Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giocosa

Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giocosa

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photo de Fausto Ferraiuolo

 

Gustavo Giacosa appartient tant au monde des plasticiens où il réalise des expositions d’art brut, qu’au théâtre : il a collaboré pendant vingt ans avec Pippo Delbono. Installé désormais à Aix-en-Provence, avec sa compagnie SIC 12, il poursuit cette double carrière qui trouve son point d’orgue dans son dernier spectacle, commandité par la Collection de l’Art Brut de Lausanne, à l’occasion des quarante ans du musée, en 2016. L’artiste italo-argentin a rencontré l’œuvre d’Oreste Fernando Nannetti sous forme de photos, en préparant à la Halle Saint-Pierre, à Paris, l’exposition d’art brut italien, Banditi dell’Arte, dont il était commissaire.

La pièce donne voix à celui qui se surnommait le « colonel astral » ou encore « N0F 4″. Interné à l’hôpital psychiatrique de Volterra (Italie), il grava pendant neuf ans sur un mur, avec la boucle métallique de son gilet, un texte de soixante-dix mètres de long, d’une poésie saisissante. Suite à la loi Basaglia réformant le système psychiatrique, cet hôpital a été fermé en 1979. Un ancien infirmier, Aldo Trafeli, reconnut l’importance du travail de Fernando Nannetti et demanda à Pier Nelo Manoni de photographier ce livre rupestre et il le décrypta. Depuis, les photos ont été exposées, et publiées avec le texte en plusieurs langues.

 Gustavo Giacosa et le musicien de jazz Fausto Ferraiulo font revivre, une heure durant, ce personnage excentrique et bouleversant. L’artiste construit sa performance à partir du «livre de pierre» de Fernando Nannetti. Une véritable épopée de science-fiction, un monde stupéfiant, entre rêve et réalité : «Je suis un ingénieur minier astronautique dans le système mental. » (…)  «Ceci est ma clé d’exploitation. Je suis également colonel d’astronautique minière astrale et terrestre. » L’homme se dit branché sur des ondes électriques et magnétiques et apporte, au fil des jours, les nouvelles qu’il reçoit du ciel, de la lune et des étoiles.

 photo de Vince Berenger

photo de Vince Berenger

  »Grand, brun, maigre, bouche serrée, nez Y » : ainsi se définit le « colonel astral ». Le comédien s’est composé le physique de l’emploi.  Tantôt en état de catatonie,  tantôt agité par des turbulences visionnaires,  il arbore un nez rouge, et s’exhibe presque nu, ou danse et chante dans une robe rouge informe  : «La femme transformée de masculin en féminin. Nanetti Fernanda !» On le suit dans ce monde fantastique empreint de légèreté : «Aile gauche, aile droite, je vole. Comme  un  Papillon Libre je suis  Tout  le  Monde  est à moi et  tous,  je fais  Rêver.»  Il se projette dans le cosmos : « Les soleils,  les Lunes, les Etoiles se lèvent et descendent  et peuvent prendre  n’importe quelle forme et  n’importe quelle Couleur.»

Mais d’autres séquences revêtent une tonalité tragique, quand il dénonce, non sans lucidité, l’enfermement psychiatrique qu’il subit depuis qu’il a dix ans : « Graphique métrique mobile de la mortalité hospitalière 10% pour 40% des rayonnements magnétiques télévisés pour diverses maladies transmises ou provoquées à 50% pour la haine personnelle et le ressentiment causé ou transmis. » «On cherche à me narcotiser», écrit-il dans l’une de ses nombreuses lettres (environ 1.700 pages), adressées à des correspondants réels ou imaginaires, mais jamais envoyées.

 Gustavo Giacosa a su traduire en termes théâtraux cette œuvre effarante et partager avec le public les délires étranges du poète et ses inquiétudes raisonnables: «Pour qui sonne la cloche ? Un jour, elle sonnera pour moi, un autre jour, elle sonnera pour toi.» Afin de faire entendre la rythmique de cette langue, il joue en italien et le texte s’imprime en français sur un écran en fond de scène. Des lettres du patient sont aussi lues par une voix off.

Le corps anguleux de l’acteur-danseur, la fluidité de ses déplacements, en parfaite harmonie avec les compositions tristes ou enjouées du pianiste,  témoignent à la fois du dénuement de l’aliéné et de sa richesse poétique. La vidéo finale  montre les ruines de l’hôpital de Volterra  où le comédien déambule, tel un fantôme, parmi les herbes folles dans sa pauvre robe de dément, sur l’air de Va pensiero du Nabucco de Guiseppe Verdi. Puis, il va caresser une mur lépreux, couvert d’une écriture bâton, altérée par les intempéries…

 Ici, l’art brut et le théâtre se rencontrent pour faire renaître un grand auteur. Comme nombre d’artistes anonymes enfermés dans des hôpitaux ou prisons, autodidactes de génie, le «colonel astral » témoigne des affres de la folie. Dans leur Lettre aux Médecins-chefs des asiles de fous du 15 avril 1925, les surréalistes écrivaient : «Les fous sont les victimes par excellence de la dictature sociale» et concluaient : «Nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité ». Ce spectacle répond à l’appel. A l’instar de Jean Dubuffet qui mit l’art brut à l’honneur, un art hors normes « insaisissable, farouche et furtif comme une biche ».

Associé un temps à André Breton et Jean Paulhan, puis à Raymond Queneau, ce peintre et sculpteur fonda la Compagnie de l’art brut et rassembla, depuis 1945 jusqu’à sa mort, une impressionnante collection issue de l’art asilaire. Des psychiatres lui ont confié des œuvres aujourd’hui reconnues, paradoxalement, au même titre que d’autres formes contemporaines. Donnée à la Ville de Lausanne en 1971, cette Collection est, depuis 1976, mise en valeur dans un petit château. Elle ne cesse de s’agrandir et compte à ce jour sept cents œuvres de soixante créateurs. Le «colonel astral» figure en bonne place dans ce beau musée suisse.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 13 mars dans le cadre d’une carte blanche donnée à la Collection de l’Art Brut de Lausanne. Centre culturel suisse, 32-38 rue des Francs-Bourgeois, Paris  III ème. T. 01 42 71 44 50

Nannetti, transcription d’Aldo Trafeli en italien, traduite en français, et anglais ; photos et DVD Grafitti della mente, de Pier Nelo Manoni. Catalogue de la Collection de l’Art Brut, édité par Gollion/Lausanne.

 Collection de l’Art Brut, 11 avenue Bergières, 1004 Lausanne (Suisse). T.  41 21 315 25 70.

 

 

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