Comme disait mon père et ma mère ne disait rien de Jean Lambert-wild, mise en scène de Michel Bruzat

Comme disait mon père & ma mère ne disait rien de Jean Lambert-wild, mise en scène de Michel Bruzat

2Pour Jean-Lambert-wild, directeur du Théâtre de l’Union à Limoges, où le spectacle a été créé l’automne dernier au Théâtre de la Passerelle de Michel Bruzat: «Le théâtre est cette ligne de vie qui nous donne la force de transporter en riant, notre cargaison de misère, de souffrance et de mort et « l’acteur est la mâchoire de notre solitude sans qui rien ne serait possible ».

Ces calentures comme il les nomme, un délire violent qui frappe les marins à la suite d’une insolation (d’où calenture étymologiquement chauffer) n’ont jamais créés en France par un autre que lui. Et c’est sans doute mieux ainsi, dans la mesure où il y a  sans doute une part d’autobiographie et il lui aurait fallu user d’une certaine distance: à  l’impossible, nul n’est tenu… Comme disait mon père est seulement constitué d’une suite d’aphorismes : autant de sentences et conseils de vie dont certains très philosophiques, et la plupart du temps nimbés d’humour et de poésie. Avec, à chaque fois, en accompagnement, ces seuls et mêmes mots qui reviennent comme un mantra: comme disait mon père… Bref, il y a  de l’exorcisme dans l’air.  Sur le Temps, la vie, la naissance,  la mort, la famille, le travail, l’enfance, le corps… Et qui font aussi penser parfois aux haïkus du Japon, pays cher au cœur de Jean Lambert-wild où il répétait justement un nouveau spectacle en ce soir de première. Sans doute certains aphorismes sont-ils de son père mais pas tous bien entendu, et rappellent ceux d’écrivains de la Grèce antique comme entre autres le célèbre : « Jouissez chaque jour des joies que la vie vous apporte car l’argent ne sert à rien chez les morts » d’Eschyle.

« Généalogie n’est qu’enfantement sanglant.» « Il n’y aucune recours contre la vie » «La folie rampe dans les tuyaux de la raison. «Le progrès d’hier est le pain de demain. Ne sois pas ce que tu sais. » «Le temps salit les murs » « Il y a le temps de l’impatience et l’impatience  du temps. » On pense aussi certaines belles phrases de Cioran quand il écrivait : « Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ. »  ou «Désunis, nous courrons à la catastrophe. Unis, nous y parviendrons. » Prononcer vingt-cinq aphorismes par jour et ajouter à chacun d’eux: tout est là, disait Jules Renard. Ce « tout est là » de l’auteur du célèbre Journal est ici remplacé par ce lancinant : Comme disait mon père… Lancinant, voire à la limite du parfois exaspérant, mais d’une réelle efficacité : cela fait partie du jeu.

 Nathalie Royer entre en scène calme, déterminée, prend un temps de concentration puis se jette à corps perdu dans ce torrent verbal qui rappelle le célèbre Je me souviens de  Georges Pérec par Samy Frey pédalant sur son vélo. Un texte injouable au sens traditionnel sans doute mais tout à fait “dicible” à la seule condition de trouver un acteur ayant envie de s’y colleter et capable de le mémoriser. Il n’y a ici en effet aucune articulation sémantique et on entre aussitôt dans la performance d’acteur, avec un travail sans filet, c’est dire sans oreillette bienveillante, et qui exige une diction des plus impeccables, sinon toute la magie du texte fout le camp. Dans ce véritable exercice de style, Nathalie Royer, brillantissime et à la forte présence, reste très concentrée et lance les phrases-mantras de ce texte avec une grande élégance. Elle s’offre même le luxe de faire deviner la fin de quelques phrases au public. Histoire d’aérer un peu les choses…

Quant Ma mère ne disait rien, une autre calenture sur le silence de la mère de Jean Lambert-wild sûrement mais pas vraiment, ou du moins pas sous cette forme là, elle est ponctuée par une autre phrase-mantra du fils : «Je le savais». Comme une conclusion et  une ouverture à la fois. Moins convaincant sans doute que le premier opus, avec des longueurs même s’il est interprété avec la même virulence par Natalie Royer. 
Un spectacle, bien dirigé, dur et exigeant mais on oubliera l’espèce de praticable peint en noir et qui encombre cette petite scène- une erreur- qui ne facilite en rien le jeu de l’actrice, ce qui est pourtant le but de toute scénographie. Sinon, pas la moindre concession, pas la moindre virgule musicale sauf à la toute fin un air classique. Il faut donc un minimum d’empathie. Donc à ne pas mettre entre toutes les oreilles mais ce solo de cinquante-cinq minutes fait entendre un texte d’une grande qualité servi par une actrice exceptionnelle qui mériterait bien une récompense aux Molières  et/ou du Syndicat de la Critique…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 31 janvier. Théâtre des Déchargeurs 3 rue des Déchargeurs, Paris I er. T. : 01 42 36 00 50

