Aux Arts citoyens, Université citoyenne des arts de la rue à Limoges

Mairie_de_Limoges_depuis_la_gareAux Arts citoyens, Université citoyenne des arts de la rue à Limoges

La Fédération des Arts de la rue organise comme chaque année une rencontre sur plusieurs jours  avec  différentes tables rondes. Les intervenants sont des responsables culturels représentant des régions, villes ou départements, avec parfois des observateurs ironiques comme Jean-Michel Lucas, alias Kasimir Bizou. La première journée est consacrée à: Nouvelles régions, nouvelles politiques culturelles pour les arts de la rue et la deuxième à: Du local à l’international, quelle politique culturelle pour la création artistique en espace public? On évoque les résidences au long cours et les appels à projets innovants inter-générations…

Jean-Michel Lucas évoque la fusion de trois Régions: Rhône, Alpes, Auvergne, ce qui rend les choses compliquées.  En Aquitaine, des acteurs volontaires se sont réunis pendant dix huit-mois, il y a eu cinquante réponses à l’appel à projet et quatre-vingt volontaires dans la Région … Fin 2014, des ateliers de travail sur les friches industrielles ont aussi été organisés. Mais aucune réponse ne put être donnée sur la politique culturelle de la future grande Région. Fin 2017, après trois journées de conférences, le rapport en janvier 2019 a été adopté sans aucune nouvelle mesure.

Un metteur en scène évoque « l’étrange mariage entre la Bourgogne et la Franche-Comté. Il y a de nouveaux dispositifs en région pour les auteurs de théâtre, les cinéastes et les créateurs d’arts visuels. La culture fait partie de rayonnement d’un territoire, c’est une dimension de l’action publique. Comme pour les Scènes Nationales, il devrait y avoir des projets itinérants. »
En 2014, Limoges a changé de majorité: les socialistes succèdent aux Centre-Droite. La ville n’est plus la capitale de la plus petite Région de France, au profit de Bordeaux.

André Vincent, directeur depuis 2011, des Affaires culturelles de Givors  (Agglomération de Lyon) qui est très intéressé par les arts de la rue, parle de sa ville, pauvre et fortement marquée par la désindustrialisation mais qui dispose d’équipements culturels. Grégory Gendre, maire de Dolus (17.550 habitants) dans l’île d’Oléron où a lieu un festival d’arts de la rue, a dû signer un permis de construire (1.750 m2!) pour un Mac Do. Forcé par la décision de la cour administrative d’appel de Bordeaux. « Dans une île, on est très à cheval sur l’écologie et le bilan carbone de cette implantation est énorme. Et Mc Donald’s a refusé d’utiliser les tomates et le poisson de l’île d’Oléron. » (…) « Après Aubierre (Puy-de-Dôme), Dolus est la deuxième collectivité où une personne morale extérieure impose un aménagement du territoire sans prendre en considération ses impacts à court, moyen et long terme.»

André Brouille, maire de Décines (Agglomération de Lyon) a monté un projet d’accompagnement de théâtre et il a récemment accueilli la compagnie des Bains Publics avec une installation participative regroupant des balnéo-stations (voir Le Théâtre du Blog). Sophie Bardet, conseillère-théâtre de la D.R.A.C. à Poitiers essaye, elle, de monter un Centre des Arts de la Rue dans la nouvelle Région Nouvelle-Aquitaine. Isabelle Jans, directrice de l’association des arts de la rue, des arts du cirque et des arts forains établie en Wallonie-Bruxelles, essaye de favoriser  son développement mais a du mal à monter de nouveaux projets, bien qu’il y ait des bourses pour l’aide à la création.  Elle a accueilli le chorégraphe et artiste performeur Zora Snake, figure emblématique de sa génération dans son Cameroun natal et en Afrique. «Entre les lignes d’une chorégraphie, dit-il, se dessine une dramaturgie juste et sincère dans un espace vide, brute ou remplie »D’où l’idée de comment transformer l’espace public en scène de révolution artistique par la danse d’aujourd’hui. » (…) « Donner une autre image à l’espace public, c’est le penser artistiquement aussi. C’est semer une graine et arroser, c’est veiller à sa racine et sa tige, afin qu’elle puisse produire des fruits naturels bénéficiant à tous. »

