Saint-Felix écriture et mise en scène d’ Élise Chatauret

Saint-Felix écriture et mise en scène d’ Élise Chatauret

 L’écrivaine et réalisatrice tutoie le documentaire mais revendique un théâtre de fiction. Ce qui demeure (voir Le Théâtre du Blog) convoquait les souvenirs d’une vieille dame de quatre-vingt-treize ans et dans Babel, les habitants de la Courneuve étaient le matériau du spectacle.  Elle part toujours d’une observation minutieuse et d’entretiens et à l’existant et à l’humain  ajoute un peu de fiction, d’onirisme, voire de fantastique: «C’est souvent, dit-elle, dans les considérations les plus anecdotiques, que se disent des choses profondes. »

 Elle s’est installée dans un hameau qui peut être celui de n’importe campagne française, loin d’un pôle urbain et a interrogé la petite vingtaine d’habitants qui y demeurent encore. On y croise une vieille dame qui attend que ses chiens meurent pour quitter le hameau, un jeune couple qui habite sous une yourte, le maire du village sans cesse dérangé par son chiot… Tantôt enquêteurs, tantôt enquêtés, les quatre comédiens recréent ces personnages en empruntant différents accents.

Sur un tapis vert, de petites maisons s’éclairent Ce qui nous permet d’avoir un regard par dessus ce hameau, dont la carte se dessine au fur et à mesure. Puis, un castelet fait irruption sur le plateau pour une scène de marionnettes où une enquêtrice s’introduit dans une famille à l’heure de la soupe. Ensuite, des végétaux prennent place (tronc, monticule de terre, grandes herbes), un peu à l’étroit sur la scène du 104. Mais la mise en scène part dans tous les sens… Et nous n’apprendrons pas grand-chose sur la ruralité d’aujourd’hui, sur l’isolement, ou le choix d’un retour à la terre. On peut se demander quel est le but du spectacle qui vire parfois à l’enquête policière avec l’histoire de cette jeune femme, une enfant du pays, morte dans des conditions mystérieuses et qui traverse la pièce comme un secret de famille. Elise Chatauret a poussé les comédiens -par ailleurs excellents- vers un jeu caricatural et c’est dommage. Et on ne comprend pas bien, ce qu’avec ce spectacle hybride, elle cherche à nous raconter, ni vers quoi elle veut nous emmener.

 Julien Barsan

Un autre point de vue:

Le spectacle passé du Centquatre au Théâtre de la Tempête où nous l’avons vu, lui a-t-il donné plus d’espace, donc plus de clarté… Saint-Félix constitue une double enquête: sur l’identité française, à travers le prisme d’un hameau de la “grande ruralité“ comme ceux qu’a traversés Sylvain Tesson et dont il parle dans Sur les chemins noirs, lieu d’apparent isolement, d’immobilité, à la survie fragile, et sur la démarche d’Elise Chateauret…

Élise Chatauret et son équipe s’interrogent non sans humour, sur l’intrusion qu’ils représentent dans la vie du hameau, avec des marionnettes à gaine grossièrement manipulées, métaphore des “gros sabots“ de l’enquêteur et par une avalanche de questions finales.  On pourra critiquer l’écriture sur les limites, l’appauvrissement qu’impose la situation elle-même, avec d’inévitables préjugés et un questionnaire fermé quand il se croit ouvert. Et on regrette aussi que cela soit compensé par l’histoire romanesque  -ici trop développée, sans être captivante- de la mort d’une jeune fille revenue au hameau.

Reste une intéressante mise en abyme de l’enquête et un travail théâtral qui rend l’image de plus en plus juste, à mesure que le spectacle avance : belle métaphore de la sympathie qui s’instaure, sans pouvoir aller jusqu’au bout, entre les intrus et l’objet dont ils ont choisi de “faire théâtre“.   

Christine Friedel

 Spectacle vu au Centquatre, le 20 mars. Du 26 mars au 14 avril, Théâtre de la Tempête, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 43 28 36 36

Le 17 mai, Parvis des Arts, Alfortville (Val-de-Marne). T. : 01 58 73 29 18.


Archive pour mars, 2019

Les Fourberies de Scapin d’après Molière, mise en scène de Tigran Mekhitarian

Les Fourberies de Scapin de Molière, adaptation et mise en scène de Tigran Mekhitarian

 41F52476-1ACD-4349-9C6F-DAC67B75137CCette célèbre pièce est ici chantée et dansée en rap par une troupe qui avait créé ce spectacle au festival d’Avignon il y a quatre ans, ensuite repris au Théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie de Vincennes. Au-dessus du plateau, une grande affiche multicolore avec des noms de pays : Russie, France, Canada, Géorgie, Liban, Arménie, Pologne, Belgique, Hollande, Maroc et des dessins de B.D.…

Isabelle Andrzejewski (Nérine), Théo Askolovitch ou Axel Giudicelli ou Damien Sobieraff (Carle), Sébastien Gorski ou Tigran Mekhitarian (Scapin), Charlotte Levy ou Pauline Huriet (Zerbinette), Tigran Mekhitarian ou Théo Askolovitch (Léandre), Louka Meliava (Sylvestre), Théo Navarro-Mussy (Géronte), Etienne Paliniewicz (Argante), Blanche Sottou (Hyacinthe) et Samuel Yagoubi (Octave) en alternance selon les représentations, interprètent avec un plaisir du jeu évident cette version particulière dont les intrigues amoureuses ont été quelque peu enrichies ! Au centre, des palettes où les jeunes filles se rassemblent, et ce Scapin 2019, un jeune de banlieue habitué à vivre seul et un peu voyou vient à la rescousse d’autres jeunes mais eux à l’aise; il a toutes les ruses pour arriver à ses fins mais aussi pour… réussir une ascension sociale personnelle.

