L’Impossible procès, devoir d’Histoire en Guadeloupe de Guy Lafages, adaptation et mise en scène de Luc Saint-Eloy

Photo Félix Denis  L'impossible procès Martinique 2

L’Impossible Procès, devoir d’Histoire en Guadeloupe de Guy Lafages, adaptation et mise en scène de Luc Saint-Eloy

En 1967, un grave incident raciste eut lieu à Basse-Terre, chef-lieu du département de la Guadeloupe. Et Max Jeanne s’en est inspiré pour écrire un roman poético-réaliste La Chasse au Racoon ponctué d’humour rabelaisien et qui transforma une confrontation en légende.Vladimir Snarsky, propriétaire blanc d’un magasin de chaussures lâcha son berger allemand pour chasser Raphaël Balzinc, un vieux cordonnier noir et handicapé qui installait son étal en face de son commerce. Znarsky, militant au parti gaulliste U.N.R., dit à son chien: «Dis bonjour au nègre ! Ce qui  fut à l’origine d’émeutes et de grèves à Basse-Terre et à Pointe-à-Pitre; le préfet fit déployer deux escadrons de gendarmerie.

Le caractère xénophobe du geste était évident et l’association entre chien et esclavage avait rouvert une blessure encore trop présente à la mémoire et évoquait des souvenirs pénibles. Et cela avait provoqué une émotion dans toute l’île et déclenché une colère anticolonialiste qui couvait depuis longtemps! Il y eut par la suite un soulèvement  des ouvriers du bâtiment, des débats publics, des articles dans la presse d’opposition et d’autres incidents qui inquiétèrent les autorités… On a parlé de trois morts, chiffre qui n’a jamais été confirmé. Mais, à la suite de ces violences, dix-huit Guadeloupéens, issus de toutes les classes de la société, furent traduits devant la Justice. Accusés de porter atteinte à l’intégrité du territoire français et de meurtre. Le procès  eut lieu du 9 février au 1er mars 1968.

À l’occasion du cinquantenaire de ce procès devant la dixième Chambre correctionnelle à Paris, Luc Saint-Eloy, auteur dramatique, acteur et metteur en scène mais aussi directeur artistique du  Théâtre de l’Air nouveau, a créé un spectacle inspiré des interventions authentiques prononcées les derniers jours du procès. Cette reconstitution, conçue par Guy Lafages et Luc Saint-Eloy, à partir des plaidoyers des avocats et des verdicts prononcés, est d’un grand intérêt historique. Elle rassemble en effet la population guadeloupéenne autour d’une période importante d’une histoire que les archives officielles existantes n’ont jamais permis d’élucider. Mais c’est surtout une création artistique où le metteur en scène  clarifie les opinions de l’auteur et impose une remise en question critique des rôles alors joués par les différentes structures alors au pouvoir en Guadeloupe.  

Photo Félix Denis

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Dès le début, les différentes interventions sont annoncées sur écran et soulignent les thématiques qui seront abordées, pour casser l’illusion et mettre en valeur les éléments formels.  Cette suite de courts épisodes s’inspire de la dialectique chère à Bertolt Brecht et permet aux auteurs d’insister sur l’opposition entre les preuves de culpabilité présentés par l’accusation et la manière dont elle a pu falsifier des documents pour faire valoir son point de vue.    

Il en ressort  un doute profond quant à la véracité des propos tenus au fur et à mesure du procès, quant à la nature dite subversive du G.O.N.G (Groupement d’Organisation National Guadeloupéen). En montrant que le fait de choisir quelques lignes d’un article publié dans Le Progrès social, ou d’isoler un certain nombre de phrases de leur contexte ne  signifiait en aucun cas que cet article constituait une atteinte à l’intégrité du territoire national… Ainsi, l’avocat de la Défense balaye-t-il vite les arguments du Procureur! La dialectique brechtienne joue ici un rôle important et le metteur en scène impose une forme de réalisme critique teinté d’émotion.

