Le Printemps de la danse arabe # 1Entretien avec Marie Descourtieux

Le Printemps de la danse arabe # 1 Entretien avec Marie Descourtieux

 

C2FE1C23-838C-4798-BCE9-49BDF584E9EBÀ la veille de l’ouverture de ce festival à l’Institut du Monde Arabe, après un galop d’essai en 2018 (voir Le Théâtre du blog), nous avons rencontré Marie Descourtieux, instigatrice et programmatrice de ce projet novateur.  

 - Quelle place est destiné à prendre le festival au sein de l’Institut du Monde Arabe ? Est-il nécessaire de vous associer à d’autres structures pour construire le projet et quels sont les enjeux de ce programme partagé ?

L’objectif premier est de donner de la place au geste chorégraphique contemporain des mondes arabes car jusqu’ici, la programmation était centrée sur les danses traditionnelles. Depuis mon arrivée, il y a trois ans, venant moi-même de la danse, je trouvais essentiel de faire connaître et aimer ces cultures chorégraphiques. Mais nous avons un plateau difficile qui manque de profondeur… Donc spontanément, j’ai proposé à d’autres lieux de s’associer à ce Printemps, pour accueillir les créations du monde arabe. Comment s’inscrire dans cette dynamique? Comment se compléter ? Nous avons choisi de le faire, de façon assez simple : rassembler dans un temps donné (le printemps est un joli symbole) tous ceux qui voulaient y contribuer. Avec pour objectifs : mutualiser nos forces, donner de la visibilité aux artistes, dessiner une palpitation aux vingt-deux pays qui ont reconnu l’arabe comme langue officielle. Chaque partenaire apporte ce qu’il a déjà dans sa besace, à des rythmes différents, en essayant de faire concorder les calendriers et avec une réflexion assez large. C’est donc un partage et un équilibre un peu empirique que nous avons expérimentés  l’an dernier avec l’édition # 0. Il s’agit finalement d’un label, dans le cadre de ce moment fort qui nous réunit. Et d’autres lieux sont intéressés pour l’année prochaine, ce qui est rassurant.

- De nouveaux partenaires déjà cette année, avec le Tarmac, le Musée de l’Immigration et June Events qui s’inscrit plus fortement. C’est un vrai élargissement du projet de l’édition # 0…

Au Tarmac, la directrice, Valérie Baran a choisi de reporter Les Architectes de Youness Aboulakoul et Youness Atbane en avril, pour que son lieu puisse faire partie de ce Printemps. Le Musée de l’Immigration, avec l’arrivée de Stéphane Malfettes, a été très vite intéressé. Chaillot-Théâtre National de la Danse et le Centquatre étaient en quelque sorte les fondateurs l’an dernier avec nous et il aurait d’ailleurs été impossible de faire le festival sans eux. Cela nous a permis d’avoir des salles de répétition. Le Centquatre, par exemple, a proposé à Shaymaa Shoukry trois semaines de résidence, ce qui lui permettra de présenter deux spectacles.

- Justement la question de l’accompagnement des artistes est en quelque sorte déléguée à vos partenaires, étant donné l’absence d’espace possible à l’ I.M.A. ?

C’était notre souhait dès le départ, avec le concours de Mathilde Monnier, directrice du Centre National de la Danse, d’accompagner les artistes. J’avais vu Shaymaa Shoukri au Caire et nous sommes tombées d’accord pour un accueil. Le C.N.D n’ayant pas d’école issue du monde arabe, il y a eu une vraie coopération pour organiser une résidence de l’Ecole de danse de Sareyyet Ramallah, avec le programme Camping. Une grande place est ainsi offerte aux danseurs de la diaspora… Les artistes voyagent, sont difficilement assignables à un pays et souvent traversés par plusieurs cultures. Et Suresnes Cité Danse en repère déjà beaucoup au sein de la diversité en France… Notre mission est claire : nous devons nous intéresser, faire connaître et aimer aussi les mondes arabes qui se sont installés en France et qui se tissent, se métissent… C’est notre problématique quotidienne… Suresnes Cité Danse a tout de suite réagi, bien que ce festival soit en hiver, en facilitant mon repérage et pour les artistes invités par son directeur, Olivier Meyer, c’est magnifique de trouver un rebond avec le Printemps.

Les pièces courtes présentées pendant le week-end d’ouverture, appartiennent-elles à des compagnies qui ne peuvent proposer de pièces plus importantes ?

