Que viennent les barbares, texte de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, mise en scène de Myriam Marzouki

Que viennent les barbares, texte et dramaturgie de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, mise en scène de Myriam Marzouki

 

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Ce qui nous regarde, une analyse des regards des uns et des autres en France, sur le voile et les femmes qui le portent, avait été créé en 2016 par Myriam Marzouki. Ce spectacle annonçait Que viennent les barbares , une création qui a pour thème les Français de la diversité. Il y a, en chacun de nous, un jugement spontané et incoercible, issu d’une mémoire individuelle et collective, mêlée de récits et de pratiques invisibles du quotidien. Suprématie de mythes collectifs puissants quant à l’appréciation largement acquise au cours des siècles, sur les originaires d’Asie et sur les gens dits « de couleur ». Les Blancs eux, pensant ne pas avoir de couleur !

Myriam Marzouki se penche sur l’évidence -de moins en moins manifeste, aujourd’hui- d’un imaginaire qui ne ferait pas entrer les Français « de la diversité », dans la traditionnelle «carte postale française». « Que viennent les barbares part d’un constat, dit Sébastien Lepotvin: des millions de citoyens, bien que nés en France, ne se sentent pas vraiment Français parce qu’ils ne sont pas perçus comme tels. Et, par ailleurs, des millions d’autres Français doivent, eux, faire le deuil d’une réalité qu’elle ait existé ou non, mais à jamais révolue. Elle est devenue moteur à fantasmes et rêveries nostalgiques: vivre auprès de ceux qui nous ressemblent en tous points. La colère et la peur se font donc face : ceux qui ont peur, ont peur de ceux qui sont en colère… et ceux qui sont en colère, le sont, contre ceux qui ont peur. »

Mais n’existe pas et n’a jamais existé une communauté de Français « de souche »: notre pays a toujours été celui de citoyens d’origine différente et, à la suite de la colonisation, se sont multipliées les appartenances et apparences de millions de Français… Un fait réel mais contesté par certains. Qui est l’Autre, «irréductiblement décalé d’un Nous, qui serait national». Ces hommes et femmes, comme ceux qui se disent blancs, participent tous du roman national et ont tressé ce rêve républicain qu’on se construit, à la manière de Rimbaud. Un rêve empreint de laïcité, puisqu’il fallait historiquement se libérer de l’emprise de l’Eglise catholique.

La République Française idéale accepterait les histoires multiples plutôt que ce roman national assez équivoque. Mais c’est encore un mythe! Le vivre-ensemble, où tous seraient frères, reste une utopie… Nous sommes tous des Nous qui sommes Autres et foncièrement Mêmes. Pour le plaisir du public, surgit sur scène James Baldwin (1924-1987). Dans Chronique d’un pays natal, Personne ne sait mon nom, La Prochaine fois, le feu, le grand écrivain américain interroge les relations entre Noirs et Blancs dans son pays et le pourquoi de l’oppression raciale. Maxime Tshibangu avec une belle élégance, joue James Baldwin et aussi Jean-Baptiste Belley, premier député français noir de la colonie française de Saint-Domingue, qui a siégé d’abord à la Convention puis au Conseil des Cinq-Cents. L’arrivée de ce premier député noir, accompagné de deux autres, Mills, un mulâtre et Dufaÿ, un blanc, incite l’Assemblée à décréter la première abolition de l’esclavage  en 1794.

Samira  Sedira est avec sincérité Toni Morisson l’écrivaine qui a revivifié la littérature afro-américaine, notamment avec son roman Belove. Elle reçut le prix Nobel de littérature en 1993; ici,  elle rend visite à un ami, qui sert d’intermédiaire d’une jeune journaliste française qui veut interviewer James Baldwin. Mohamed Ali, sautillant, contient ses harangues revendicatives sur un ring. Musiques, lumières et show à l’américaine avec les lumières de Christian Dubet. Yassine Harrada  interprète ce grand boxeur mais aussi un appariteur de bureau et un serveur de bar.

Jean Sénac (1926-1973) né en Oranie de famille ouvrière espagnole, dit quels sont ses engagements. Adhérant au F.L.N. en France, il avait choisi la nationalité algérienne et devint en 1962 le  conseiller du ministre de l’Éducation nationale. Puis, ne pouvant plus payer les arriérés de loyer de son logement à Alger, il s’installa dans une  cave formée de deux minuscules pièces. Il fit de nombreuses conférences sur la nouvelle poésie algérienne de langue française.  Les émissions poétiques de Sénac sont interdites en janvier 1972. Le jugeant menacé,  ses amis le pressent de quitter Alger, d’autant plus qu’il est homosexuel.  Mais il sera assassiné à l’arme blanche en 1973.

Louise Belmas, figure dansante, chapeau sur la tête, incarne le poète libre, discourant, criant sa passion pour l’Algérie, et attendant un Albert Camus qui ne dit mot. Du côté des Français, la secrétaire du bureau de l’Intégration, décide de qui pourra être reconnu ou non. Claire Lapeyre-Mazérat joue malicieusement les personnes figées sur une idée, mais dit aussi ses certitudes et ses doutes. L’actrice a eu l’honneur de recevoir l’anthropologue et ethnologue français Claude Lévi-Strauss (1908-2009) qui a voulu rendre mémoire à tous ses ancêtres. Joué ici avec une présence moqueuse par Marc Berman, coiffé de plumes d’oiseaux d’Amazonie, qui argumente, Tous ces personnages, si divers soient-ils, vivants ou non, se réunissent pour boire un verre au bar et goûter à la qualité de l’instant.

 A la fin -scénographie de Marie Szersnovicz- un diorama inspiré des anciens musées d’histoire naturelle nous offre un épilogue radieux. Un mode d’exposition théâtralisé avec des animaux empaillés, et, en période coloniale, des  personnages de «barbares» et de «primitifs». Les héros sont ici métaphoriquement mis en boîte et ce cabinet de curiosités laisse songeur. Que viennent les barbares est un joli moment de théâtre, inventif et allègre malgré la gravité du thème politique.

 Véronique Hotte

 Jusqu’au 23 mars, MC93, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 60 72 72.

Comédie de Reims-Centre dramatique national, du 26 au 29 mars.

La Passerelle-Scène nationale de Saint-Brieuc, le 4 avril. MC2 de Grenoble, du 9 au 11 avril. Comédie de Béthune-Centre Dramatique National des Hauts-de-France, du 23 au 26 avril.

Théâtre Dijon-Bourgogne-Centre Dramatique National, Festival Théâtre en mai, du 27 au 29 mai.

 


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