Le Belge Luc Carton dit qu’il partage son exotisme avec d’autre pays. Pour lui, « la Belgique s’est construite par défaut et Bruxelles est la capitale la plus populaire du monde occidental. La politique francophone belge est modeste mais l’éducation populaire est notre premier budget et le deuxième,  celui  des centres culturels. Mais la dimension culturelle des droits humains est oubliée. Il faut exprimer notre vision du monde, délibérer, arbitrer. Nous avons travaillé avec Franck Lepage, nous en avons marre de perdre notre vie, à la gagner…Le sens de la vie sociale est remis en cause. Il y a un retour du religieux, de l’archaïque, du patriarcat, une privatisation. Les hôpitaux, les écoles ont besoin de citoyens qui réfléchissent, la culture doit sortir de ses murs, Luc Carton expose sa conception du projet participatif. Il y un rapport entre travail et emploi. La société repose sur le plein emploi. Un dessin, une danse, un pied de nez, on réutilise perpétuellement les mêmes mots remaniés. Il faut mettre à bas la prédominance de l’argent. Comment introduire la production écologique dans la culture. Les Centre Nationaux des Arts de la Rue ont avorté:  il faut donc changer de ressources et faire en sorte que les gens aient le droit à la parole. A quelles conditions, est-on réellement participatif ? Si c’est du socio-culturel, ce ne serait pas de l’art ! La hiérarchie et les droits culturels, est-ce compatible? Non ! Comment faire pour trouver le cadre? Il faut explorer les territoires, construire un parcours symbolique et accepter les rapports sociaux. »

Pour Jean Digne, ancien directeur de l’Association française d’action artistique, « il faudrait remplacer le ministère de la Culture par une O.N.G. et chercher le point G du théâtre. Les droits culturels sont une résurgence du XIX ème siècle. Au lendemain de la deuxième Guerre mondiale, il y a eu la création des Maisons des Jeunes et de la Culture. La démocratie est gravement menacée, comme la construction européenne. Le partage du monde entre économique, social et culturel doit être contesté! »

L’autobus d’Hélène qu’elle emmène dans les villages de Franche-Comté (voir Le Théâtre du Blog) cherche à établir du lien social depuis plus de trois ans mais n’a ni lieu ni subvention. Les gens n’auraient-ils plus envie de rencontre ni de partage: «Ce n’est pas l’objet final qui compte, dit-elle, mais la rencontre; j’ai besoin d’appendre à vivre avec les autres !» Luc Carton reprend: «Sortons du patriarcat, l’époque est mûre, le mouvement est plus ascendant que descendant. Dans l’espace public, on rencontre ceux qu’on ne connaît pas. La participation est un poison pour l’esprit, il faut faire exploser ce mot égalité, le droit permet d’indexer la manière dont on peut faire œuvre ensemble. Vendre sa force de travail à quelqu’un qui en dispose, n’est plus d’actualité. Avec la massification des diplômes, nous sommes plus cultivés et nous pouvons faire beaucoup plus dans l’espace public et devenir auteur là où on est. »

Jacques Livchine proclame: «Invente ou je te dévore! » « Notre société se vautre dans le lit de l’économie. Ici, on se passe de hiérarchie,  on choisit le meilleur!  Dans une coopérative, il n’y a pas de hiérarchie de jugement, il faut mettre le maître en absence… Nous devons redéfinir la richesse, ne pas avoir une réponse mais partir avec une question. Comment changer le monde ? Qu’est-ce qui plaît à mon cœur?  Prendre soin des amorces et collectionner les fables. S’interroger sur toutes les assignations de genres, de places. Faire tomber les hiérarchies. Raconter l’expérience collective. »

Jacques Livchine évoque aussi le travail de son Théâtre de l’Unité avec le Cercle des Idioties dans Etouvie, un quartier au Nord-Est d’Amiens, sensible mais calme, enclavé entre la Somme et la route d’Abbeville. En 2007, au cours d’une soirée orchestrée par le Théâtre de l’Unité, des centaines d’habitants avaient attendu l’implosion imminente (bidonnée bien sûr, vu la grande proximité du public!) de l’immeuble de la Tour bleue,  avant une rénovation urbaine. En  2009,  Jean-Pierre Marcos, le directeur du Pôle régional cirque et arts de la rue à Amiens, avait  rappelé que « travailler dans l’espace public nécessite d’être attentif à l’évolution de la ville, notamment sur le plan urbanistique. Telle artère, occupée par des spectacles le temps d’un festival, devient zone piétonne quelques années plus tard. » Le Théâtre de l’Unité a aussi monté il y a trois ans un Parlement de rue qui s’est joué vingt-trois fois dans des villes différentes: quelque dizaines de propositions de loi ont été ainsi examinées.