Ces pièces, courtes, ne sont pas des extraits. J’ai essayé de construire des soirées qui se complètent : c’est un puzzle, subtil à équilibrer. Nous invitons des artistes émergents que nous avons envie d’accompagner. J’ai donc essayé de construire les trois jours à l’I.M.A. dans cette perspective. On ne peut pas y accueillir Radhouane el Meddeb, par exemple, avec le Ballet de l’Opéra national du Rhin mais cela, Chaillot le fait parfaitement. Nous, nous pouvons offrir à Selim ben Safia, Adel el Shafey et Shaymaa Shoukry ou aux jeunes compagnies des Comores, l’accompagnement dont ils ont besoin. Cela me plairait assez que nous soyons une place de découverte pour ces jeunes artistes : si l’I.M.A. peut servir de tremplin, nous serions dans notre rôle.

- Vous vous donnez une place modeste mais vous êtes très engagée vis-à-vis des compagnies… Pour la partie voyages, visas, etc. inhérente à l’international, êtes-vous soutenus par l’Institut Français, par d’autres partenaires institutionnels, éventuellement du monde arabe ?

Notre lieu est singulier, nous avons à offrir un peu de lumière et nous cherchons à servir de trait d’union. Notre ambition reste de  présenter l’émergence et ce n’est pas le plus facile.  Ceux que je rencontre dans mes voyages, travaillent dans des conditions difficiles : nous essayons de leur permettre de grandir. Pour le moment j’arrive à faire ce travail avec nos moyens, sans partenaire spécifique. Heureusement, avec Jack Lang à la tête de l’ I.M.A., nous sommes en lien avec tous les pays concernés et quand il y a un souci, on arrive à le régler ; c’est une chance. Pour le reste, on trouve des partenaires en fonction des projets, comme cette année, la compagnie Egyptair.

- La place de la danse dans le monde arabe est encore problématique. Voyez-vous une forme d’acceptation progressive ?

Il y a des petits changements. La danse n’arrive pas encore à être considérée comme un spectacle : c’est une pratique ancestrale qui s’exerce dans les mariages, les fêtes, la vie politique… Contrairement à la musique qui a depuis longtemps le statut de spectacle, la danse doit  conquérir une place, et si possible dans des espaces faits pour cela. Devant ces difficultés, Selim Ben Safia, à Tunis, par exemple, a créé le festival HORS LITS, qui emmène la danse contemporaine dans des villes tunisiennes, dans toutes sortes de lieux privés ou publics. Pour le moment, disons que naît une certaine curiosité pour cet art.  

- Ce sont les festivals, créés par des chorégraphes, qui ont ouvert la voie… 

Oui, mais ils y parviennent grâce aux pratiques amateure et professionnelle, soutenue par des chorégraphes souvent venus d’Europe, car il y a peu d’écoles. La question de la formation reste essentielle.  

- Pour revenir au programme de cette année, nous n’avons pas remarqué de thématique particulière… 

Je n’aime pas trop les thèmes, c’est donc volontaire. L’enjeu est de faire connaître la danse au travail dans le monde arabe, en pariant sur de nouveaux chorégraphes, traversés par des influences venues de toutes les cultures qu’ils rencontrent. Le plaisir de la découverte que j’ai, en allant là-bas, j’ai eu envie de le partager avec le public. Cela peut prendre quelquefois la forme d’une recherche et, si je la considère partageable ici, je choisis de la présenter. En revanche, il y a des étapes de travail que je ne montrerai pas, car non pertinentes pour des spectateurs français.  Cela reste un pari, un projet en devenir.  Et le sens apporté par tous les lieux qui y contribuent et par le public qui commence à identifier la manifestation,  m’encourage à continuer!

Marie-Agnès Sevestre    

Du 22 mars au 28 juin, Institut du Monde Arabe 1 rue des Fossés Saint-Bernard, place Mohamed V, Paris (V ème). T. : 33(0)1 40 51 38 38. Chaillot-Théâtre National de la danse; Tarmac/Scène internationale francophone; Musée national de l’histoire de l’Immigration; festival June Events -Ateliers de Paris; Centre National de la Danse; Le Centquatre.


Archive pour mars, 2019

La Trilogie de la vengeance, texte et mise en scène de Simon Stone


La Trilogie de la vengeance, d’après John Ford, Thomas Middleton, William Shakespeare et Lope de Vega, texte français traduit par Robin Ormond et mise en scène de Simon Stone