 Scapin, ici,  a un sac à dos avec une raquette de tennis et une des comédiennes est assise sur un escabeau. Tout le monde s’étreint dans une musique et des lumières vibrantes! Le jeune et bel Octave a disparu, soit-disant enlevé par des corsaires, comme le prétend son valet Scapin qui, grâce à cette ruse, parvient à rançonner son avare père… Célèbre réplique du papa: « Que diable allait-il donc faire dans cette galère? »

On ne retrouve pas toujours tout à fait cette pièce que l’on vue tant de fois, mais on se régale de cette mise en scène aussi insolite que vivante et généreuse…

Edith Rappoport

jusqu’au 14 avril, Théâtre 13 Seine, 30 rue du Chevaleret, Paris XIII ème. T. : 01 45 88 62 22

 

Dom Juan ou le festin de pierre, un spectacle de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra

6370681D-A72B-4B3A-8F87-319782485392

©Tristan Jeanne-Valès

Dom Juan ou le festin de pierre, un spectacle de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra

Les créateurs avertissent avec honnêteté: il s’agit d’une adaptation de la plus célèbre pièce du théâtre français. Avec des coupures importantes et aussi quelques emprunts à Tirso de Molina, l’auteur dont Molière s’était inspiré, Pouchkine ou Lord Byron, de toute façon invisibles à moins  que l’on soit spécialiste mais l’essentiel du texte est bien celui de Molière. Chacun en France, disait Louis Jouvet, même son coiffeur, a une idée précise du personnage…

«Mon Clown, dit Jean Lambert-wild, a la prétention de coudre son oubli et de broder sa mémoire, en suivant le fil de grandes figures mythologiques. (…) Il m’a fallu comprendre qui était Richard, et maintenant qui est Dom Juan. Il s’agit de trouver les points qui relient mon âme à  eux, mais aussi peut-être ce qu’ils ont en commun l’un et l’autre. Actuellement, en moi, Richard et Dom Juan conversent. Ils négocient les termes de l’échange de mon corps et de ma voix. »

Il arrive en pyjama bleu pâle d’un clown au visage maquillé de blanc « qui a volé les habits de Dom Juan”. C’est à la fois la réussite du spectacle: l’acteur-metteur en scène a voulu, sinon décaper, du moins gommer l’image traditionnelle de Dom Juan et il y parvient sans difficulté. Et il a raison de dire que le protagoniste n’est pas seulement un cynique sans scrupule et dragueur de femmes. Il l’est sans aucun doute dans les scènes avec Elvire ou dans celles où il drague les jeunes femmes du peuple. Mais il a surtout, et très lié chez lui, un rapport obsessionnel à la mort dont le Commandeur est le symbole permanent. Dom Juan, selon Jean Lambert-wild, est une sorte de stoïcien et d’anarchiste qui sait que tout finit par se payer dans la vie mais qui n’en a cure. Droit dans ses bottes de grand bourgeois séducteur, indifférent aux dettes qu’il a accumulées et n’ayant aucune scrupule à pourfendre  la morale établie  et les valeurs chrétiennes.  Autrement dit: une véritable bombe dans la France catholique de Louis XIV. Et dont il n’est pas facile de trouver l’équivalent actuel…

Ici, on assiste à un  brillant exercice d’acteur clownesque mais qui  entraîne ipso facto un peu de sécheresse et un certain manque d’émotion. Les rapports entre Dom Juan et  Sganarelle sonnent juste mais beaucoup moins ceux avec Elvire, à la fin toute en deuil et enceinte d’une baudruche… qu’il crèvera d’un coup de couteau. Gag facile. Hélène Cerles, la  jeune élève-actrice de l’Académie de Limoges, ne semble pas en tout cas très à l’aise dans ce rôle magnifique mais court, et l’un des plus difficiles à assumer, surtout quand on est face à un clown… En revanche, Romain Bertrand, un autre ex-élève, est excellent dans un rôle de composition, celui du père de Dom Juan. Et son petit mouvement de recul -un petit rien du tout mais si juste- quand il voit, silencieux mais absolument horrifié, son fils en travelo. C’est la marque d’un futur très bon acteur. Et Laure Descamps (Charlotte) est bien aussi. Mais le personnage de M. Dimanche a disparu comme  Mathurine et Pierrot, et c’est dommage. Gabriel Allée, le quatrième des élèves qui joue  Le Pauvre est aussi très juste. Mais là aussi,  guère d’émotion, le personnage du clown, véritable tsunami à l’image omniprésente d’un bout à l’autre, emporte tout sur son passage. Comme Jérôme Savary employait souvent des élèves-acteurs de l’École du Théâtre National de Chaillot, Jean Lambert-wild le fait avec, en alternance, quatre de ceux issus de l’Académie de Limoges. Une belle et bonne idée.

