinture d’astéroïdes en forme de patates entre Mars et Jupiter. Le 30 novembre 1954 un astéroïde a formé un cratère en Argentine et 2.000 cratères sont provoqués sur notre planète par des astéroïdes. On apprend aussi que les météorites et la foudre ont des points communs.Des diapositives étonnantes se succèdent sur l’écran. Ce cabinet de curiosités scénographié par Michel Dusautoy et bien interprété par Damien Saugeon, fascine les jeunes enfants et les quelques adultes présents.
Edith Rappoport
Spectacle vu le 16 février au Théâtre Antoine Vitez, Ivry (Val-de-Marne) jusqu’au 18 janvier. T. :  01 46 70 21 55.

Antigone 82, d’après Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon, mise en scène de Jean-Paul Wenzel

Ernest Pignon-Ernest

Ernest Pignon-Ernest

Antigone 82, d’après Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon, adaptation d’Arlette Namiand, mise en scène de Jean-Paul Wenzel

 Tragédie politique : de 1967 à 74, la dictature des colonels met à bas l’Etat grec. Toute une jeunesse est arrêtée, torturée, exilée dans les îles désertes de la mer Egée. Les plus chanceux, se sont réfugiés à l’étranger. Ainsi en 74, Samuel Akounis, jeune metteur en scène grec, se trouve parmi un groupe d’étudiants à Paris. Bonheur de vivre, amitiés : il a cependant une idée fixe même folle et saugrenue: faire jouer Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth alors en pleine guerre.

Mais une tragédie personnelle l’attend au tournant : gravement malade, il ne retournera pas là-bas. Il conjure son ami Georges de prendre sa place, et la kippa qui va avec. Non comme signe religieux, mais comme signature paradoxale d’une identité universelle : tous différents, tous humains. Comme la petite troupe rassemblée par Samuel : des druzes, maronites, sunnites, chiites, libanais, syriens… Le travail a commencé, certains savent déjà leur texte, d’autres se retirent du projet : on ne touche pas la main d’un ennemi.

Georges arrive dans ce territoire explosif avec une naïveté comique, sous la protection de son chauffeur-ange gardien à poigne. Antigone sera-t-elle jouée dans  un vieux cinéma en ruine, avec une entrée côté Beyrouth-Ouest et une autre côté Beyrouth-Est ? Un moment de miracle, et la guerre reprend tout, pénétrants les âmes et les corps de ceux qu’elle ne tue pas.

Le spectacle commence comme une joyeuse fête d’étudiants, pleine d’embrassades et de rires, bricolé comme dans une improvisation. Mais, peu à peu, la présence de l’Histoire s’impose, dans toute sa gravité et sans emphase. On quitte une France douce, protégée, pour un Moyen-Orient qui n’en finit pas avec la guerre. Jouer l’Antigone de Jean Anouilh ? Très vite, le spectateur, très proche des comédiens, est embarqué dans l’attente, l’espoir et leur revers : la terreur et la pitié.

Dialectique de la vitalité et de la fascination de la mort, Sorj Chalandon et Arlette Namiand nous entraînent sans faiblir, dans une mise en scène radicale. Pas d’ornement : ce théâtre artisanal, fait main, trace une ligne puissante. On sourit quand deux chaises suffisent à évoquer une voiture lancée vers des barrages et les frontières. Et l’on y croit. La vidéo apporte les rappels historiques nécessaires, entre autres sur les massacres de Sabra et Chatilla, et nous implique en direct,  quand il y a un appel en urgence par «skype» qui nous relie à ce monde en danger. Si proche, dans ces émotions partagées, le public s’attache à chacun de ces ennemis -tous contre tous et à chacun sa foi- qui ont en commun la force de la parole donnée.

Pierre Giafferi  porte toute la charge d’amitié et loyauté de Georges, les séquelles de son engagement, et la sincérité même du personnage. Avec lui, Hamou Graïa, (son guide), une force tranquille mais comme bourrée d’explosifs. Pierre Devérines, Pauline Belle, Lou Wenzel (Imane, l’actrice palestinienne qui joue Antigone), Fadila Belkebla, Jérémy Oury et les acteurs-musiciens Nathan Gabily (basse électrique et bruitages) et Hassan Abd Alrahman (Oud) apparaissent et reviennent dans différents personnages avec le même engagement, au rythme impeccable du récit et des situations. En un instant, le metteur en scène grec juif se métamorphose en acteur maronite jouant Créon ; un chef phalangiste chrétien, en acteur druze jouant Hémon, et chacun, en soldat de l’un ou l’autre côté. Et «cela ne veut pas rien dire» : pour jouer une telle pièce, une telle histoire, pour les comédiens et le metteur en scène, pas question de choisir son camp !

Et en donnant tout, le plus simplement possible, à chacun de leurs personnages, les comédiens arrivent à créer entre eux un collectif exemplaire. Il est rare de voir vivre un projet d’une telle cohérence entre le propos et les moyens mis en jeu : un théâtre du minimum pour une intensité maximale. Antigone 82 commençait comme une improvisation entre copains, mais elle démantèle le quatrième mur et nous conduit jusqu’à la tragédie, celle du théâtre et celle de l’histoire.

Christine Friedel

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne) jusqu’au 10 février. T. : 01 48 08 39 74.

123456

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...