C’est une suite de petits dialogues en trois parties, inspirées de pièces des grands dramaturges de la fin du XVI ème siècle et du début du XVII ème. Quatre  grands dramaturges anglais : John Ford avec Dommage qu’elle soit une putain, Thomas Middleton et William Rowley avec leur The Changeling, William Shakespeare et son Titus Andronicus. Et le grand Espagnol Lope de Vega, avec Fuente Ovejuna. Cela se passe dans trois petites salles à la fois, le public ayant été auparavant réparti selon une lettre: A, B ou C. Donc, nous voyons tous le même spectacle mais pas en même temps et si on a bien compris pour nous dans un ordre chronologique, c’est à dire alphabétique, sinon pour les autres spectateurs avec des retours en arrière. Mais, en fait, cela n’a guère d’importance. Un dispositif sous diverses formes pas nouveau mais qui fait toujours plaisir au public. Au vingtième siècle: Luca Ronconi, Ariane Mnouchkine, Macha Makeieff et Jérôme Deschamps avec leur remarquable et célèbre Lapin-Chasseur. Et récemment l’opération DAU ( voir Le Théâtre du Blog)

Dans la pièce de John Ford, une jeune fille a fait l’amour avec son frère: elle est enceinte et il la tuera. Dans celle de Thomas Middleton, une autre jeune femme fait assassiner le futur mari  imposé par  son père. Elle réussira ainsi à se marier avec son amoureux mais il y aura un prix à payer : elle devra coucher avec le tueur à gages et trouver une remplaçante pour sa nuit de noces, pour que son mari ne voit pas qu’elle n’est plus vierge. Chez Shakespeare, dans Titus Andronicus, la malheureuse Lavinia violée pousse son père Titus à se venger  avec un banquet cannibale  mais il tuera cette fille déshonorée. Enfin dans la pièce de Lope de Vega, le Commandeur du village de  Fuenteovejuna pense, en prédateur absolu, avoir droit de cuissage sur toutes les jeunes filles. Mais quand il veut coucher avec Laurencia, il sera assassiné. Par qui ? On ne le saura jamais et tous les habitants solidaires resteront muets quand le juge demandera le nom du coupable. Le Roi préfèrera classer l’affaire et pardonnera…

A chaque fois et au centre de la pièce, il s’agit du pouvoir et des pulsions sexuelles de l’homme et comme les choses ne sont jamais aussi simples, de la femme, à la fois objet mais parfois aussi moteur de  l’érotisme. Et, nous dit Simon Stone: rien n’a vraiment bougé quatre siècles après… Hommes et femmes sont toujours aussi maladroits dans leurs relations amoureuses et sexuelles.. D’autant plus que le machisme, s’il a changé de forme, reste toujours bien là: inégalité des salaires et des avancements, mépris des hommes politiques, dont le pas très malin mot de Laurent Fabius: « Mais qui va garder les enfants? » Comme le dit très bien Daniel Loayza: «En somme, la position traditionnelle de la femme, c’est l’ordre même. Remettre cette position en cause, c’est risquer de tout désorbiter, renverser toute norme, abolir la distinction entre nature et culture -c’est ouvrir la porte au chaos. » De cela, la société a peur et donc, tant pis mais mieux vaut que les choses restent en l’état… Et ce n’est pas si vieux où dans les années soixante, une femme qui osait demander des préservatifs dans une pharmacie, était fusillée du regard. Même chose pour la pilule, dix ans plus tard! Une position malheureusement aussi partagée par certaines femmes qui veulent à tout prix que soit respecté l’ordre établi, même quand c’est à leurs dépens. 

© Elizabeth Carecchio

© Elizabeth Carecchio

La première partie du spectacle a lieu sur une scène étroite avec un dispositif bi-frontal. Cela pourrait être un bureau contemporain d’agence de communication ou autre, avec une scénographie hyperréaliste: deux portes à chaque bout, sol moquetté, table ovale de réunion, grosse photocopieuse ventrue noire, rayonnages avec dossiers, cafetière et bouilloire électriques. Sur un mur, affiches d’agence de voyage et pendule indiquant l’heure exacte. Au centre de ce bureau, un directeur -le seul homme ici- qu’une des collaboratrices vient ficeler avec du scotch sur son grand fauteuil noir. «Margot: «Odette choisit de baiser avec Jean-Baptiste pendant qu’on essaye toutes  d’éviter de baiser avec Jean-Baptiste. Le fait qu’Odette baise avec lui, veut peut-être dire que nous autres sommes sauvées d’un bon nombre d’inconvénients. Donc, on traite Odette avec respect. Aimée : Compris.»