 


Archive pour janvier, 2019

Et si l’Afrique disparaissait,conception et mise en scène de Moïse Touré

Et si l’Afrique disparaissait, textes originaux d’Alain Béhar, Claude-Henri Buffard, Hubert Colas, Dieudonné Niangouna, Odile Sankara, Jacques Serena, Fatou Sy, Aristide Tarnagda, conception et mise en scène de Moïse Touré, chorégraphie de Jean-Claude Gallota, musique originale de Rockia Traoré, Fousco Sissoko, Djénéba Kouyaté

« En 2.147, nous serons tous Africains!» dit ironiquement Moïse Touré qui a beaucoup voyagé à travers le monde. 2147 serait, selon un rapport de l’O.N.U en 2.004, pour le développement, la date à partir de laquelle la pauvreté en Afrique diminuerait de moitié. Pourquoi cette précision assez ridicule et teintée d’un certain cynisme occidental?   «Il nous faut attendre 2.147 pour avoir de l’eau potable, du courant pour tous. » (…) Tous ceux qui détruisent nos forêts sont nos ennemis, nous n’avons jamais eu que l’imagination en guise de mémoire… » On voit une femme violée, des flammes multicolores. « Nous avons choisi de vaincre l’avenir ! dit Moïse Touré. Au-delà des questions du développement de l’Afrique, de son avenir, de sa disparition, c’est de notre humanité dont il est question. Comment la regarde-t-on ? Comment la respecte-t-on ? Comment la sauve-t-on ? » Les acteurs-danseurs Richard Adossou, Ange Aoussou Dettmann, Cindy Émélie, Djénéba Kouyaté, Ximena Figueroa, Romual Kaboré, Jean-Paul Méhansio, Fousco Sissoko, Charles Wattara, Paul Zoungranase se déchaînent avec une virtuosité étonnante sur le plateau devant la salle bourrée du Tarmac avec une virtuosité étonnante.

Image de prévisualisation YouTube

Les acteurs montrent une boîte de ketchup, fabriquée en Afrique, mais vendue sous label italien ou provençal ! L’Afrique est un continent que l’on pille, où la plupart des habitants sont pauvres mais riche de ressources en métaux rares et indispensables à l’Occident, ce dont profitent quelques hommes d’affaires locaux. Ne ratez pas ce spectacle éblouissant qui fait appel à la fois, au théâtre à la danse et à la musique…


Edith Rappoport

Spectacle vu le 11 janvier, au Tarmac-Scène internationale francophone, 159, avenue Gambetta,  Paris XX ème. T. : 01 43 64 80.

Espace Malraux, Chambéry, les 15 et 16 janvier et MC2 de Grenoble du 22 au 25 janvier.  T. : 01 43 64 80 80.

.

Roi et Reine, texte et mise en scène de Christophe Casamance

Roi et Reine, texte et mise en scène de Christophe Casamance

 

62F6D274-B83E-4632-A5E3-5ADDEFD4162BAprès Marguerite et moi, autour de Marguerite Duras, en 2015, le Théâtre de Belleville programme un nouveau duo de Christophe Casamance. Daniel et Nora, un couple tombé dans la déchéance : elle était psychologue d’entreprise, «pas la moitié d’une conne », comme elle dit. Lui, technicien de surface, un peu colérique, prompt à passer son chef de service par la baie vitrée. Ils se sont rencontrés, ont vécu ensemble, et dans l’insouciance de l’amour, n’ont pas vu arriver le danger. Et les voici à la rue, errant de place en place, haranguant les passants pour se faire un peu de pognon et se payer à boire. Nora, enveloppée d’une couverture, s’essaye au chant avec un micro qui leur a couté « un bras »,  et qu’il faut installer avant chaque prestation.

