Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman,mise en scène de Julie Deliquet


Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman, traduction de Lucie Albertini et Carl Gustaf Bjurström, version scénique de Florence Seyvos, Julie Deliquet et Julie André, mise en scène de Julie Deliquet

©PASCAL VICTOR / ARTCOMPRESS

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Ingmar Bergman considérait Fanny et Alexandre comme son œuvre testamentaire. A l’origine, un roman  qu’il adapta pour une série télévisée et dont il tira un film qui reçut quatre Oscar en 1984! Julie Deliquet dans la première partie du spectacle fait revivre sur le plateau la vie réelle d’une compagnie de théâtre. A la fin d’une représentation, Oscar, le fils d’Helena Ekdhal (Denis Podalydès) a pris la succession de sa mère à la direction du théâtre. Et il offre au public et à toute son équipe, ses meilleurs vœux de Noël; il annonce aussi qu’il va faire une mise en scène d’Hamlet. Derrière un rideau de tulle, on voit la joie de cette grande famille de comédiens réunis pour fêter Noël. Buffet largement garni, on boit du champagne et on chante. La fête finie, on mettra une servante pour la sécurité sur la scène,  quant tout est éteint dans le théâtre. Oskar va commencer les répétitions d’Hamlet: on le voit en fantôme du Roi apparaissant soudain à son fils Hamlet et il lui dit qu’il a été la victime d’un crime perpétré par Claudius. Mais Oskar va mourir subitement en scène comme Molière… Fin de la première partie.

Après l’entracte, son épouse Émilie Ekdhal (Elsa Lepoivre) qui est aussi une actrice, vient sur le devant de la scène et s’adresse au public pour lui dire qu’après la mort d’Oscar, elle a abandonné la direction de la troupe, et qu’elle va épouser un évêque: Edvard Vergerus (Thierry Hancisse). Et qu’elle ira vivre chez lui avec ses enfants, Fanny (Rebecca Marder)et Alexandre (Jean Chevalier) pour essayer de retrouver un sens à son existence. Et là, Julie Deliquet nous conte une histoire, celle d’une famille mal recomposée avec catastrophe annoncée, et que la troupe des Ekdal- ce sont ici les mêmes acteurs- aurait pu jouer sur son plateau… Dans une haute chambre aux murs carrelés aussi sinistres que lui et évoquant une ancienne boucherie, cet évêque luthérien, un triste pervers très violent, ne supporte pas Fanny et Alexandre. L’adolescent lui résiste mais il va durement le fouetter sur son lit jusqu’au sang. On n’est pas loin de l’univers de Charles Dickens et d’August Strindberg.

« Il n’ était pas question, dit Julie Deliquet, de rivaliser avec la beauté des images de cinéma ou des descriptions du roman, en signant une transposition de plus ; il nous fallait donc trouver un autre biais, un autre abri pour notre adaptation. Or, il y a ce théâtre des Ekdahl et ce théâtre de la Comédie-Française avec, dans un cas comme dans l’autre, une troupe permanente; c ’est donc ce fil que nous avons choisi.” Et Julie Deliquet qui a sans doute flairé le danger qu’il y a adapter pour la scène ce qui était à l’origine un roman (une véritable manie actuellement),  a renoncé à certaines scènes mais en a gardé d’autres de la série télévisée qu’Ingmar Bergman avait ensuite coupées pour le film.

Pour la metteuse en scène, «La matière de Bergman -par sa dimension psychanalytique et surréaliste parfois- autorise à aller jusqu’au bout d’une telle démarche artistique. » Pourquoi pas mais cela donne quoi ? De l’excellent et aussi du pas très bon. Julie Deliquet a eu la grande chance d’avoir avec elle une troupe exceptionnelle: avec en plus de ceux déjà cités: Dominique Blanc, Denis Podalydès, Hervé Pierre, Thierry Hancisse, Noan Morgenstern, Gilles David, Anne Kessler que l’on reconnaît à peine en vieille dame, Véronique Vella, Cécile Brune, Laurent Stocker, Julie Sicard, Anne Cervinka, Gaël Kamindi… Brillants et tous impeccables, que ce soit pour des grands ou petit rôles, dans la première ou la seconde partie. Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française a donné toutes ses chances à Julie Deliquet, en lui offrant une distribution aussi exceptionnelle. Pour dire le vrai faux comme le faux vrai, dans la réalité comme dans la fiction. «L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas la vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge, disait déjà le grand dramaturge japonais Chikamatsu Monzeamon. Direction d’acteurs, unité de jeu, scénographie, lumières… Tout est dans l’axe et les comédiens du Français réunis se font visiblement plaisir. Un plaisir que le public le soir de  cette première semblait partager…

Cela dit, on n’est pas obligé d’entrer dans toutes considérations esthético-philosophiques de Julie Deliquet dans sa note d’intention, et à vrai dire un peu prétentieuses. Elle semble une fois de plus découvrir la mise en abyme, le théâtre dans le théâtre, le thème de la fausse vie et de la vraie fiction: Denis Podalydès, spectre d’Hamlet revenant dans la seconde partie en fantôme du père avec des allées et venues des comédiens dans la salle, des adresses au public… Bref, il y a ici comme une sorte d’anthologie des procédés que l’on voit un peu partout depuis quelque trente ans sur les scènes. « Et puisqu’ on a dévoilé toutes les ficelles, tous les rouages, tous les artifices du théâtre dans la première partie, je n’ai pas l’impression de passer dans la deuxième, à un mode de représentation «classique» mais plutôt à l’exploration d’un théâtre inédit pour moi.» Oui, mais voilà, les improvisations, ou pour faire actuel: la trop fameuse « écriture de plateau» dans la première partie ne font  pas naître grand chose d’intéressant sur le plan textuel.  Si, au début, on est ébloui par la générosité et la justesse du jeu, la suite de ces soixante-dix minutes nous a paru longuette. Et dans la seconde, le texte d’Ingmar Bergman, même visiblement remanié, a bien du mal à s’imposer. Heureusement, Thierry Hancisse, tout à fait remarquable, est un inquiétant évêque. Mais le court moment où il fouette jusqu’au sang le pauvre Alexandre, n’est pas très bien mis en scène et il faut se pincer pour y croire. Au théâtre, le réalisme passe souvent mieux par la suggestion.

Et on ne retrouve pas ici les qualités du film. Ingmar Bergman, très grand réalisateur de cinéma  n’était sans doute pas un aussi bon auteur de théâtre… Nous ne croyons pas du tout comme Julie Deliquet que «l’hyper-matière du texte né des improvisations, nous sert à aller vers Bergman. » Et elle dit avoir voulu «voir comment Bergman et la troupe de la Comédie-Française se rejoignent. »  Quant aux parties improvisées où Julie Deliquet « essaie de dégager certains parallèles, certaines provenances, certaines similitudes dans les doutes et les questionnements que peuvent avoir des acteurs du Français sur leur propre carrière. » Toute cette thématique l’intéresse sans doute, mais nous ? Pas vraiment…

Un spectacle bien dirigé avec une bande d’acteurs, des plus jeunes aux plus âgés, tous exceptionnels, avec un jeu sobre et de plus rigoureux, mais dont la matière textuelle assez conformiste n’a encore une fois rien de très convaincant. Surtout en deux heures quarante cinq avec entracte. Dommage. A vous de voir si cela vaut le coup d’aller passer une soirée salle Richelieu…

 

Philippe du Vignal

Comédie-Française, salle Richelieu, Paris I er, en alternance.

 


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