Sébastien et Elise retracent l’histoire de l’intermittence créée en 1936 pour les techniciens et cadres du cinéma. En 1939, on crée la caisse des congés-spectacles. En 1958, l’assurance chômage et l’UNEDIC. Puis dix ans plus tard, l’annexe VIII pour les artistes du spectacle vivant. Et en 1972, le régime de l’intermittence pour le chômage. En 2003, on était indemnisé 10,5 mois pour 507 heures qui donnaient 243 jours d’indemnisation. Avec Emmanuel Macron, on repart sur la C.S.G. Le gouvernement  donne 3.900 € pour  douze mois flottants. » (…) « Le gouvernement veut faire des économies  de quatre milliards  sur le chômage. La crise des gilets jaunes nous a sauvés et nous sommes indemnisés sur cinq cent sept heures pour douze mois et pour 3. 900 €. Mais pas de cumul des congés payés et des indemnités chômage. Les règles d’indemnisation se sont dégradées et on a changé les règles du jeu. »

Au cours de la deuxième journée, on propose de redéfinir la richesse. Avec quatorze questions comme entre autres:  le 1% accordé aux travaux publics : Valérie de Saint-Do travaille  à un livre blanc sur la transformation des espaces publics.
La construction d’une œuvre avec les habitants: à Montpellier,  une campagne réussie de cartes postales. Il faut établir une  relation, déterminer les enjeux et les objectifs, aller aux rendez vous à trois, faire un compte rendu écrit, trouver un compromis. L’Etat n’est pas prêt à partager le pouvoir. 

Atelier de spectacle vivant : Les femmes sont moins payées que les hommes. Il faut se poser la question du genre: qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qu’une femme ?
Mettre en place une journée du matrimoine. Quand on ne s’inquiète plus de leur sexe, on commence à s’inquiéter de ce qu’elles ont dans la tête! Le problème de la disparité hommes-femmes. On cite Karl Marx: «Les circonstances créent l’homme, à l’homme de créer les circonstances ! »

Paul Ariès, journaliste et politologue, un des penseurs contemporains de la décroissance, évoque la gratuité. « Elle répond, dit-il, à l’urgence sociale et écologique et offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète: marchandisation, monétarisation, utilitarisme et économisme. Elle nous propulse vers un au-delà des logiques de besoins et de rareté. La gratuité que nous devons défendre, relève d’une construction. Économique, d’abord: l’école publique est gratuite mais l’impôt la finance. La gratuité libère le service du prix, pas du coût. Culturelle, ensuite : il ne s’agit pas de promettre une liberté sauvage d’accès aux biens et aux services, mais de l’adosser à des règles. » (…) Les arts de la rue peuvent être un laboratoire de jouissance. L’être humain est un être social. La solution n’est pas du côté du « toujours plus ». Il faudrait mobiliser trente milliards par an pour réduire la pauvreté, soit  y consacrer autant que coûte le gaspillage alimentaire aux Etats-Unis. »

« On devrait créer, poursuite Paul Ariès, un observatoire de la gratuité dans l’ensemble de la sphère publique pour l’eau et les services culturels. » (…) « Si nous sommes démunis pour l’avenir, c’est en nous souvenant du passé ! Pour l’écologie, le mode de vie des puissants est indéfendable, il faut trouver une alternative, ne pas revenir en arrière mais faire des pas de côté. Au XX ème siècle, nous avons accordé trop de place à l’économie. Rien n’est désespéré mais il faut construire la gratuité au cœur des élections municipales. Il faut inventer un autre mode de vie pour une transition écologique impossible. »

Edith Rappopport

Ces Rencontres ont eu lieu les 12 et 13 février à Limoges (Haute-Vienne).


