John de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey

John de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Un spectacle d’une délicatesse extrême et d’une audace rare, dont le thème des plus rudes: le suicide des adolescents ne supporte aucune désinvolture. Comment évoquer la douleur de jeunes gens dont la souffrance est indicible, la peine immense des proches parents et de la fratrie confrontés à l’inadmissible? Ce texte, un des premiers (1977) de Wajdi Mouawad- est une invitation à entendre ce qu’est le sentiment brut d’abandon et de perdition. John (Damien Gabriac) dans l’espace vide d’un gouffre intérieur, est seul en scène, avant que ne surgisse,  une fois arrivé l’acte fatal, sa grande sœur Nelly.

Une version légère du spectacle qui sera repris cette saison, a été créée pour le programme Education et Proximité, mis en place par le Théâtre National de Strasbourg, le Théâtre national de la Colline et la Comédie de Reims, selon un processus d’échanges entre élèves de lycées d’enseignement général et professionnel. Julie Moreau et Margot Segreto interprètent l’une ou l’autre la sœur de John. Emmanuel Clolus a conçu l’espace restreint de la chambre où John est assis sur une chaise, près d’une une table de nuit, sous les lumières de Philippe Berthomé. Et derrière lui, l’angle de cette chambre exiguë est dessiné avec le lit, façon Van Gogh mais sans couleurs.

Cette dérive adolescente, est le produit, dit l’auteur, de «l’intolérance envers soi-même, le dégoût de sa propre vie, le chagrin insondable des humiliations silencieuses…» La langue québécoise riche est gorgée de saveurs pimentées et de toutes les insultes traditionnelles envers les objets du culte: tabernacle, hostie, calice, croix… qui donnent du relief à la parole proférée. John ne ménage pas l’agacement qu’il conçoit pour lui-même: «Tabarnac de criss de criss d’hostie d’criss !… Pis j’savais pas que le monde y’étais si méchant. »

Avec les mots bruts à l’acuité coupante de John, est exprimé l’innommable: l’aventure de vivre qui fait mal, le sentiment existentiel comme seule blessure intime. Et John avoue qu’il n’a pas les mots pour dire ce mal et l’expliquer. «Pis les gens responsables Ce sont ceux qui ont pu mal d’avoir mal Mais moi j’suis pas capab… De toute façon J’ai jamais été capable de faire quoi que ce soit… »

Le verbe et la parole n’en finissent pas de trahir, de tromper et de manquer à l’énonciateur qui coupera court au flot de ses déceptions. Et l’enregistrement qu’il prépare, une dernière lettre laissée à ses parents: il le détruira, conscient de la vanité de cet ultime engagement. Damien Gabriac, en chemise à carreaux et pantalon sombre de sport, déclame rageusement, s’esclaffe, hurle, puis se calme et contrôle sa terreur. John ne supporte pas de n’avoir pas les mots pour dire qu’il a mal. Requête est faite à Pa et à Ma de ne pas s’effondrer : « Enveuillez-moi pas Tout ça c’est rien que des mots Que des mots qui sont là pour toute manger la place… » Pourtant, il y a eu, comme il le dit, juste une belle affaire dans sa vie, quand sa sœur Nelly s’est mariée avec Robert, sur la musique du Canon de Pachelbel. Et un rêve a toujours fait voyager John qui a l’âme en peine : celui de marcher vers la mer. Mais la vie mord durement, laissant le jeune blessé sur le chemin. «Moi, le vent est trop fort La haine a brisé mes ailes Je f’rais pas parti du voyage…. »

Soit le conte noir d’une histoire de vie et de mort, grâce à l’art d’un acteur qui invente une partition tirée au cordeau, avant d’arrêter net le temps en marche qui seul, aurait pu lui apporter une consolation.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 29 mars. T. : 03 88 24 88 24.

Théâtre des Quartiers d’Ivry-sur-Seine-Centre Dramatique national (Val-de-Marne), du 8 au 19 avril.

Scène Nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, (Meurthe-et-Moselle) du 4 au 8 février.

 

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