Singulis/Hamlet, à part Shakespeare, conception de Loïc Corbery

Singulis/Hamlet (à part Shakespeare), conception de Loïc Corbery

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Hamlet, un des rares héros littéraires à vivre au-delà du texte, et même du théâtre. Son nom a une signification pour ceux qui n’ont jamais vu ou lu la célèbre pièce. Selon Jan Kott, dans son fameux Shakespeare, notre contemporain, il est semblable à la Mona Lisa de Léonard de Vinci: bien avant d’avoir vu le tableau, on sait déjà que la Joconde sourit, mais pourquoi depuis si longtemps? «Un Hamlet parfait serait tout à la fois le Hamlet le plus shakespearien et le plus contemporain». Ce qui revient sur un plateau à donner vie à une angoisse contemporaine. On s’apprête à voir un jeune homme mélancolique à la tristesse insondable et qui se pose des questions sur la vie, l’amour, la vengeance, le pouvoir, la famille, la mort et le crime. A Pristina dans le Kosovo libéré, jouer Hamlet suscitait des échos manifestes au désir de liberté et vengeance contre l’oppresseur. Loïc Corbery, jeune acteur de la Comédie-Française, s’est emparé de cette matière shakespearienne, avec commentaires, scènes racontées, mimées, inventées  ou inspirées d’Hamlet et enrichies de lectures et musiques personnelles. L’acteur explore la forme d’écriture qu’offre le montage, selon la vision intime d’Hamlet ancien étudiant -comme aussi Horatio, Rosencratz et Guildenstern-  qui a fait ses études à l’université de Wittemberg (Saxe). Passionné de littérature, sciences, théâtre, cinéma, escrime, il écoute ACDC, Daft Punk et apprend que son père, roi du Danemark, etc.

A sa table de travail où trône un lourd magnétophone, il réécoute un texte philosophique sur le sens de la vie, avec, entre autres figures tutélaires, Sarah Bernhardt évoquant  dans L’Art du théâtre son inclination à jouer des rôles d’hommes plutôt que de femmes. Les disques vinyle se succèdent, extraits d’une boîte en carton, flamboyants encore dans leur pochette colorée surannée, avec entre autres, le visage de Marlon Brando dans Le Parrain, musique de Nino Rota. Il y a aussi des cassettes, des quotidiens avec, à la une, la mort de Coluche et celle de François Mitterrand. S’exprime ici le sentiment d’être peu de chose face à la mort. La même solitude habite le personnage de théâtre comme l’acteur. Hamlet, seul avec son deuil, rencontre le spectre de son père sur les remparts d’Elseneur, lequel lui apprend qu’il a été assassiné par son frère Claudius et oncle d’Hamlet.

Mort qu’un traître a donnée, mort subie, mort qu’on inflige en échange de sa peine… Loïc Corbery/Hamlet prend un journal et le serre pour en faire une épée ou une dague dans un duel, prêt à tuer et… finissant par tuer. Une mort prémonitoire: Ophélie et Hamlet perdront la vie, tentés par le suicide, dans un dur combat pour la vérité. La mort encore, quand il regarde le crâne de Yorick, le fou du roi, avec un journal froissé en boule pour signifier une tête pensante, et qu’il jette au loin… La pièce traite du seul théâtre, puisque la scène est l’endroit où l’on dit vraiment, où l’on est vraiment. Ou la réalité d’un meurtre sur le plateau, via la pantomime de comédiens en compagnie d’un acteur qui se cache derrière un personnage.

Les textes liés au mythe d’Hamlet résonnent, dont l’éloge du père avec le suggestif Après la bataille de Victor Hugo ou «ce héros au sourire si doux» qui intime à un hussard de donner tout de même à boire à un «Espagnol de l’armée en déroute»lequel blessé  a essayé de tuer ce père. Est évoqué aussi la figure paternelle du Hamlet-machine d’Heiner Muller avec un poignant souvenir de son enfance : «1933, le 31 janvier à quatre heures du matin, mon père, fonctionnaire du parti social-démocrate d’Allemagne, fut arrêté dans son lit. Je m’éveillai, le ciel devant la fenêtre, noir, bruit de voix, de pas. A côté, on jeta des livres par terre…» Résonne ici la lutte contre le pouvoir autoritaire, la trahison, l’usurpation, l’oubli des siens et du passé, la tentation de la folie. Une marche pour la vérité de Loïc Corbery, que tient une solide et belle culture: l’apanage de tout acteur qui s’interroge sur lui-même.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel, Paris I er, jusqu’ au 24 février. T. : 01 44 58 15 15.

 


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