©Tristan Jeanne-Valès

©Tristan Jeanne-Valès

La scénographie touffue-étouffante, signée Jean Lambert-wild et Stéphane Blanquet, n’est pas très convaincante. Elle écrase en effet  les comédiens, au lieu de les servir. Et ils auraient pu nous épargner ce décor compliqué avec maison en ruines ou presque où chaque objet semble été choisi pour faire sens mais qui, en fait, surligne le texte. Comme cette horloge franc-comtoise surmontée d’un crâne, (pas léger-léger le symbole!) ou cet escalier en spirale aux marches de porcelaine (de Limoges) qui sert très peu, ou encore ces lambrequins en tapisserie numérique d’Aubusson, autre hommage à la création locale mais au dessin bien laid. Les metteurs en scène ont évacué avec raison cette statue du Commandeur jamais réussie et pas un cadeau pour un acteur…  Philippe Noiret nous avait dit qu’encore jeune, il n’appréciait guère de le jouer dans la mise en scène de Jean Vilar ! Ici, le Commandeur est suggéré par son seul tombeau couvert de lianes vertes visqueuses et envahi de vapeurs avec voix en off. Belle image mais là aussi la scène n’est guère convaincante.

Jean Lambert-wild et  Lorenzo Malaguerra semblent avoir voulu mettre l’accent sur la gestuelle clownesque de Dom Juan. Même si l’essentiel du texte est respecté. Et ce que Maurice Merleau-Ponty disait du cinéma, pourrait être appliqué à cette lecture personnelle du mythe de Dom Juan, avec une forme spéciale de théâtre finalement plus proche du cabaret et/ou du cirque. «Voilà pourquoi l’expression de l’homme peut être au cinéma si saisissante, le cinéma ne nous donne pas, comme le roman l’a fait longtemps, les pensées de l’homme, il nous donne sa conduite ou son comportement, il nous offre directement cette manière spéciale d’être au monde, de traiter les choses et les autres, qui est pour nous visible dans les gestes, le regard, la mimique, et qui définit avec évidence chaque personne que nous connaissons. » Une évidence: on ne peut plus mettre en scène Dom Juan comme on le faisait il y a cinquante ans et les metteurs en scène de cette adaptation scénique qui a une certaine parenté avec  la B. D., ont eu visiblement le courage et l’envie d’écrire autrement ce mythe…  Même si on n’adhère pas à toutes leurs propositions, c’est un Dom Juan qui rappelle parfois celui, brillant et assez iconoclaste, du Théâtre de l’Unité. Et populaire. Ce qui n’est déjà pas si mal…

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 mars, Théâtre de l’Union-Centre Dramatique National du Limousin, 20 rue des Coopérateurs, Limoges (Haute-Vienne). T. : 05 55 79 90 00.

Théâtre de Rochefort (Charente-Maritime), du 2 au 5 avril. Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul (Haute-Saône) les 9 et 10 avril. Saint-Etienne du Rouvray,  (Seine-Maritime), le 24 avril.

 

Le Square de Marguerite Duras, mise en scène de Gérard Elbaz

Le Square de Marguerite Duras, mise en scène de Gérard Elbaz

0BCFEC67-24ED-41EF-9147-4CAC1F9B682C A l’origine, un roman essentiellement dialogué et publié en 1955.  Marguerite Duras, cinq ans plus tard, le reprit pour l’affirmer dans sa forme actuelle, théâtrale. Et dans cette dénomination incertaine,  perce une légère ironie sur les qualifications que le monde littéraire s’évertuera à accoler à son œuvre. Et à l’intérieur de cette légèreté, s’inscrit la très belle mise en scène de Gérard Elbaz.

Il installe ses acteurs sur deux praticables en  V ouvert en direction du public, à une hauteur qui suspend l’action au-dessus du réel, juste un peu plus haut que le sol : comme deux pages blanches, délicatement éclairées, voici l’espace de la fiction. Le dialogue s’instaure entre cette jeune femme qu’on découvrira nurse et bonne à tout faire dans une maison bourgeoise,  et lui, un homme plus âgé, voyageur de commerce, emmuré dans sa solitude, sans autre attache que sa petite valise.

Commencé à mots menus, leur dialogue, peu sûr au début, les installe dans le seul univers qui les porte, celui du langage. Ils sont assis dans les mots, et non sur un banc de square. Elle attend quelque chose de la vie : le mariage qui lui donnera la liberté, pense-t-elle. Et lui, confie son abandon d’éternel déplacé, sans espoir. Mais la résignation de l’un n’est pas à l’opposé de l’attente ardente de l’autre… Deux faces d’une même pauvreté: ce qui les empêche d’affirmer qu’ils sont maîtres de  leurs  désirs. Commencer ? Recommencer ? Quel sens donner à ces mots, lorsqu’on vit au jour le jour ?

Et le soir tombe : à plusieurs reprises, le soleil couchant qui flamboie dans un parc zoologique et fait rougeoyer la crinière des lions, met le feu à la mer pendant que la ville est déjà dans l’ombre.  Marguerite Duras offre à cet homme les seules pensées un peu lyriques qu’il s’autorisera. Manifestation de l’énergie vitale de la nature? Et pourquoi pas de chacun d’entre nous ? Alors demain sans doute  est-il plein, finalement, au lieu d’être vide ? Il n’y a rien de romanesque dans ce texte et on ne croit pas vraiment à un «happy-end» qui n’est pas le sujet. Légèreté encore une fois de Marguerite Duras qui extrait ses personnages de leur assignation, pour leur donner quelques moments privés de conversation dans un jardin public. Ils ont la possibilité de transgresser ce à quoi ils sont socialement condamnés: le silence.

