Les Analphabètes,d’après d’Ingmar Bergman, mise en scène de Gina Calinoiu et Lionel Gonzàlez

Les Analphabètes, librement inspiré de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman , mise en scène de Gina Calinoiu et Lionel González

© Charlotte Corman

© Charlotte Corman

Dans cette création de la compagnie du Balagan’ retrouvé, Marianne et Johan forment un couple modèle, de ceux qu’on invite volontiers à dîner : avec eux, aucun risque de scène de ménage ou de scandale, et on reste donc en bonne compagnie. Seulement voilà, un jour Johan vient annoncer à Marianne qu’il a rencontré quelqu’un: Paula. « Elle est, dit-il, complètement folle mais je ne peux vivre sans elle et je pars demain. » Le ciel tombe sur la tête de l’épouse et mère de leurs deux filles. S’enclenche alors le processus classique vers le divorce, un parcours cahotant qui passe par la résilience, les pseudo-réconciliations, la repentance de l’époux, aussitôt démentie, la complicité retrouvée, jusqu’à la violence et aux coups.

On a reconnu le couple du film Les Analphabètes (1973) d’Ingmar Bergman joué par Liv Ullmann et Erland Josephson. Gina Calinoiu et Lionel González sont à la fois les dramaturges, metteurs en scène et acteurs. Ils pratiquent, comme beaucoup de collectifs, l’écriture de plateau mais avec une radicalité qui donne ici un résultat exceptionnel. Il y a une grande différence entre parler de soi en se servant de ce que nous dit par exemple Roland Barthes, et le fait  de se plonger dans une œuvre, de se l’incorporer, au point de la réécrire dans son esprit, dans sa vitalité. Quand on finit par parler de soi, on touche à l’universel.

La formule commode « librement inspiré de »… dit vrai: Gina Calinoiu et Lionel González ont pris la liberté de se placer à la racine de la création d’Ingmar Bergman et se sont concentrés sur les emblématiques Marianne et Johan. Ils ont mis hors-champ les autres personnages comme le couple ami qui trahit Marianne et comme surtout Paula qui finit par n’être plus qu’un énorme fantasme destructeur… Ces acteurs ont déjà travaillé ensemble, entre autres dans les ateliers d’Anatoli Vassiliev et ont tous les deux d’autres carrières, collaborent à d’autres créations. Ce qui les met dans une situation idéale pour jouer ces personnages. Ils sont différents: lui, très “à la française“ souligne légèrement le trait;  elle, de l’Ecole roumaine (elle est membre permanent du Théâtre National Marin Sorescu à Craiova, entre autres). Mais, lancés dans la même énergie, ils parlent le même langage.

Cela donne un spectacle jubilatoire, souvent drôle et touchant mais parfois glaçant quand on assiste au déclenchement de la violence masculine du genre: « Je t’ai quittée, trompée, mais tu m’appartiens. »Dans la comédie classique, tout finit par un mariage mais Ingmar Bergman et Le Balagan’ retrouvé s’occupent de ce qui suit. Et des questions qu’on oublie de se poser, en “analphabètes“ des sentiments. De quoi est fait l’amour durable ? Qu’est-ce qu’un couple ? Quel est le lien qui ne se défait pas, même quand l’un et l’autre ont refait leur vie comme on dit ?

Un troisième personnage donne au spectacle une note de fantaisie et de tendre ironie qui contribue beaucoup à son charme : Thibaud Perriard, batteur, percussionniste, bricoleur de piano et chanteur modeste. Il regarde les protagonistes avec la bienveillance un peu distante de celui qui échappe à ces guerres et tourments. Relais entre le public et la scène, il nous prend à témoin, en laissant entendre, sans un mot mais avec une musique légère, le constat navré d’Anton Tchekhov «Comme vous vivez mal, messieurs ! » Cela concerne aussi les femmes, on ne peut l’oublier…

Bref, un spectacle à voir,  d’abord pour le plaisir d’admirer un travail exceptionnel de comédiens, même si la pudeur nous interdit de nous reconnaître dans les tourments et les découvertes de Marianne et Johan…

Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe,  Saint-Denis, (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 24 février. T. : 01 48 70 00.

 

 

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