 Le spectacle retrace ces vies, dans un désordre poétique, sur un rythme un peu suspendu : on plane au-dessus de cette histoire qu’il nous faut reconstituer par bribes, comme un puzzle. Nos clochards célestes réussissent à nous amener vers eux avec délicatesse, élégance et sans misérabilisme. Et quelques touches d’humour : l’écriture de Christophe Casamance est à la fois belle et drôle. Nora et Daniel ne sont jamais tout à fait désespérés et combattent les coups du sort grâce à leur amour : «Il n’y a pas encore de catastrophe. On pourrait avoir perdu une jambe. On pourrait avoir perdu un bras. Alors, hein ? Quelle catastrophe ? Honnêtement, c’est très exagéré. »

 Fatima Soualhia Manet et Bruno Coulon interprètent avec tact ce texte non linéaire, absurde et poétique. En évitant tous les pièges : pas de tremblote excessive, voix chevrotante et fausse ivresse. Les costumes, sobres, paraissent authentiques. Ici, la misère s’habille d’un voile d’élégance et de tendresse, loin d’un théâtre documentaire ou social. Cette courte série parisienne devrait quand même permettre à ce beau spectacle d’être repéré.

 Julien Barsan

 Théâtre de Belleville, Paris XX ème jusqu’au 13 janvier.

 

 

Charlotte,conception et mise en scène de Muriel Coulin

72BA5E68-3B15-45D0-A95E-BE17F4B105AF

Giovanni Cittadini Cesi

Charlotte, libre adaptation de Vie? Ou Théâtre? de Charlotte Salomon, et de Charlotte de David Foenkinos, conception et mise en scène de Muriel Coulin

«C’est d’abord la personnalité de Charlotte Salomon qui m’a plu. C’est une femme qui se bat, contre les démons de sa propre famille, contre un monde qui perd la raison, dit Muriel Coulin. Charlotte tente de ne pas sombrer, en créant,  comme elle le dit, «quelque chose de fou et singulier. » (…) Malheureusement, l’Histoire la rattrape. La metteuse en scène et réalisatrice de cinéma nous fait revivre pendant une heure quarante, la brève existence d’une jeune Juive, née à Berlin en 1917, réfugiée chez ses grands-parents en 1939, à Villefranche-sur-mer. Pour défier le destin familial funeste, où, de génération en génération, les femmes se suicident (sa tante, sa mère et sa grand-mère), Charlotte se lance dans une vaste fresque picturale autobiographique, peintures et textes mêlés, Leben ? Oder Theater ? (Vie? Ou Théâtre ?). Mais ironie de l’Histoire, elle sera arrêtée et déportée à Auschwitz en 1943. Elle a vingt-six ans et avant de disparaître, elle confie son œuvre à un ami médecin niçois : «Prenez-en soin, lui dit-elle, c’est toute ma vie. »

Quelques expositions lui ont été consacrées et des opéras: Charlotte Salomon, livret de Barbara Honigman d’après Leben? Oder Theater?, musique de Marc-André Dalbavie (2014), Charlotte: A Tri-coloured play with music, du compositeur tchèque Ales Brezina, livret d’Alaon Nashman (2017). Et un ballet : Charlotte Salomon de Briget Breiner et Michelle DiBucci (2015). En France, le roman de David Foenkinos (Prix Renaudot et Prix Goncourt des lycéens en 2014) l’a fait connaître à un large public.

Ici, Charlotte renaît de ses cendres sous les traits de Mélodie Richard, entourées de cinq comédien(ne)s. Avec, en alternance, le récit de Charlotte et la reconstitution de scènes familiales. Projetées en fond de scène, ses puissantes peintures aux couleurs éclatantes témoignent des moments-clefs de sa courte vie, en Allemagne puis sur la Côte d’Azur. Ses gouaches figurent les foules hitlériennes, la Nuit de cristal, le suicide de sa tante…

 Elle a illustré aussi le beau poème de Rainer Maria Rilke  Chanson de l’amour et de la mort du Cornette Christophe Rilke pour l’anniversaire de son premier amour, Amadeus Daberlohn, nom donné dans son livre à Alfred Wolfsohn, le professeur de chant de sa belle-mère, la célèbre cantatrice Paula Lindberg. On voit aussi des baigneuses sur une plage de la Méditerranée… « C’était l’été, il y avait les arbres, le ciel, la mer, mes couleurs, mes pinceaux et rien d’autre. »(…) « J’avais besoin d’être absolument seule pour trouver ce qu’il me fallait trouver : moi-même, un nom pour moi, sinon j’en finirais avec la vie. C’est ainsi que j’ai commencé Vie ? ou Théâtre ? »

Le spectacle s’ouvre sur le témoignage du père et de la belle-mère de Charlotte, filmé en 1963 pour le Pariser Journal. Ils ont survécu en s’exilant à Amsterdam, et n’ont pas revu la jeune fille depuis son départ de Berlin. Après cet incipit bouleversant, les séquences s’enchaînent mais sans véritable rythme. On ne reconnaît pas dans cette adaptation les contrastes colorés de l’œuvre picturale, ni l’écriture syncopée de David Foenkinos. On ressent peu la montée du nazisme, l’oppression envers les Juifs, la peur, l’angoisse présentes dans Vie? Ou Théâtre?  Les comédiens restent à distance de leurs personnages, figures monolithiques d’une reconstitution historique froide. Le rôle de la cantatrice permet à Nathalie Richard de donner plus de relief à sa Paulinka. Mais ce spectacle décevant nous fait découvrir ou retrouver une artiste étonnante, victime d’une tragédie qu’il ne faut pas oublier.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 3 février, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-D. Roosevelt, Paris VIII ème. T. : 01 44 95 98 21.

