En se couchant, il a raté son lit, d’après Daniil Harms, mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf

© Serge Bloch

© Serge Bloch

En se couchant, il a raté son lit, d’après les textes de Daniil Harms, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf

«Pour moi, je ne supporte ni les cadavres, ni les enfants. - Ah! Oui, les enfants, c’est répugnant.» On en voit des choses, dès qu’on se penche à sa fenêtre, et pas forcément jolies, même si c’est «le début d’un très beau jour d’été. » Attention aux chutes récurrentes de vieilles dames. Mais c’est comme ça : la vie est faite d’incidents mineurs et majeurs, de cataclysmes qui ébranlent l’Homme, lequel se remet aussitôt debout avec l’obstination d’un culbuto. Mais s’il n’y avait que le monde… Il y a aussi les mots, lesquels ne manquent pas de trébucher en toute simplicité : avec tout ça, nous voilà bien.
Daniil Harms écrit de courts textes insolites vers les années vingt en U.R.S.S., sous la bannière de l’Obériou, autrement dit de l’Association pour un art réel, à laquelle appartient, entre autres personnalités remarquables, Kasimir Malevitch, le peintre du fameux Carré blanc sur fond blanc. Le mouvement prend l’art pour ce qu’il est : non pas une tentative de reproduction du réel, ni, selon Platon, la copie de cette copie qu’est notre monde, le réel étant le monde des Idées. Non, faisons table rase, la réalité de l’art n’est rien d’autre que l’art lui-même.

Le poète n’a pas peur de la métaphysique qui s’entend très bien avec le burlesque noir et l’absurde. Ces formes courtes et tragicomiques, nettoyées de toute “littérature“, on en retrouve l’inspiration chez Raymond Devos, avec sa dissection de la logique et du lexique, jusque chez Valère Novarina, par ailleurs, autrement plus disert. Mais aussi dans la blague populaire et dans certains dessins de Roland Topor: l’homme qui se mange lui-même, que va-t-il faire de sa bouche ?

Pascal Victor

Pascal Victor

« L’Homme Roux n’avait ni cheveux roux, ni bras, ni jambes. » (…) « Il n’avait rien du tout, de sorte qu’on se demande de qui on parle. Il est donc préférable de ne rien ajouter à son sujet.» Comment faire théâtre de cette poésie qui écarte toute psychologie, résume les anecdotes à l’essentiel, qui se réduit souvent à l’absurde, à l’inéluctable «rien»? Lilo Baur et Jean-Yves Ruf ont construit une mécanique délicate qui relie les textes entre eux, les ouvre et débusque leurs ressorts inattendus. Les (fortes) personnalités, les voix, les différentes gestuelles des acteurs, clowns élégants : tout cela crée une partition musicale très bien articulée avec les jeux de lumière de Jean Bellorini et le glissement de châssis gris. Comme un rappel du monde triste où nous vivons et  il arrive aux  comédiens d’être pendus aux portants comme des manteaux.

Tout est précis, juste, bien pensé et sensible et pourtant le texte ne nous parvient pas toujours. À qui la faute?  Sans aucun doute à la haute cage de scène du plateau que l’on a déshabillée de tout pendrillon ou rideau : c’est nu et cela fait  » moderne », mais happe les voix. Question insoluble : il faut tendre l’oreille mais les textes de Daniil Harms, comme ses interprètes: Élissa Alloula, Joan Bellviure, Jean-Christophe Cochard, Isabel Aimé, Gonzalez Sola, Laurence Mayor, Vincent Mourlon, et Pierre-Yves Poudou, le méritent bien. Mais cette nécessaire attention bloque parfois le rire et nous éloigne de cet objet rare.

Dommage! «A présent, le moment est venu de dire qu’il n’y a rien non seulement derrière Nikolaï Ivanovitch, mais aussi devant lui, mettons, devant son sein, et, en général, il n’y a rien autour. Absence complète de toute existence ou, selon la vieille plaisanterie des temps passés : absence de toute présence. Intéressons-nous toutefois uniquement au spiritueux.» Ajoutons : au spirituel…

Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), . T: 01 48 13 70 00, jusqu’au 31 mars.

Quelques textes de Daniil Harms sont disponibles aux éditions Verdier et Harpo. On les trouve à la librairie du Théâtre.
La traduction d’En se couchant, il  raté son lit d’André Markowicz est à paraître.

 

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