Notre parole, textes de Valère Novarina, mise en scène de Cédric Orain

Notre parole, textes de Valère Novarina, mise en scène de Cédric Orain

2F5018E5-AA35-4406-832A-B6CF1B1DD580«Un porteur d’ombre, un montreur d’ombre pour ceux qui trouvent la scène trop éclairée :quelqu’un qui a été doué d’un manque, quelqu’un qui a reçu quelque chose en moins. »  Valère Novarina est assez amoureux de la langue française pour être capable de l’inventer. Il collectionne les mots, les ausculte, les  prolonge dans leur logique de naissance, les pousse dans leurs retranchements… Ce qui les augmente. Il en défouraille des listes gigantesques et jouissives. Aussi, depuis que la télévision enchaîne les usagers (c’est un métier, voir Vous qui habitez le temps), n’aime-t-il pas l’essorage que les présentateurs font subir à la langue.

On ne dira pas langue de bois, ce serait faire offense au bois, ni même de papier mâché et remâché: la presse écrite garde encore un peu de dignité. C’est une langue en plastique,  en pixels: à la fois en miettes, lisse et vide. Le vide n’est pas la même chose que le manque. La parole, dit Valère Novarina, naît de ce manque, de ce pont à établir entre deux êtres séparés. Notre parole, bel et bien confisquée par les écrans, il faut l’exercer pour la reprendre. Ce qu’il fait avec ses listes, sa grammaire décalée, juste à côté de celle qu’on lui a enseignée avec les temps du passé dans Vous qui habitez le temps: « Seize temps sont quand il en est encore temps : le présent lointain, le futur avancé, l’inactif présent, le désactif passé, le plus que présent, son projectif passé, le passé postérieur, le pire que passé, le jamais possible, le futur achevé, le passé terminé, le possible antérieur, le futur postérieur, le plus que perdu, l’achevatif, l’attentatif.  » Il le fait ici avec les joies et les peines du subjonctif : «Il eût fallu que vous le sussiez… »

Le théâtre lui offre aussi bien des délectations : dans sa Lettre aux acteurs comme dans Opérette imaginaire, il décortique avec une certaine tendresse les codes du vieux théâtre pour les mener à leurs extrêmes conséquences, quasi surréalistes. Surtout, ne vous privez pas des irrésistibles apartés d’un théâtre “psychologique“ poussé ici jusqu’à l’absurde !

Cédric Orain a déjà travaillé sur les textes de Valère Novarina. À côté de Notre parole, un article toujours d’actualité sur les mauvais traitements infligés à la langue par les médias, le metteur en scène présente une sorte de cabaret, de « menu-dégustation» du corpus de son auteur. Les numéros s’enchaînent, mais sans nous livrer ou nous délivrer, une ligne de lecture unique, reliés cependant par un ange du bizarre incarné par le comédien-chanteur Olav Benestvedt, aède couronné de fleurs.

Mais le fil conducteur de ce spectacle-arlequin, c’est, bien sûr, le spectateur qui le tire lui-même ; après tout, et avant tout, il s’agit de notre parole. Les deux autres comédiens, dans leur fonction illustrative de marionnettes, peuvent s’en donner à cœur joie. Devant un rideau rouge projeté sur écran, après les fameux trois coups (signe même du théâtre pour ceux qui n’y vont jamais), ils peuvent faire leur entrée et jouer à jouer. Une réminiscence de Tchekhov, une parodie de comédie à l’anglaise, un clair de lune romantique, un tango interrompu… Tout le vocabulaire de la danse classique -un nom pour chaque pas, un pas pour chaque nom et en direct- est, comme il se doit chez Valère Novarina, étendu à quelques inventions nouvelles qui le font exploser. En un mot comme en trois : Céline Millat-Baumgartner et Rodolphe Poulain sont épatants (n’ayons pas peur des mots vieillis, chargés de la nostalgie de ce qu’on n’a pas connu), drôles, précis et d’une énergie sans faille.

Notre Parole donne une nouvelle image des textes de ce dramaturge qui ne les a jamais refusés à d’autres metteurs en scène. On n’est pas emporté par le torrent verbal que l’on trouve dans certaines de ses réalisations mais plutôt piqué au vif, interpellé, sollicité par le rire, emmené dans des variations d’un rythme parfois alangui. Cela donne un spectacle poétique et politique : un aspect important de son écriture et à ne pas oublier depuis L’Atelier Volant. La langue que l’on parle et que l’on écrit, nous définit, nous engage, nous distingue, nous marque, nous constitue ; elle donne forme à nos émotions, garde ses mystères… C.Q.F.D. : Notre parole vaut le détour : Cédric Orain et ses camarades nous ramènent en effet dans le chemin de notre propre langue que personne n’a le droit d’abimer.

Christine Friedel

Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIV ème, jusqu’au 2 mars. T. : 01 43 13 50 50.