La délicatesse (et la fermeté aussi) de la direction d’acteurs, laisse entrevoir qu’à tout moment, ils sont menacés de retourner à ce silence. A leur insu, s’est créée une intimité dont ils ne savent pas quoi faire : chacun découvre en l’autre un monde différent dont ils ignorent tout. Peut-être lui, l’homme, est-il ce(lui) qu’elle attend, mais il arrive dans l’univers des mots et non pas au bal où elle pense trouver un mari. Et elle qui lui fait découvrir l’univers des femmes et de la danse qui lui sont inconnus, peut-elle le sortir de sa condition de solitaire? A tout moment, le silence peut retomber, chacun évite que sombre l’échange car ni l’un ni l’autre n’a l’expérience de la conversation. Parler de soi? A qui donc? Et les désirs, les rêves, les espoirs, ne sont pas au programme de ces existences closes. Mais comme elle dit : «On parle, Monsieur, et, comme on ne se connaît pas, vous pouvez me dire la vérité… « 

L’invitation finale de la femme à retrouver l’homme au bal qu’elle fréquente tous les samedis, n’est qu’une façon de le quitter: la nuit tombe et il faut bien rentrer. Et avec la nuit, il aura réalisé ce qu’elle attend dans le seul univers des mots.  Le spectateur est renvoyé, lui aussi, à ce qu’il attend, aux mots qu’il emploie chaque jour pour parler d’avenir… tout en sachant que les jeux sont faits.

 Cette première mise en scène est soutenue par la sobre et élégante scénographie d’Emma Depoid. Le metteur en scène offre à Martine Thinières et Stéphane Valensi, le texte de Marguerite Duras, comme on offre une partition à des solistes. Chacun joue sa musique mais c’est finalement l’auteure qui nous enchante. Il y a un court prologue extrait du roman (1952) de Ralph Ellison Homme invisible, pour qui chantes-tu? que les acteurs disent dans l’ombre. Une fois la pièce terminée, ce texte nous revient en mémoire. Et avec lui, ce que disait Marguerite Duras, de ces vies invisibles : «C’étaient des bonnes à tout faire, les milliers de Bretonnes qui débarquaient dans les gares de Paris. C’étaient aussi des colporteurs de campagne, les vendeurs de fils et d’aiguilles, et tous les autres… Le seul souci de ces gens, c’était leur survie : ne pas mourir de faim, essayer chaque soir de dormir sous un toit. »

 Aujourd’hui, avec le retour de la précarité et de ceux que Gérard Elbaz appelle «les invisibles», les  personnages du Square nous sont terriblement familiers. Il faut donc rendre grâce à ce spectacle de nous faire entrevoir, dans ces vies en apparence closes, une part poétique du monde.

 Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 25 mars, Lilas en scène, 23 bis rue Chassagnolle, Les Lilas (Seine-Saint-Denis). T. : 01 43 63 41 61.

La mort d’Agrippine de Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac, mise en scène de Daniel Mesguich

La mort d’Agrippine d’Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac, mise en scène de Daniel Mesguich

©Chantal Depagne

©Chantal Depagne

Notre écrivain-soldat de la première moitié baroque du XVII ème siècle, dont la vie a été revue et romancée en 1894 par Edmond Rostand  qu écrit l’une des pièces populaires  du théâtre français, devait bien connaître l’histoire romaine.  Comme Thomas et Pierre Corneille, puis Racine, il avait sans doute eu entre les mains la La Vie des douze Césars, d’un Suétone aussi bien documenté, que mauvaise langue  envers les successeurs de César et d’Auguste, collectionneur d’anecdotes salées et rumeurs troubles. Complots, assassinats, incestes et générations consanguines : cette union d’Eros et Thanatos  était bien dans l’air du temps:  la Fronde et les débuts chaotiques du règne de Louis XIV.

Pour sa mise en scène de l’unique tragédie écrite par  Cyrano  de Bergerac, Daniel Mesguich revient à son obsession du miroir (sa compagnie a pour nom Miroir et Métaphore) et les répliques des protagonistes sont souvent doublées par  celles de “confidents“. On retrouvera aussi le «trouble dans le genre» avec un Tibère joué par une actrice, comme  il l’avait fait autrefois pour sa mise en scène de Britannicus de Racine), ce qui ne facilite pas la lecture…

Car  cette affaire compliquée   semble avoir séduit le metteur en scène. On ne résumera pas l’enchaînement sans fin de causes et d’effets qui conduit Agrippine, veuve de Germanicus et qui veut le venger, à feindre d’aimer Sejanus, qui, lui-même, feint d’aimer Livilla, la belle-sœur d’Agrippine, laquelle feint de dénoncer un complot contre l’empereur, qui feint… Le tout entrelardé de morts, vengeances, re-morts et re-vengeances, complots et trahisons. Daniel Mesguich a beau donner  en off, avec sa belle voix radiophonique, des explications narratives et dramaturgiques entre les scènes, tout cela reste confus, répétitif, et on se lasse assez vite. Jusqu’à se demander si cette pièce méritait vraiment d’être exhumée.