Les 25 et 26 avril, Centre Dramatique de Lorient (Morbihan).

 Vie ? Ou Théâtre ?  de Charlotte Salomon est paru aux éditions  Le Tripode,

Charlotte de David Foenkinos, éditions Gallimard.

Bounce, mise en scène de Thomas Guerry et Camille Rocailleux

Bounce, mise en scène de Thomas Guerry et Camille Rocailleux

Photo Gaelic

Photo Gaelic

 Créée avec quatre artistes après de longues périodes d’improvisations, cette pièce hors-normes est une belle découverte. Un contrebassiste et une violoniste jouent, figés dans une posture habituelle, et une danseuse et un danseur tournent harmonieusement autour d’un cube central contre lequel lui va se fracasser comme dans un vieux film burlesque et on pense à Hellzappopin (1941). Le gag visuel surprend: désormais, plus rien n’est sous contrôle: une potence tombe, la violoniste s’écroule, une enceinte se disloque… Face à ces incidents, les interprètes vont rebondir, chacun à sa manière. Côme Calmelet, Quelen Lamouroux, Sylvain Robine et Cloé Vaurillon, comédiens-danseurs, chanteurs et musiciens, nous emportent dans une farandole autour de ce cube qui les défie et qu’ils cherchent à contourner, ou à dominer.

Thomas Guerry et Camille Rocailleux font cohabiter musique, son et mouvements en parfaite harmonie : «Cette fois, disent-ils, nous voulons travailler sur l’accident, sur l’imprévu, sur ce qui jaillit sans avoir été pressenti, sur la tentative qui n’aboutit pas mais qui se transforme pour nous ouvrir une autre voie, nous emmener ailleurs. « (…) « Réhabilitons l’échec, booster officiel de l’imaginaire».

 Il y a de très beaux moments : les danseurs tournoient sur eux-mêmes, cou contre cou ;   la violoniste joue de son instrument, portée par le danseur qui la fait onduler en douceur… Gestes justes et précis, rythme soutenu: cette ronde burlesque et poétique de cinquante-cinq minutes est accueillie avec ferveur par le public.

 Jean Couturier

Le spectacle a été joué au Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVI ème, du 8 au 12 janvier.

 

         

Portrait de Ludmilla en Nina Simone, texte et mise en scène de David Lescot

Portrait de Ludmilla en Nina Simone, texte et mise en scène de David Lescot

 

Photo Tristan Jeanne-Valès

Photo Tristan Jeanne-Valès

«Le temps s’écoule, implacable. Quoi que nous fassions, c’est le temps qui compte et non l’action; quand je chante, c’est un instant de ma vie qui s’écoule, je ne joue pas un rôle, je vis ; chaque moment est différent de celui qui précède ; c’est la même chose pour la musique…», disait Nina Simone.

 Le temps, le tempo, intervient d’entrée de jeu, rythmé au pied par David Lescot qui scande la mesure sans relâche quand Ludmilla Dabo chante Be my Husband. Inaugurant un dialogue entre l’auteur-metteur en scène et la comédienne. En Nina Simone, elle répond à ses questions : un portrait musical, organisé en cinq chapitres, se dessine au fil de la biographie de la grande artiste noire. Ludmilla Dabo a le blues et le swing dans la peau, comme son héroïne qui, dès neuf ans, accompagnait au piano les Gospels dans l’église de sa mère, à Tryon (Caroline du Nord). La jeune pianiste prodige aurait pu devenir une concertiste classique mais elle était noire! Elle portera toujours le deuil de cet échec, malgré sa brillante carrière. Raison de plus pour s’engager auprès de Martin Luther King et de James Baldwin dans la lutte pour les droits civiques.