Archive pour 16 février, 2019

Notre parole, textes de Valère Novarina, mise en scène de Cédric Orain

Notre parole, textes de Valère Novarina, mise en scène de Cédric Orain

2F5018E5-AA35-4406-832A-B6CF1B1DD580«Un porteur d’ombre, un montreur d’ombre pour ceux qui trouvent la scène trop éclairée :quelqu’un qui a été doué d’un manque, quelqu’un qui a reçu quelque chose en moins. »  Valère Novarina est assez amoureux de la langue française pour être capable de l’inventer. Il collectionne les mots, les ausculte, les  prolonge dans leur logique de naissance, les pousse dans leurs retranchements… Ce qui les augmente. Il en défouraille des listes gigantesques et jouissives. Aussi, depuis que la télévision enchaîne les usagers (c’est un métier, voir Vous qui habitez le temps), n’aime-t-il pas l’essorage que les présentateurs font subir à la langue.

On ne dira pas langue de bois, ce serait faire offense au bois, ni même de papier mâché et remâché: la presse écrite garde encore un peu de dignité. C’est une langue en plastique,  en pixels: à la fois en miettes, lisse et vide. Le vide n’est pas la même chose que le manque. La parole, dit Valère Novarina, naît de ce manque, de ce pont à établir entre deux êtres séparés. Notre parole, bel et bien confisquée par les écrans, il faut l’exercer pour la reprendre. Ce qu’il fait avec ses listes, sa grammaire décalée, juste à côté de celle qu’on lui a enseignée avec les temps du passé dans Vous qui habitez le temps: « Seize temps sont quand il en est encore temps : le présent lointain, le futur avancé, l’inactif présent, le désactif passé, le plus que présent, son projectif passé, le passé postérieur, le pire que passé, le jamais possible, le futur achevé, le passé terminé, le possible antérieur, le futur postérieur, le plus que perdu, l’achevatif, l’attentatif.  » Il le fait ici avec les joies et les peines du subjonctif : «Il eût fallu que vous le sussiez… »

Le théâtre lui offre aussi bien des délectations : dans sa Lettre aux acteurs comme dans Opérette imaginaire, il décortique avec une certaine tendresse les codes du vieux théâtre pour les mener à leurs extrêmes conséquences, quasi surréalistes. Surtout, ne vous privez pas des irrésistibles apartés d’un théâtre “psychologique“ poussé ici jusqu’à l’absurde !

Cédric Orain a déjà travaillé sur les textes de Valère Novarina. À côté de Notre parole, un article toujours d’actualité sur les mauvais traitements infligés à la langue par les médias, le metteur en scène présente une sorte de cabaret, de « menu-dégustation» du corpus de son auteur. Les numéros s’enchaînent, mais sans nous livrer ou nous délivrer, une ligne de lecture unique, reliés cependant par un ange du bizarre incarné par le comédien-chanteur Olav Benestvedt, aède couronné de fleurs.

Mais le fil conducteur de ce spectacle-arlequin, c’est, bien sûr, le spectateur qui le tire lui-même ; après tout, et avant tout, il s’agit de notre parole. Les deux autres comédiens, dans leur fonction illustrative de marionnettes, peuvent s’en donner à cœur joie. Devant un rideau rouge projeté sur écran, après les fameux trois coups (signe même du théâtre pour ceux qui n’y vont jamais), ils peuvent faire leur entrée et jouer à jouer. Une réminiscence de Tchekhov, une parodie de comédie à l’anglaise, un clair de lune romantique, un tango interrompu… Tout le vocabulaire de la danse classique -un nom pour chaque pas, un pas pour chaque nom et en direct- est, comme il se doit chez Valère Novarina, étendu à quelques inventions nouvelles qui le font exploser. En un mot comme en trois : Céline Millat-Baumgartner et Rodolphe Poulain sont épatants (n’ayons pas peur des mots vieillis, chargés de la nostalgie de ce qu’on n’a pas connu), drôles, précis et d’une énergie sans faille.

Notre Parole donne une nouvelle image des textes de ce dramaturge qui ne les a jamais refusés à d’autres metteurs en scène. On n’est pas emporté par le torrent verbal que l’on trouve dans certaines de ses réalisations mais plutôt piqué au vif, interpellé, sollicité par le rire, emmené dans des variations d’un rythme parfois alangui. Cela donne un spectacle poétique et politique : un aspect important de son écriture et à ne pas oublier depuis L’Atelier Volant. La langue que l’on parle et que l’on écrit, nous définit, nous engage, nous distingue, nous marque, nous constitue ; elle donne forme à nos émotions, garde ses mystères… C.Q.F.D. : Notre parole vaut le détour : Cédric Orain et ses camarades nous ramènent en effet dans le chemin de notre propre langue que personne n’a le droit d’abimer.

Christine Friedel

Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIV ème, jusqu’au 2 mars. T. : 01 43 13 50 50.

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