Une scène, cependant, fait exception et place la pièce ailleurs que dans ce brouillon surchargé et maladroit de nos grands classiques : le bref discours de Sejanus sur la mort, hérité directement des Epicuriens. En un mot : pourquoi avoir peur de sa propre mort, tant que l’on est vivant et que, par conséquent, on ne peut en rien la connaître ? Et quand après la mort, on n’est plus là pour ressentir quoi que ce soit ? Là, on rencontre le vrai Cyrano libertin, c’est-à-dire libre penseur. L’esthétique choisie, pour distinguer sans doute ce théâtre baroque, du classique, relève de la bande dessinée, de l’“heroic fantasy“, de Games of thrones outrés.  Aucun décor : des bouffées de brume y suffisent et un pauvre fauteuil figure un trône. Tout se joue grâce aux costumes : guerrières hyper-sexy, en bottes et robe ouverte; Tibère au féminin, est habillé de lambeaux de pourpre et  dépouilles de renard, avec nombre tresses  “barbares“ et en collant soigneusement incisé et moulant les cuisses. Il a bien fallu trois créateurs de costumes : Dominique Louis, Stéphane Laverne, et Jean-Michel Angays pour ce cabaret. Caroline Marcadé a réglé au millimètre les chorégraphies et tableaux vivants, ce qui renvoie d’autant plus au grand spectacle de revue.  Diction impeccable: tout ici est parfaitement réglé, avec son quotient de cris maîtrisés et de rires sardoniques.

Mais cela ne fait pas de la pièce autre chose qu’une curiosité, et Cyrano de Bergerac n’est pas  William Shakespeare. Comme le personnage d’Edmond Rostand, le vrai Cyrano n’a pas eu de chance et son unique comédie, Le Pédant joué, a bien mieux réussi mais a été génialement pillée par Molière dans ses Fourberies de Scapin. Lisons plutôt son seul roman, utopique, Les États et empires de la lune et du soleil, où le libertin ouvre la voie au siècle des Lumières. Mais pour cette tragédie, qu’il est ingrat d’être un précurseur !

Christine Friedel

Théâtre Dejazet, 41 boulevard du Temple, Paris (IIIe), jusqu’au 20 avril. T. : 01 48 87 52 55.

 

 

Soirée d’ouverture du Printemps de la danse arabe #1

© Mario Jarweh

© Mario Jarweh

 

Et si demain de Nidal Abdo, Jusqu’àL de Washko Soyons fous de Seush

 

Pour la soirée d’ouverture, d’emblée dédiée à la jeunesse, à l’émergence et à la création en conditions difficiles, le Printemps de la danse arabe #1 proposait ce vendredi un spectacle en trois approches.

Avec Nidal Abdo, palestino-syro-ukrainien, formé à Damas et partie prenante de l’Enana Danse Theater, puis contraint à l’exil en 2016, l’accent était mis sur l’accueil en France d’artistes réfugiés. Car s’il a dansé et tourné avec les Ballets Caracalla de Beyrouth et connu une carrière internationale, il lui a fallu quitter la région pour la France, où il a été intégré au sein de l’Atelier des artistes en exil fondé par les excellents Ariel Cypel et Judith Depaule. Il a ainsi pu continuer à travailler, en particulier au sein du spectacle Va voir là-bas si j’y suis créé par Thierry Thieu Niang l’an dernier.

Nidal Abdo a créé en France le collectif Nafass (« respiration profonde ») en mai 2018, avec trois autres danseurs qui ont, comme lui, connu l’exil à partir de la Syrie et avec lesquels il propose Et si demain. Sa chorégraphie assez sensuelle, voluptueuse parfois, offre tout un univers de sensations à ces corps masculins pourtant très coordonnés, assujettis peut-être à un rituel un peu mystérieux. Obéissance, acceptation, oui mais aussi résistance, grâce au plaisir de vivre partagé dans la communauté. Dans un second mouvement, chacun semble se libérer, et recouvrer un peu d’autonomie : solos, échappées, défont le cercle convenu, libèrent des individualités.

Le spectacle se termine de façon assez abrupte, au moment où on se laissait aller, porté par le pur chef d’œuvre musical du trio Joubran.

 Le deuxième moment de la soirée, peut-être le plus personnel, est venu du danseur chorégraphe Washko qui partage son temps entre Moroni et la France. Déjà vue à Suresnes Cité Danse, sa proposition Jusqu’à L a été soutenue par les Bambous, scène nationale de la Réunion. Bien repéré dans l’Océan Indien, le danseur construit une carrière originale. Pour cette pièce, il exprime avec maturité le combat d’un homme avec la lumière, celle-ci tantôt menaçante tantôt complice. « La flamme, le feu, la lumière, la nature, l’obscurité, l’humanité… A qui va rester l’humanité ? », scande-t-il tout en développant une danse très physique, traversée par le hip hop comme par les danses de combat. Soumis, affaissé, jouant avec les ombres il s’affirme petit à petit, homme debout : de la soumission à la maîtrise, il a fait de la lumière sa complice de jeu.

En clôture de cette soirée, l’IMA proposait une autre pièce, présentée par Suresnes Cité Danse, Soyons fous, création d’une compagnie elle aussi issue des Comores. Seush a découvert le krump vers 2007 et a fait ses expériences de solo dans la rue. Ses longs séjours au Sénégal, sa rencontre avec le chorégraphe Anthony Igea en 2009, la pratique du hip hop, combinés à sa capacité à s’entourer d’un groupe soudé de danseurs, lui confèrent aujourd’hui une certaine maturité. Sans doute la construction dramaturgique de sa pièce est-elle encore un peu chaotique, sans doute lui manque-t-il la force poétique pour nourrir toute cette énergie et ces déplacements parfois un peu vains. Mais le groupe a du plaisir à danser ensemble, et à jouer avec le public.