La salle avec quelques  praticables reproduisant le lieu du procès, est sobre et sinistre; il n’y a guère ici d’émotion, exception faite des extraits de films réalisés à l’extérieur du Tribunal en métropole. Mais un groupe de militaires alignés aux côtés du Président de séance crée un malaise qui tourne vite au ridicule. Le Procureur de la République est joué par une femme (Carolin Savard) crispée, haineuse et caricaturale, sans humanité. En contradiction avec la sobriété du lieu, la vision épique de cette réalité est transformée par le regard critique des concepteurs. Mais les dix-huit inculpés placés derrière leurs avocats, juste en face du procureur, réagissent souvent comme un chœur, bruyant ou joyeux… Leur présence en impose et ils apportent des preuves incontournables.

Un extrait de film pour la télévision avec une journaliste à Paris qui explique le déroulement du procès qui va avoir lieu apporte une vérité certaine à la scène. Il y a des moments de réalisme critique,  comme savait en créer le grand metteur en scène allemand Erwin Piscator. Et l’ensemble du spectacle (scénographie et lumière de Stéphane Loirat) est ponctué d’actualités télévisées de l’époque. Avec des images sur écran des protagonistes de cette tragédie. Ce qui bouscule  notre perception et nous fait parfois tout remettre en question.     
Les contradictions entre réel et «réel critique» nous amènent à réfléchir sur l’évènement. Cela en devient même une  sorte de pédagogie associée à la fonction épique du spectacle. Certains acteurs, très connus dans la région, ont ainsi pu assumer leurs personnages sans une imitation réaliste, ce qui leur aurait permis de faire valoir leur jeu virtuose. Comme Marc-Julien Louka qui  imite Aimé Césaire, ou Eric Delors devenant le Félix Rodes puissant que tout le monde a entendu à la radio à la suite de son acquittement. Il y a aussi les interventions tonitruantes de Ruddy Sylaire qui joue maître Mainville-Darsières (1922-1998) un avocat martiniquais de la défense et ami de Frantz Fanon, encore plus  vrai que dans la vie. La puissante Isabelle Laporte, joue, elle aussi, une avocate. Et dans un numéro très réaliste, l’impeccable Théo Dunoyer interprète Gérard Lauriette (1922-2006), un pédagogue exceptionnel sorti Major de sa promotion à l’Ecole Normale, il décida à vingt ans d’échapper à «l’asservissement intellectuel du blanc». Et expulsé de l’enseignement public au motif d’aliénation mentale avant d’être mis à la retraite d’office à trente-neuf ans! Dans l’école privée qu’il fonda, il obtenu de très bons résultats.  Selon lui, l’enfant guadeloupéen devait partir de ce qu’il connaissait pour s’ouvrir à une autre langue et à une autre culture, il préconisa l’usage du créole en classe pour favoriser les apprentissages… Un personnage hautement théâtral mais qui n’avait rien à voir avec les accusations alors portées contre lui et qui chercha à divertir la Cour et le public. Il arrive sur scène avec les vrais survivants de cette tragédie qui se trouvaient déjà dans la salle…

Des ombres rougeâtres font sortir les personnages de leur passé mystérieux qui s’imposent alors comme des figures platoniciennes observant une vie autre,  celle qui dansait sur les murs de la grotte. Ils fascinent les spectateurs en leur prouvant que les avocats de l’Etat avaient essayé de prouver l’impossible : le lien entre les membres du  G.O.N.G  et le soulèvement qui avait alors bouleversé le pays.

 Il y eut récemment Delgrès, un spectacle-reconstitution du combat de Delgrès (une plaque en la mémoire  de ce Guadeloupéen a été placée dans la crypte du Panthéon à Paris : «Héros de la lutte contre le rétablissement de l’esclavage à la Guadeloupe, mort sans capituler avec trois cents combattants au Matouba en 1802. Pour que vive la liberté.» L’Impossible Procès est un autre moment important de théâtre politique qui clarifie les choses en contribuant à une réflexion sérieuse sur un événement historique de cette île française, si éloignée de la métropole.

Alvina Ruprecht

Spectacle présenté au Cinéstar-Les Abymes du 1 au 5 février, Z.A.C. de Dothémare, Parc d’activité La Providence, Les Abymes (Guadeloupe).

Ouvrage collectif de Guy Lafages, d’après Le Procès des Guadeloupéens, Editions L’Harmattan. Mé  ’67 de Raymond Gama et Guy Sainton : articles de presse et  documentation personnelle.

 

 

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