Archive pour 19 février, 2019

Petite balade aux enfers, texte et mise en scène de Valérie Lesort

Petite balade aux enfers, texte et mise en scène de Valérie Lesort

6A5B70A7-2295-48A1-9C45-F9248633E91FAprès neuf jours d’intenses répétitions, c’est une version iconoclaste et joyeuse d’Orphée et Eurydice de Gluck, avec la pianiste Marine Thoreau La Salle et le chœur de la maîtrise populaire de l’Opéra-Comique. Ils accompagnent Marie Lenormand (Orphée), Judith Fa (Eurydice) et Marie-Victoire Collin (Amour) dans une expérience scénique originale. Pour les incarner, trois petites marionnettes qui ont le visage des chanteuses. D’autres apparaissent, dont Zeus qui raconte la fable de cet opéra. Dans le petit castelet, construit pour l’occasion et  à la frise qui rappelle celle du cadre de scène de l’Opéra-Comique, les marionnettes sont manipulées selon la technique dite du théâtre noir: avec une forte lumière latérale, ce qui laisse invisibles les  intervenants habillés de noir.

Pascal Laajili a conçu les lumières et la scénographie, Valérie Lesort a fabriqué les marionnettes avec Sami Adjali, un ancien des Guignols de l’info qui est aussi manipulateur et Carole Allemand. Christian Hecq, de la Comédie-Française, prête sa voix à Zeus et à Amour, tout en animant lui aussi quelques pantins. Cette pièce en une heure s’inscrit dans le cadre de Mon premier festival d’Opéra où on invite le jeune public à franchir le seuil de cette institution. Quel que soit son âge, le public a salué ce spectacle burlesque et poétique qui pourrait facilement partir en tournée, vu la simplicité de son dispositif scénique. Une belle manière d’initier les enfants au plaisir du théâtre et aux œuvres lyriques…

Jean Couturier

Spectacle joué du 13 au 17 févier à l’Opéra-Comique, 1 place Boieldieu, Paris II ème. T. : 01 70 23 01 31. 

L’Impossible procès, devoir d’Histoire en Guadeloupe de Guy Lafages, adaptation et mise en scène de Luc Saint-Eloy

Photo Félix Denis  L'impossible procès Martinique 2

L’Impossible Procès, devoir d’Histoire en Guadeloupe de Guy Lafages, adaptation et mise en scène de Luc Saint-Eloy

En 1967, un grave incident raciste eut lieu à Basse-Terre, chef-lieu du département de la Guadeloupe. Et Max Jeanne s’en est inspiré pour écrire un roman poético-réaliste La Chasse au Racoon ponctué d’humour rabelaisien et qui transforma une confrontation en légende.Vladimir Snarsky, propriétaire blanc d’un magasin de chaussures lâcha son berger allemand pour chasser Raphaël Balzinc, un vieux cordonnier noir et handicapé qui installait son étal en face de son commerce. Znarsky, militant au parti gaulliste U.N.R., dit à son chien: «Dis bonjour au nègre ! Ce qui  fut à l’origine d’émeutes et de grèves à Basse-Terre et à Pointe-à-Pitre; le préfet fit déployer deux escadrons de gendarmerie.

Le caractère xénophobe du geste était évident et l’association entre chien et esclavage avait rouvert une blessure encore trop présente à la mémoire et évoquait des souvenirs pénibles. Et cela avait provoqué une émotion dans toute l’île et déclenché une colère anticolonialiste qui couvait depuis longtemps! Il y eut par la suite un soulèvement  des ouvriers du bâtiment, des débats publics, des articles dans la presse d’opposition et d’autres incidents qui inquiétèrent les autorités… On a parlé de trois morts, chiffre qui n’a jamais été confirmé. Mais, à la suite de ces violences, dix-huit Guadeloupéens, issus de toutes les classes de la société, furent traduits devant la Justice. Accusés de porter atteinte à l’intégrité du territoire français et de meurtre. Le procès  eut lieu du 9 février au 1er mars 1968.

À l’occasion du cinquantenaire de ce procès devant la dixième Chambre correctionnelle à Paris, Luc Saint-Eloy, auteur dramatique, acteur et metteur en scène mais aussi directeur artistique du  Théâtre de l’Air nouveau, a créé un spectacle inspiré des interventions authentiques prononcées les derniers jours du procès. Cette reconstitution, conçue par Guy Lafages et Luc Saint-Eloy, à partir des plaidoyers des avocats et des verdicts prononcés, est d’un grand intérêt historique. Elle rassemble en effet la population guadeloupéenne autour d’une période importante d’une histoire que les archives officielles existantes n’ont jamais permis d’élucider. Mais c’est surtout une création artistique où le metteur en scène  clarifie les opinions de l’auteur et impose une remise en question critique des rôles alors joués par les différentes structures alors au pouvoir en Guadeloupe.  