 

Un bémol : la soirée pourtant généreuse en jeunes talents s’est conclue sans qu’aucune femme ne soit présente, ni comme interprète ni comme chorégraphe…Le week-end qui suit viendra heureusement rétablir l’équilibre, en particulier avec Shaymaa Shoukry, basée en Egypte.

 Marie-Agnès Sevestre

 

Institut du Monde arabe

1 rue des Fossés Saint Bernard – Paris Ve

01 40 51 38 38

 

Prochains rendez-vous du Printemps de la danse arabe #1 :

Les 29 et 30 mars au CentQuatre : restitution publique de la résidence chorégraphique de Shaymaa Shoukry

Du 27 au 30 mars à Chaillot – Théâtre national de la danse : Le Lac des cygnes par le Ballet de l’Opéra national du Rhin, chrorégraphie Radhouane El Meddeb

www.imarabe.org

 

On détruit pour se réinventer de et par Pierre Meunier

On détruit pour se réinventer, de et par Pierre Meunier

VISUEL-MAISON-METALLOSLa chorégraphe Stéphane Aubin a pris la direction de la Maison des Métallos en janvier dernier et a voulu qu’il y ait une période de transition avec un programme d’activités élaboré à partir de l’univers d’artistes invités La Co0P associe une équipe artistique et celle des Métallos, pour proposer durant un mois, d’autres façons de se rencontrer autour de l’art vivant.

Autour d’une thématique avec des balades, performances, réflexions, projections ou autres aventures, dans et hors-les-murs. Après Barbara Matijevic et Giuseppe Chico en février autour des mutations technologiques, Marguerite Bordat et Pierre Meunier ont conçu un nouveau spectacle. Il entre en scène en rythme avec son magnétophone et se dandine en rythme sur une chanson D’amour, d’amour! Puis il le range, apporte un seau de pierres qu’il offre au public pour qu’il les palpe. Elles passent de mains en mains; il apporte un deuxième, puis un troisième seau: «C’est un tempo minéral dans une palpation circulaire, le facteur ne deviendrait-il pas cheval ? »

 Ensuite avec des seaux de pierres que nous nous passons, il construit une belle pyramide qu’il fixe du regard. «Le tas fait-il silence, parce qu’il aurait déjà tout ? Rebecca a dit: l’homme devrait attendre ! Le ciel servirait à accueillir le tas. Le vertical nous amène aux verticaux. Face au tas, y a-t-il a le présent, le passé, le futur ? » (…) « Kleist à Charlotte : pourquoi la voûte ne s’effondre pas ? La pierre dans la chute se trouve dans un destin individuel. » (…) « L’homme est terrorisé par sa propre descendance. Dans la chute, il se trouve débarrassé de tout avoir. Le tas est le héros de son propre soulèvement, nul tas sans trou. » (…)  « Cette vitesse nous dépasse par sa lenteur. »

Pierre Meunier prend un cylindre qui fait apparaître un splendide ressort à boudins et il en ôte le papier qui l’enveloppe: il y a une pierre au bout qui le tend et il rebondit. «Entre la chute et l’élévation, le ressort ne tranche pas !» L’acteur s’énerve  puis décroche le ressort: «Cela galope vers l’effondrement !» Il dévoile un châssis où sont suspendues sept pierres dont certaines rebondissent et il disserte scientifiquement : «On ne peut qu’être sidéré par cette capacité d’intégration !» Puis il met de la musique qui rythme les remontées : «Tous ces musiciens qui ont écrit pour des pierres, allez, on rentre!» Il range le châssis à la fin en disant une phrase d’Héraclite: » « Un tas de gravats déversé au hasard, le plus bel ordre du monde! « 
On va changer de registre, dit enfin Pierre Meunier qui met un casque et avance avec des ressorts. « J’espère qu’on va s’arrêter là, une question, la chute sanction!  » Cet étrange solo enthousiasme  un  public venu très nombreux.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 19 mars, à la Maison des Métallos, rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XI ème.

D’autres séances auront lieu avec des projections de Camille Virot, un débat avec l’architecte Patrick Bouchain, des rencontres avec le physicien Etienne Guyon et la philosophe Marie-José Mondzain.

En avril: On prend la tangente avec Fanny de Chaillé avec le danseur Mathieu Doze, l’écrivain Pierre Alferi et les musiciens Rodolphe Burger et Fred Poulet.

 

Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Bernard Lévy

Les Chaises d’Eugène Ionesco, mise en scène de Bernard Lévy

 

PHOTO_LesChaises_©Régis Durand De Girard-1030x686Créée en 1952, au Théâtre de Lancry à Paris (X ème) par Sylvain Dhomme, avec Paul Chevalier et Tsilla Chelton, la pièce  de l’auteur (1913-1994) prend ici une tonalité nouvelle. Peut-on qualifier de « théâtre de d’absurde », ce drame de la vieillesse, de la solitude et de l’exclusion  tel que l’a vu Bernard Lévy? Certes, l’œuvre n’a rien perdu de sa saine dérision  et de son mordant, mais, de la farce au tragique, il n’y a qu’un fil que tiennent, avec humanité et finesse, Emmanuelle Grangé et Thierry Bosc.