 « Il y a en elle une double nature : mélancolique et combattive, qu’on retrouve dans sa musique, où perce toujours le blues, même derrière l’engagement des hymnes », écrit  David Lescot. Excellent musicien, il accompagne à la guitare les chansons qui ponctuent le spectacle : Run on Sinnerman dans le pur style gospel, puis My Baby just cares for me, un tube désormais mondial, enregistré avec I Loves you, Porgy tiré de Porgy and Bess, l’opéra de George Gershwin, dans son premier album Little Girl Blue sorti en 1958. Enfin  Mississipi Goddam, une chanson où elle dénonce la violence raciste et qui  fut interdite dans le Sud des Etats-Unis, sans oublier To be Young  Gifted and Black (Être jeune, talentueux et noir), devenu un des hymnes du mouvement Black Pride des années 1970.

 Ludmilla Dabo, comédienne et chanteuse, nourrie au biberon du blues, du jazz, et de la soul, avait, au Conservatoire National, tenté de monter un spectacle sur Nina Simone. Ce que David Lescot ignorait quand il l’engagea  pour ce format de poche, commandé par la Comédie de Caen, dans le cadre d’une série de portraits, créations itinérantes à partir d’œuvres ou de biographies. La comédienne  est proche de son personnage et un chapitre de la pièce parle, en écho à l’engagement de la chanteuse américaine, de l’expérience de Ludmilla Dabo, seule Noire de sa promotion dans cette école supérieure… Le metteur en scène suit ici le même canevas de questions- réponses, que dans les séquences consacrées à Nina Simone. «J’aime les entretiens,  dit l’auteur,  parce qu’on peut y faire passer des histoires, la grande Histoire et la petite, la collective et la personnelle. » Cet insert ouvre ainsi le débat, dans un cadre artistique sur notre ici et maintenant, sur les questions de diversité et de discrimination positive.

 Enfin, après les saluts, les interprètes jouent les rappels, comme au cabaret, sous forme d’un clin d’œil à Molière. Ludmilla Dabo fait swinguer les vers de L’Ecole des Femmes, preuve que le rôle d’Agnès n’est pas réservé aux seules jeunes premières blanches. Une belle surprise de cette rentrée théâtrale…

 Mireille Davidovici

Théâtre de la Ville-Espace Pierre Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris VIII ème. T. : 01 42 74 22 27.

Le 11 mai, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis) et du 22 au 24 mai, La Filature, Mulhouse (Haut-Rhin).

 

La vie trépidante de Laura Wilson de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

La Vie trépidante de Laura Wilson de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

 

©Arthur Péquin

©Arthur Péquin

Après La Vérité, L’Heure du singe, Le Sang des amis, La vie trépidante de Laura Wilson est la quatrième texte du dramaturge belge mis en scène par Jean Boillot. Ecrite il y a neuf ans, la pièce résonnait  de façon prémonitoire des événements politiques et socio-économiques actuels, comme la montée des populismes en Europe. L’auteur raconte ici le parcours d’une femme qui aurait pu être mu par une idéologie réactionnaire mais qui choisit  la liberté  et la raison… « Jean-Marie Piemme, dit le metteur en scène, livre ici un portrait d’une femme de peuple, dans la lignée des Dardenne… Pas de misérabilisme. Au contraire, elle est bien vivante et le prouve, en s’attaquant au cynisme du monde, seule contre tous, grâce à sa volonté de justice et à son extraordinaire énergie vitale. »

Laura Wilson perd son travail. Seule dans une grande ville, sans revenu, elle glisse irréversiblement vers la pauvreté, perd la garde de son enfant, divorce, puis habite dans un studio, vit de solidarités fragiles et petits boulots chez Mac Do ou Marylin. Mais Laura ne se laisse pas fléchir et se bat pour récupérer son enfant, retrouver un emploi, un domicile et sortir de sa solitude : contre l’arrogance des nantis, l’imposture des économistes, le terrorisme intellectuel, le machisme et l’intolérance.

 Jean Boillot voit en Laura une figure restante de la classe populaire mise à mal, une prolétaire de l’ère numérique, de la mondialisation mais aussi de la culture de masse, de l’illusion individualiste sur fond de libéralisme. Laura croit en la justice, envers et contre tout. Comme famille, voisins, collègues restent absents à son appel, l’imaginaire de cette femme blessée grandit à l’ombre des séries et des films hollywoodiens à la télévision, des chansons à la radio, des affiches publicitaires. Mais elle aime aussi aller voir les tableaux du Musée des Beaux-Arts, comme La Chute des anges rebelles de Brueghel. Laura ne chutera, elle, que pour mieux se relever et se tenir droite, investie par les valeurs existentielles d’échange, écoute et respect de l’autre et de soi.