Photo Félix Denis

Photo Félix Denis

Dès le début, les différentes interventions sont annoncées sur écran et soulignent les thématiques qui seront abordées, pour casser l’illusion et mettre en valeur les éléments formels.  Cette suite de courts épisodes s’inspire de la dialectique chère à Bertolt Brecht et permet aux auteurs d’insister sur l’opposition entre les preuves de culpabilité présentés par l’accusation et la manière dont elle a pu falsifier des documents pour faire valoir son point de vue.    

Il en ressort  un doute profond quant à la véracité des propos tenus au fur et à mesure du procès, quant à la nature dite subversive du G.O.N.G (Groupement d’Organisation National Guadeloupéen). En montrant que le fait de choisir quelques lignes d’un article publié dans Le Progrès social, ou d’isoler un certain nombre de phrases de leur contexte ne  signifiait en aucun cas que cet article constituait une atteinte à l’intégrité du territoire national… Ainsi, l’avocat de la Défense balaye-t-il vite les arguments du Procureur! La dialectique brechtienne joue ici un rôle important et le metteur en scène impose une forme de réalisme critique teinté d’émotion.

La salle avec quelques  praticables reproduisant le lieu du procès, est sobre et sinistre; il n’y a guère ici d’émotion, exception faite des extraits de films réalisés à l’extérieur du Tribunal en métropole. Mais un groupe de militaires alignés aux côtés du Président de séance crée un malaise qui tourne vite au ridicule. Le Procureur de la République est joué par une femme (Carolin Savard) crispée, haineuse et caricaturale, sans humanité. En contradiction avec la sobriété du lieu, la vision épique de cette réalité est transformée par le regard critique des concepteurs. Mais les dix-huit inculpés placés derrière leurs avocats, juste en face du procureur, réagissent souvent comme un chœur, bruyant ou joyeux… Leur présence en impose et ils apportent des preuves incontournables.

Un extrait de film pour la télévision avec une journaliste à Paris qui explique le déroulement du procès qui va avoir lieu apporte une vérité certaine à la scène. Il y a des moments de réalisme critique,  comme savait en créer le grand metteur en scène allemand Erwin Piscator. Et l’ensemble du spectacle (scénographie et lumière de Stéphane Loirat) est ponctué d’actualités télévisées de l’époque. Avec des images sur écran des protagonistes de cette tragédie. Ce qui bouscule  notre perception et nous fait parfois tout remettre en question.     
Les contradictions entre réel et «réel critique» nous amènent à réfléchir sur l’évènement. Cela en devient même une  sorte de pédagogie associée à la fonction épique du spectacle. Certains acteurs, très connus dans la région, ont ainsi pu assumer leurs personnages sans une imitation réaliste, ce qui leur aurait permis de faire valoir leur jeu virtuose. Comme Marc-Julien Louka qui  imite Aimé Césaire, ou Eric Delors devenant le Félix Rodes puissant que tout le monde a entendu à la radio à la suite de son acquittement. Il y a aussi les interventions tonitruantes de Ruddy Sylaire qui joue maître Mainville-Darsières (1922-1998) un avocat martiniquais de la défense et ami de Frantz Fanon, encore plus  vrai que dans la vie. La puissante Isabelle Laporte, joue, elle aussi, une avocate. Et dans un numéro très réaliste, l’impeccable Théo Dunoyer interprète Gérard Lauriette (1922-2006), un pédagogue exceptionnel sorti Major de sa promotion à l’Ecole Normale, il décida à vingt ans d’échapper à «l’asservissement intellectuel du blanc». Et expulsé de l’enseignement public au motif d’aliénation mentale avant d’être mis à la retraite d’office à trente-neuf ans! Dans l’école privée qu’il fonda, il obtenu de très bons résultats.  Selon lui, l’enfant guadeloupéen devait partir de ce qu’il connaissait pour s’ouvrir à une autre langue et à une autre culture, il préconisa l’usage du créole en classe pour favoriser les apprentissages… Un personnage hautement théâtral mais qui n’avait rien à voir avec les accusations alors portées contre lui et qui chercha à divertir la Cour et le public. Il arrive sur scène avec les vrais survivants de cette tragédie qui se trouvaient déjà dans la salle…

Des ombres rougeâtres font sortir les personnages de leur passé mystérieux qui s’imposent alors comme des figures platoniciennes observant une vie autre,  celle qui dansait sur les murs de la grotte. Ils fascinent les spectateurs en leur prouvant que les avocats de l’Etat avaient essayé de prouver l’impossible : le lien entre les membres du  G.O.N.G  et le soulèvement qui avait alors bouleversé le pays.