Elle, quatre-vingt quatorze et lui, quatre vingt-quinze ans… Ils vivent dans une île et chez eux, ça sent l’humidité et le moisi. Lui s’ennuie beaucoup et regarde passer des bateaux qu’il ne voit pas. Elle ne fait qu’admirer son homme : «Mon chou, ah ! oui, tu es certainement un grand savant. Tu es très doué, mon chou. Tu aurais pu être Président chef, Roi chef, ou même Docteur chef, Maréchal chef, si tu avais voulu, si tu avais eu un peu d’ambition dans la vie.» Et pourquoi pas Orateur chef, comme celui qu’ils attendent pour délivrer l’important «message» du vieillard, à un public fantôme: des chaises vides qui vont petit à petit envahir le plateau…  Mais il n’est que maréchal -des logis- : concierge… Et il estime avoir bien rempli sa tâche. Avoir aussi assez souffert pour témoigner devant l’humanité entière représentée par les invités : une ancienne amoureuse, la Belle devenue bien laide, un colonel, un couple et leurs enfants… et parmi le flot de visiteurs, l’Empereur…

Qui sont ces personnages ? De pauvres vieux au bout du rouleau qui radotent de sempiternelles histoires et qui ont perdu la mémoire? Elle se souvient d’avoir eu un fils qui les a quitté à l’âge de sept ans;  lui, prétend n’avoir jamais eu d’enfants. Il aurait laissé mourir sa mère dans une fossé  mais elle soutient qu’il a toujours pris soin de ses parents. Un couple qui s’amuse à jouer la comédie, seul dans son modeste logis ou reclus dans un foyer du troisième âge ? La vraisemblance n’est pas la souci de l‘auteur franco-roumain : il le dit dans Notes et Contre-Notes «Souligner par la farce, le sens tragique du texte » (…) «Les personnages comiques, ce sont les gens qui n’existent pas. Le personnage tragique ne change pas, il se brise ; il est lui, il est réel. »

Ici, l’action s’ancre dans le quotidien d’un petit appartement meublé dans le style des années cinquante: deux fauteuils, une commode sur laquelle un poste de radio diffuse en sourdine quelques vieux airs et, dans un coin, des journaux empilés au fil du temps… Les acteurs sont dans un cube de verre : le « quatrième mur», d’abord miroir où se reflète le public, deviendra paroi de verre tamisant les voix finement sonorisées. La tendresse des gestes de ce couple dans la vie comme sur scène, Thierry Bosc et Emmanuelle Grangé, contraste avec certains agacements que leur prête l’auteur, parfois un peu sadique. Quand le vieux rabroue sa femme : «Bois ton thé, Sémiramis !», il s’empresse d’ajouter la didascalie : «Il n’y a pas de thé, évidemment »… Lui, un brin rêveur, un rien poète jusque dans la mort :  « J’aurais pourtant voulu tellement finir/ nos os sous une même peau, dans un même tombeau, /de nos vieilles chairs, nourrir les mêmes vers /ensemble pourrir… » Elle, petite bonne femme bien sage, un peu doucereuse, même quand elle s’énerve: «Je n’ai pas trente-trois mains, je ne suis pas une vache !» Gestuelle et grimage contiennent la nature fougueuse habituelle de la comédienne, ici, toute en retenue.

Il y a beaucoup de sincérité chez ces interprètes, même dans le burlesque et l’on pense à ce qu’écrivait Arthur Adamov. «La pièce d’Eugène Ionesco découvre quelque chose que l’on n’a pas envie de reconnaître en soi, c’est-à-dire, en deux mots, la vieillesse fondamentale qui n’a rien à voir avec l’âge et qui, à un certain niveau de conscience, représente un état de l’existence humaine. »(…). « Or, cette image terrifiante, Ionesco l’a découverte et nous la fait découvrir par des moyens proprement scéniques. »

Pourtant, l’on rit : ainsi le voulait Eugène Ionesco : «On rit pour ne pas pleurer». Et ne sommes nous pas aussi les heureux invités et destinataires de l’ultime message (que l’orateur partira sans délivrer), assis sur ces chaises, quand Thierry Bosc, acteur en apothéose lançant son chant du cygne, remercie: « les électrocutiens, (sic) les machinistes, l’ouvreuse, l’Etat » …et pour finir: «Merci à  vous, messieurs-dames et chers camarades, qui êtes les restes de l’humanité, mais avec de tels restes, on peut encore faire de la bonne soupe! »

Ainsi joué et mis en scène, le théâtre d’Eugène Ionesco peut encore faire recette !

Mireille Davidovici

Jusqu’au 14 avril, Théâtre de l’Aquarium, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 43 74 99 61.

La Légende de Bornéo de et avec Simon Bakouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand

La Légende de Bornéo, de et avec Simon Bakouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand

©Pierre_Grosbois.

©Pierre_Grosbois.

