Peu importe si l’histoire nous considère comme des barbares de Radu Jude

Peu importe si l’histoire nous considère comme des barbares de Radu Jude

ca-mest-egal-si-lon-entrera-dans-lhistoire-comme-barbaresQui se souvient des quelque 380.000 juifs roumains, massacrés ou déportés! Et des près de 20.000 d’entre eux, assassinés à Odessa en 1941 par l’armée nationale, sur ordre du maréchal Antonescu, l’homme fort du régime, avec la bénédiction de l’Eglise orthodoxe. A l’époque, le pays, allié d’Hitler, dépassa les attentes du dictateur et était enthousiaste à l’idée de mettre en œuvre la solution finale, au nom de l’intégrité du peuple roumain.

Après Aferim! qui reçut l’Ours d’argent de la meilleure mise en  scène à Berlin en 2015 et qui traitait des Tsiganes en Roumanie (voir Le Théâtre du Blog), Radu Jude dévoile un pan d’histoire peu connu en général et passé sous silence dans son pays. Il met en scène dans ce film, une jeune artiste, Mariana Marin qui se bat pour faire revivre cet épisode douloureux dans un spectacle de rue grand public. On assiste à sa préparation avec choix des uniformes des armées en présence : allemande, russe et roumaine, consultation d’archives : il y en a peu,  photo d’un gibet, images du procès après la guerre du maréchal Mihail Antonescu et de sa clique… Les répétitions se déroulent dans l’imposant Musée national militaire de Bucarest avec de nombreux figurants amateurs que la jeune femme dirige d’une poigne d’acier, de même qu’elle tiendra bon face aux nombreuses embuches.

Dans un néo-nationalisme ambiant, la voix dissonante de Mariana (Iona Jacob) a du mal à se faire entendre et certains figurants refusent participer à cette mise en scène «anti-roumaine»!  Le fonctionnaire qui finance l’opération (Alexandru Dabija) lui demande de minimiser la part prise aux massacres par l’armée roumaine: selon lui, il ne faut pas utiliser les deniers publics pour choquer les enfants et porter atteinte à la Nation. Loin de céder, Mariana se bat, avec l’appui des livres d’historiens, philosophes et écrivains. «Foutus gens cultivés! » dit le sympathique édile, censeur malgré lui.

Avec cette mise en abyme qui convoque le théâtre, le réalisateur fait le portait d’une femme courageuse se battant seule dans un monde d’homme et il  montre la difficulté des artistes à faire aujourd’hui des créations qui iraient à l’encontre de l’Histoire officielle. Censurés ? Non, mais surveillés. Comme son héroïne pendant les répétitions de sa pièce. Son film est une réponse au discours du Maréchal Antonescu qui déclara au Conseil des Ministres, en juillet 1941:  «Peu importe, si l’histoire nous considère comme des barbares» ! Il y prônait l’ »affranchissement ethnique» et «la purification de notre peuple», tout en justifiant le carnage mené à bien à Odessa, l’automne de la même année.  Il fut condamné à mort et fusillé en 1946 par le Tribunal du peuple pour crimes  «contre la paix, contre le peuple roumain, les peuples de la Russie soviétique, les juifs, les gitans  et pour autres crimes de guerre »

Malgré cela, l’opinion publique voit aujourd’hui en lui un homme providentiel  récupéré grâce à  son anti-communisme et parce qu’il n’était pas corrompu. « Maintenant, dit Radu Jude, ce ne serait plus possible de tourner un tel film. » Entre fiction et documentaire, Peu importe si l’histoire nous considère comme des barbares pose la bonne question, celle de la vérité historique et de ses représentations.

Mireille Davidovici

Film vu au Forum des Images, 2 rue du Cinéma, Forum des Halles, Paris Ier dans le cadre de la saison France-Roumanie 2019. Sortie en salles le 20 février.

 


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