 Sur scène, une équipe masculine de scénaristes voit vivre leur personnage, l’orientent vers les vertiges de la comédie loufoque ou du drame, entre amusement, humour et sourire en coin d’un côté, et cynisme de l’autre. Ils courent  vers le micro sur pied, chantant et vociférant, quand ils accompagnent la colère de Laura rêvant de cogner ce directeur qui licencie son personnel et elle, la femme, sans le moindre état d’âme. Ils jouent à la fois le père, l’ami gay, l’amant ou les narrateurs et commentateurs des idées politiques du temps.

A la guitare électrique, le compositeur-interprète Hervé Rigaud accorde un rythme soutenu à ce petit gang théâtral qui prend plaisir à courir puis à s’arrêter sur le plateau, s’effondrant plus tard sur un coussin, ou filmant sur son portable l’enfant de Laura que nous ne verrons jamais en vrai. Philippe Lardaud, Régis Laroche, Hervé Rigaud sont enthousiastes, et du côté des gagnants quand il s’agit d’habiter un plateau…Vifs, amusés et heureux d’en découdre avec leur partition verbale et gestuelle, ils ne pâlissent pas devant l’énergie de la malicieuse Isabelle Ronayette qui joue Laura, une femme rebelle et libre de notre temps. Un spectacle vivifiant sur la foi en la capacité de liberté portée par une battante…

 Véronique Hotte

Théâtre de La Commune-Centre Dramatique National d’Aubervilliers, 2 rue Edouard Poisson, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis),  jusqu’au 18 janvier. T. : 01 48 33 16 16.

Anatole d’Arthur Schnitzler mise en scène de Yannis Vouros


Anatole d’Arthur Schnitzler, traduction de Marios Ploritis, mise en scène de Yannis Vouros

E2314CF7-805B-4F6E-940D-6C1F3A946CCDLe célèbre écrivain autrichien (1862-1931) représente la liaison miraculeuse entre médecine et poésie (Sigmund Freud voyait en lui son double). « Schnitzler, dit Heinrich Mann, c’est la vie douce à proximité de la nécessité amère de la mort. Schnitzler, c’est la balance tchekhovienne entre la sensibilité psychologique et la dureté objective. Il brosse des portraits atmosphériques de jeunes Viennois à la fin du XIX ème siècle, d’une façon réaliste et impressionniste, et décrit la décadence post-bourgeoise. »

Le personnage central d’Anatole (1893), en sept épisodes et un épilogue relatant les aventures d’un Casanova avec des femmes, est un alter ego de l’écrivain qui donne à voir  des personnages féminins: mystérieuses, artistes, coquettes, jalouses, frivoles, libertines, fatales, précieuses, fragiles ou invulnérables, des femmes passent dans la vie d’Anatole. Jeunes ou âgées, pauvres ou riches, fameuses ou inconnues, elles sont les protagonistes d’instantanés farcesques, ironiques, sarcastiques ou mélodramatiques. Avec scènes de rupture, dialogues amoureux et moments de volupté. Et dans cette histoire embrouillée, on ne sait jamais qui est le bourreau et qui est la victime car la passion charnelle entraîne les personnages dans les mensonges et les quiproquos. Toujours insatiable et insatisfait, ce Dom Juan cherche une consolation auprès d’amours éphémères, ce qui le conduit à des impasses. Auprès de lui, son ami Max, un « sage philosophe », commente  l’action avec humour et cynisme, en citant des vers ou en faisant des plaisanteries spirituelles.

 Yannis Vouros met en valeur la pièce avec un décor simple mais soigné et de bons costumes. La première scène est une sorte de procès d’Arthur Schnitzler ! Une voix enregistrée (celle d’un juge) pose des questions à l’écrivain et l’accuse d’écrire des pièces immorales et indignes d’être présentées sur scène. Lui, répond du tac au tac, avec un esprit étincelant. Peris Michailidis est ici un Schnitzler exceptionnel, puis devient Max son ami. Avec une voix et une gestuelle remarquables, il  crée à la fois un personnage et commente l’action. Lefteris Vassilakis incarne Anatole avec une expression fervente, tout en insistant sur le style de vie trépidant d’un jeune homme. Julie Souma, elle,  joue sept personnages  avec précision et sensualité.
Un spectacle qui respecte l’esprit du texte: nous pouvons ainsi, quelque cent cinquante ans plus tard, nous poser toujours autant de questions qu’Arthur Schnitzler, sur la fidélité à une liaison et sur la durée de la passion…

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Théâtre Alkmini, 8 rue Alkminis, Athènes.  T. : 0030 210-3428651.