« Il y a une légende à Bornéo qui dit que les orangs-outans savent parler mais qu’ils ne le disent pas pour ne pas avoir à travailler ». Le travail, un sujet d’actualité dont s’empare le collectif L’Avantage du doute. Depuis le plateau nu, la bande des cinq nous accueille chaleureusement et se présente: « Nous jouons et écrivons ensemble. C’est un travail d’acteurs-auteurs sans metteur en scène, libres, responsables et une conception du jeu dans un rapport direct avec le public. Chacune de nos créations répond au même impératif: partir du monde d’aujourd’hui pour en faire du théâtre 

Leur premier spectacle, Tout ce qu’il nous reste de la révolution, c’est Simon, (voir Le Théâtre du Blog) est devenu un film* primé au festival d’Angoulême 2018 ; il traitait avec talent de l’engagement, à la lumière de mai 1968. La Légende de Bornéo s’inscrit comme une suite, réalisée dans le même esprit.  Un thème sérieux et déprimant, annonce Judith. Donc, contre la mélancolie, elle nous propose de lire des extraits de son livre de chevet, Feuilles d’herbe du poète américain Walt Whitman, traduit par Eric Athenot. On s’en régale pendant les intermèdes entre les différentes saynètes.

Sur un mode parodique et décontracté, un couple fait le bilan de son fonctionnement  -y compris sexuel-  en  jargon de management d’entreprise… Puis une conseillère de Pôle Emploi clownesque, débordée par les S.M.P. (suivis mensuels personnalisés) et ne pouvant joindre le G.D.D (gestionnaire de droits) finit par péter les plombs. Enfin, un D.R.H. (directeur des relations humaines) explique comment faire pour éviter les états d’âme  de façon à optimiser ses performances dans la vie comme dans l’entreprise…

 Livrées en pièces détachées, ces séquences sont cousues ensemble par l’aîné de la troupe, resté un peu en marge des autres,  Simon. Comédien à la retraite, pour joindre les deux bouts, il essaye de vendre des gaufrettes au public et s’entraîne avec une comédienne, avant de travailler dans un institut de beauté, ou encore évoque avec nostalgie sa carrière internationale … bien sûr imaginaire !

La Légende de Bornéo, créé au Théâtre de la Bastille en 2012, nous embarque dans une délicieuse suite de situations où le rire détourne le sérieux du propos, parfois glaçant. Sans démagogie et avec une juste distance, ce sympathique Collectif allie rigueur de jeu et liberté de ton. Les nombreuses adresses au public sont bien dosées et ne tombent pas à plat, comme souvent dans ce type de spectacle.

 Marc Lesage, directeur du Théâtre de l’Atelier avait programmé Le Bruit court que nous ne sommes plus en direct, le troisième spectacle du collectif, au Théâtre des Célestins qu’il codirigeait, à Lyon. Avec La Légende de Bornéo, il donne un coup de jeune  à son lieu,  et cela peut renouveler son public.

 

Mireille Davidovici

 

Jusqu’au 2 mai, Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin, Paris XVIII ème T. : 01 46 06 49 29

*Tout ce qu’il me reste de la révolution de Judith Davis, est  sorti en salles le 6 février.

Quichotte y Panza

Quichotte y Panza d’après L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantès, traduction d’Aline Schulman, adaptation de Claude Guyonnet

claude-guyonnet-aventures-quichotte-cervantes-panOn les connaît, ces deux-là qui chevauchent de conserve depuis l’Age d’or espagnol. Le boitillement de l’âne et les secousses de Rossinante le cheval ont amené Panza et Quichotte jusqu’à nous et au théâtre… mais pas toujours pour le meilleur. Mais Valère Bertrand et Claude Guyonnet eux, sont du côté du meilleur, avec une totale modestie. Où sont les grandeurs du Chevalier à la triste figure? Dans son imagination…

Il s’agira donc de faire travailler celle du public qui se délecte de voir le cheval de don Quichotte  fait d’une selle de vélo articulée sur un support précaire. Là-dessus, l’acteur peut se donner l’allure d’un cavalier hors-pair. De même, le tabouret de Panza lui permet d’évoquer concrètement l’abîme social et pratique qui sépare l’âne, du cheval, quand bien même, ils font route ensemble. Rien ou presque sur scène : un feu de bois figuré par trois ampoules rouges, un lit vertical où on ne s’endort jamais et qui fera les barreaux d’une cage… Et pourquoi y aurait-il un décor, quand il s’agit du monde entier où le chevalier errant doit redresser les torts, combattre plus fort que lui, et sauver les pures jeunes filles ?

Dès lors, nous voyageons dans l’intimité des faces d’une même médaille : le réaliste, pieds sur terre et le rêveur qui amplifie le monde. Valère Bertrand justement est un comédien terrien et un voyageur invétéré, avec la compagnie du Footsbarn, ou des Fédérés de Montluçon. Claude Guyonnet, lui, a beaucoup travaillé avec Bernard Sobel. Ça ne fait pas d’eux la tête et les jambes mais un alliage solide. Ils ne sont pas «la France d’en bas» et celle des «élites». Ici, le maître ne domine pas plus son serviteur que dans Jacques le Fataliste de Diderot, un siècle et demi après le roman de Cervantès. Et l’on comprendra que défier les moulins à vent est plus un moyen de faire prendre l’air aux imaginations, qu’une posture idéaliste moralisante.

Bref, avec ce que le théâtre fournit de plus simple et de plus magique, ils nous font apercevoir des mondes avec trois bouts de ficelle: une belle démonstration d’humanité. Ni moquerie ni ironie entre eux, quelque chose comme une fraternité… heureusement contagieuse.

 Christine Friedel

Théâtre de l’Épée de bois, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, (Val-de-Marne). T. : 01 48 08 39 74.

 Don Quichotte dans la traduction d’Aline Schulman est publié aux éditions du Seuil.

123456

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...