 Il y eut récemment Delgrès, un spectacle-reconstitution du combat de Delgrès (une plaque en la mémoire  de ce Guadeloupéen a été placée dans la crypte du Panthéon à Paris : «Héros de la lutte contre le rétablissement de l’esclavage à la Guadeloupe, mort sans capituler avec trois cents combattants au Matouba en 1802. Pour que vive la liberté.» L’Impossible Procès est un autre moment important de théâtre politique qui clarifie les choses en contribuant à une réflexion sérieuse sur un événement historique de cette île française, si éloignée de la métropole.

Alvina Ruprecht

Spectacle présenté au Cinéstar-Les Abymes du 1 au 5 février, Z.A.C. de Dothémare, Parc d’activité La Providence, Les Abymes (Guadeloupe).

Ouvrage collectif de Guy Lafages, d’après Le Procès des Guadeloupéens, Editions L’Harmattan. Mé  ’67 de Raymond Gama et Guy Sainton : articles de presse et  documentation personnelle.

 

aSH conception, mise en scène d’Aurélien Bory, chorégraphie de Shantala Shivalingappa

 

aSH conception, mise en scène d’Aurélien Bory, chorégraphie de Shantala Shivalingappa

©Aglae Bory

©Aglae Bory

Le metteur en scène revient à La Scala dont il a inauguré la saison avec cette création de Montpellier-Danse 2018. Comme à son habitude, il a conçu aSH, au sein d’un dispositif scénique simple et impressionnant. L’immense châssis de papier kraft, enduit de laque noire appliqué sur un bâti sonorisé et électrifié, s’anime bruyamment et oppose à la danseuse sa masse sombre et menaçante, dragon mugissant qu’elle dompte par la puissance de ses gestes. Une heure durant, à la fois nerveuse et souple, elle mène un combat pugnace, soutenue par les percussions.  «J’ai imaginé, dit Aurélien Bory, que Shantala Shivalingappa allait danser sur de la cendre pour aSH dont le titre est composé des initiales et de la finale de ses prénom et nom (…). Dans Shantala Shivalingappa, il y a Shiva, dieu de la danse, dieu créateur et destructeur. Seigneur des lieux de crémation, il se couvre le corps de cendres qui s’inscrivent dans un cycle de mort et de naissance, entre Shiva et Dionysos.»

Solidement campée sur ses jambes, elle a des mouvements de bras d’une incomparable vélocité. Quand, dans l’intervalle d’un silence laissé par les percussions, le grand rideau de papier gagne du terrain dans un vacarme assourdissant et envahit le plateau, elle revient à l’assaut pour maîtriser le monstre. Sur les genoux ou sur les pieds, puis bondissante, elle est Shiva aux mille figures.

Energie du corps dansant, opposant à la verticalité et à l’horizontalité rigide de l’espace des symétries, cercles et spirales. Comme ce grand kolam (dessin traditionnel tracé au sol par les femmes en Inde). Ici, la cendre se transmue en poudre blanche, dispersée au tamis sur le sol humidifié, pour devenir, sous les pas tournoyants de la danseuse, rosaces concentriques, motifs en pointillés.Des images éphémères d’une grande beauté.

La danse de Shantala Shivalingappa participe d’une  symbiose parfaite entre un art ancestral et l’expression contemporaine. Face à la technologie savante du dispositif scénique, sous l’obscure clarté des lumières d’Arno Veyrat, elle traverse le noir pour mieux briller. Une étoile ! Ne la laissez pas filer.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 1er mars, La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, Paris Xème T. : 01 40 03 44 30.Le 24 mai, Agora Boulazac-Nouvelle-Aquitaine; le 24 mai, Théâtre de l’Olivier, Istres (Bouches-du-Rhône); les 28 et 29 mai, Théâtre de Caen (Calvados).

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