Le Fantôme d’Aziyadé, mise en espace de Florient Azoulay et Xavier Gallais, d’après Pierre Loti

 

Le Fantôme d’Aziyadé, adaptation et lecture-mise en espace de Florient Azoulay et Xavier Gallais, d’après  Aziyadé  et Fantôme d’Orient de Pierre Loti

BA8D173A-FC9D-46B0-AE92-2A09E15ADDCBPierre Loti (pseudonyme de Pierre-Julien Viaud), écrivain et grand voyageur, est à lui seul un personnage de roman. Né à Rochefort (Charente-Maritime) en 1850 et mort en 1923, il a mené simultanément plusieurs vies: marin, dandy, écrivain dont les œuvres sont pour la plupart autobiographiques.  Jeune officier de marine en Turquie, Pierre Loti visite pour la première fois ce pays, porte de l’Orient. Un jour, en marchant, il devine, à travers les barreaux d’une fenêtre,  un visage mystérieux et tombe sous le charme de cette jeune femme dont il ne voit que les yeux : «Les prunelles étaient bien vertes, de cette teinte vert de mer d’autrefois chantée par les poètes d’Orient. » Cette odalisque fascinante s’appelle Aziyadé et, à dix-huit ans, vit cloîtrée dans le harem d’un vieux Turc. Alors que tout les sépare, Pierre Loti et elle vont vivre un amour-passion.

Mais le bateau en mission à Constantinople (aujourd’hui Istanbul) doit regagner la France: «La mission française que je commandais, s’achevait. L’ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre.» Peu à peu, l’oubli s’installe et Pierre Loti n’aura plus de nouvelles d’Aziyadé : « Pendant tellement d’années, je n’ai rien su d’elle. » (…) Le temps est parfois un ami. Et après cette rencontre des mille et une nuits, déjà lointaine, il est saisi par le désir irrésistible de retrouver son amour. Une réponse enfin d’Aziyadé: «Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras. » Dix ans après, l’auteur prend le bateau pour Constantinople, traverse pendant trois jours la ville et ses environs, à la recherche de sa bien-aimée :«Bien étrange, en vérité, cette visite, si courte, si froide. Ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêvais… »

Dix ans aussi se sont écoulés entre la publication de son premier roman Aziyadé (1879) et Fantôme d’Orient qu’il écrivit suite à la mort de sa bien-aimée et qu’il lui dédia… Elle apparaît comme une suite ou un morceau du puzzle de la vie de l’écrivain, et une passion réelle mais aussi romanesque. Pierre Loti ne cessera d’être au monde, entre imaginaire poétique, rêve et matérialité de l’existence. «Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous les bouts du monde, jamais je n’ai pu tenir le solennel serment de retour qu’en partant, j’avais fait à Aziyadé.»

Toute son œuvre littéraire et sa vie sont issues de cette alchimie : «Ce rêve angoissant qui, pendant tant d’années, m’avait poursuivi, ce rêve d’un retour à Istanbul toujours entravé et n’aboutissant jamais, ce rêve ne m’est plus revenu depuis que j’ai accompli ce pèlerinage. Ce rêve était sans doute l’appel du fantôme d’Aziyadé, auquel j’ai répondu et qui ne se renouvelle plus. » : «Dans mon enfance, dit-il, je me souviens d’avoir lu l’histoire d’un fantôme qui venait timidement le soir, appeler de la main, les vivants. » Elle traverse ça et là, le voyage intérieur du héros, de Pierre Loti lui-même, et l’espace.

Ces épisodes (réels et fictifs) marquants de l’existence de ce marin hors normes, avec esprit et sensibilité, mettent en résonance sa personnalité, ses tourments intimes et rêveries avec les thèmes chers à son écriture, à son imaginaire: le temps souvent dévastateur, la mort, l’appel de l’ailleurs mais aussi les trésors de la vie, la Nature, la splendeur des monuments, la richesse des créations humaines.

Il y a ici une tension dramatique indéniable mais la voix de Xavier Gallais avec ses multiples registres donne une poésie, une sincérité à cette écriture romanesque, au départ non-dramatique. De ses gestes et regards, naît ici une théâtralité qui nous capte à tel point qu’on en oublie le dispositif scénique. Sobre et intéressant, il oblige pourtant l’acteur à une acrobatie précise. Sur le plateau nu, un micro et de part et d’autre du comédien assis,  deux ordinateurs portables. Moyens technologiques actuels utilisés pour une mise en lecture mais aussi pour une dramaturgie. Xavier Gallais, tel un magicien ou un chef d’orchestre, a l’agilité d’un funambule.

Nous sommes fascinés par la présence de ce corps, assis, animé par des gestes à peine esquissés, tout en retenue mais très intenses, et envoûté par la musicalité des mots. Et sous le charme quand il évoque couleurs, lumières, parfums et odeurs, bruits de cette ville à la fois féerique et intranquille que laisse jaillir l’écriture simple et si juste, si charnelle et érotique de Pierre Loti. Et que fait danser à merveille la voix du lecteur-comédien. Nous assistons là, à une lecture à la une ligne artistique bien définie, à la fois subtile et théâtrale. On se sent  vite soi-même bien loin, là-bas à Istanbul. Au cœur de ce voyage où tout se défait, l’émotion prend corps et nous envahit. Un moment exceptionnel de profondeur  une écriture  poétique et une histoire mélancolique et merveilleuse.

Elisabeth Naud

Lecture-mise en espace, Théâtre du Temps, 9 rue Morvan, Paris XI ème. T. : 01 43 55 10 88. Le spectacle sera créé au prochain festival d’Avignon.

Le texte est publié aux éditions Les Cygnes.

L’Affaire Jean Zay, adaptation et mise en scène de René Albold

L’Affaire Jean Zay d’après Souvenirs et solitude et Ecrits de prison de Jean Zay, conception, adaptation et mise en scène de René Albold

F8974BAE-55DD-4AEC-8DCD-67DE0B83C7E9Un simple lit en fer, et une table avec un ordinateur et deux personnages accompagnés en musique par  Camille Albold. Le 19 juin 1944, sa famille reçoit la dernière lettre de Jean Zay exécuté dans un bois de l’Allier où ses assassins ont  laissé son corps. Ministre exceptionnel de l’Éducation Nationale et des Beaux-Arts de juin 1936 à septembre 1939 dans le gouvernement du Front populaire, il mit en place entre autres: l’Ecole jusqu’ à quatorze ans, les classes d’orientation, les activités dirigées, les enseignements interdisciplinaires, la reconnaissance de l’apprentissage, le sport à l’école,  les œuvres universitaires. Il créa aussi -on l’oublie souvent- le C.N.R.S.,  le Musée des arts et traditions populaires et le musée d’Art moderne, la Réunion des Théâtres lyriques nationaux, le festival de Cannes…

Il s’engagea dès le début de la guerre. Embarqué sur le Massalia le 20 juin 1940 avec le gouvernement provisoire en partance pour le Maroc, Jean Zay tombe dans le piège tendu par Vichy. Renvoyé en métropole, il est arrêté à Casablanca et ses biens confisqués; d’abord emprisonné à Marseille par le régime  de Pétain qui nourrit une haine implacable contre les juifs et la démocratie. Puis le 25 janvier 1941, il sera transféré à la prison de Riom: «La prison nous apprend que nous pouvons nous passer du monde»puis condamné après un simulacre de procès, à la déportation et à la dégradation militaire pour « désertion en présence de l’ennemi « . Des prisonniers meurent de froid. Lui s’exerce à tuer le temps avec des programmes rigoureux de gymnastique. De 7 à 8 h: culture physique; de 8 à 9h : promenade, de 11 à 12 h : étude.

Le 4 octobre 1940, son  procès ou plutôt un simulacre, a lieu à Clermont-Ferrand.  Il survivra cent jours à son exécution: «Ce n’est qu’en prison qu’on comprend Proust! » Jean Zay, symbole du Front populaire, est  victime d’un procès politique  et condamné à une peine qui n’avait plus été prononcée depuis Dreyfus. Vichy se venge sur ceux qu’il tient pour responsables de la défaite.  En prison, Jean Zay entretient une correspondance quasi quotidienne avec sa femme Madeleine. Et il écrit Souvenirs et solitude sur sa condition de prisonnier et L’Affaire Jean Zay où il démonte les arguments de ses accusateurs.

« Nous voulons faire entendre ce récit, dit René Albold, parce que nous croyons en sa force de témoignage et à la dimension émotionnelle que peut prendre cette écriture dans l’espace théâtral. Cette pensée d’un homme dans sa solitude, redevenue parole vivante, pourrait bien nous aider à structurer notre pensée contemporaine. » Sa mise en scène dépouillée nous fait vivre avec intensité les dernières heures de ce grand homme politique, amoureux de la France libre que fut Jean Zay et témoigne de son intégrité et de sa foi dans la justice et la liberté intellectuelle qui constituaient un acte de résistance à la dictature du gouvernement vichyste…

Edith Rappoport

Théâtre de l’Epée de Bois, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes (Val-de-Marne), jusqu’au 19 janvier.

*Samedi 12 janvier après la représentation de 16h, entretien avec Hélène Zay-Mouchard, fille de Jean Zay.

123456

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...