Cela se laisse voir parce qu’il se passe toujours quelque chose sur le plateau et l’interprétation est de très haut niveau:Valeria Bruni Tedeschi, Eric Caravaca (le seul homme d’une distribution, ce qui est exceptionnel), Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye Haïdara, Pauline Lorillard, Nathalie Richard et Alison Valence. Tous font preuve d’un solide métier et d’une belle virtuosité mais leurs personnages ressemblent plus à ceux d’une B.D. et les dialogues sont assez pauvres. C’est bien joli de se référer à de grands auteurs et de s’en inspirer, mais bon pourquoi en faire ? Du coup, on se sent vraiment peu concerné…

© Elizabeth Carecchio

© Elizabeth Carecchio

Après une heure seulement: premier entracte et on nous fait ensuite entrer dans une autre petite salle toute en longueur où la scène est peu profonde. Derrière une grande paroi vitrée, un restaurant-traiteur chinois comme indiqué sur la façade avec enseigne en tube fluo rouge. A l’intérieur, là aussi on a fait dans l’hyperréalisme avec quelques tables et chaises minables et côté jardin, un grand présentoir réfrigéré avec des plats préparés, un frigo plein de canettes et un four à micro-ondes. Une jeune femme en robe de mariée blanche discute avec quelques-uns des membres de sa famille. Tous les acteurs sont équipés de micros H.F.  Le repas de mariage se passe dans une salle par derrière et, bien sûr, on ne le verra pas. C’est remarquablement réalisé sur le plan scénique.  Mais les scènes sont courtes et on n’a pas le temps de s’intéresser aux personnages puisqu’ils doivent aller assez vite sur un des autres plateaux. Cette contrainte de jeu demande une grande concentration et une belle virtuosité aux interprètes Et elle est intéressante mais les dialogues comme précédemment, n’ont rien de fascinant. «Notre père nous a appris tout ce temps à bien nous tenir, à attendre jusqu’à ce que quelqu’un nous dise qu’on a mérité une récompense, à être reconnaissantes de tous les petits cadeaux de merde que le monde, son monde, leur monde, les hommes comme lui nous donnent, et c’est même pas des cadeaux c’est juste des restes quand ils ont fini de tout dévorer… J’en ai assez d’attendre les restes, je veux avoir le premier choix. Je veux être celle qui décide en premier. Pas toi ?» 

 

© Elizabeth Carecchio

© Elizabeth Carecchio

Il y a parfois des blancs dans le texte. Sans doute pour laisser le temps aux comédiens d’arriver…  Une heure après nouvel entracte; mais plus long cette fois; il y a la queue au buffet et aux toilettes… Retour dans les salles. Les ouvreurs, très efficaces, emmènent notre groupe : le  C, dans  la troisième salle où des gradins en angle entourent  une scène là aussi fermée par de hautes vitres. A l’intérieur de ce grand bocal, la chambre luxueuse mais un peu ancienne d’un grand hôtel. Avec sur une moquette épaisse, un beau lit, des fauteuils une table ronde: on s’y croirait. Sur un des côté, une salle de bains avec toilettes, grand lavabo et douche à l’italienne. Il y a même de l’au qui coule. Il s’agit d’une scène de prostitution où une jeune entremetteuse (remarquable Servane Ducorps) démontre à une jeune personne tout le bénéfice qu’il y a pour elles deux, si elle accepte de coucher avec un homme plus âgé qu’elle. Un petit moment, lui dit-elle qu’elle oubliera vite mais qui rapporte beaucoup. Un seule condition : le client exige qu’elle soit garantie vierge et l’entremetteuse la prévient : elle va être obligée de vérifier. Mais la suite avec l’arrivée du client qui laissera partir sa proie, semble plus faible. Ou c’est la fatigue qui semble se faire sentir: il y a déjà plus de trois heures que nous sommes là. Et quelques spectateurs lassés s’en vont.

 Alors à voir? C’est encore une fois bien réalisé; les lumières de James Farncombe comme la musique et le son de Stefan Gregory sont de grande qualité et ici, rien n’est laissé au hasard. Et tout dans cette grosse machine techniquement  fonctionne, à part quelques moments où cela flotte encore un peu. Le spectacle n’était sans doute pas tout à fait prêt, puisque la première avait dû même être retardée. Mais à moins que vous ne soyez un(e) fan de Simon Stone, on ne vous conseille pas cette réalisation très décevante. Mais les élèves de la section scéno de l’Ecole des Arts Déco comme les apprentis-comédiens, apprendront beaucoup du remarquable  travail de Ralph Myers et d’Alice Babidge qui a aussi signé les costumes, exemplaires de rigueur. Bref, cette réalisation, sans doute assez coûteuse, donne encore une fois la part belle à la scénographie, et  à  un jeu de haut niveau. Mais, du côté dramaturgie et dialogues, cette revisitation des thèmes de pièces connues nous laissé sur notre faim! Et autant en emportent les giboulées de mars…Vous voilà prévenus. A vous de choisir. Reverra-t-on les créations approximatives et racoleuses de Simon Stone à l’Odéon? Sans doute pas et heureusement…

Philippe du Vignal

Jusqu’au 21 avril, Odéon-Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès (angle du boulevard Berthier), Paris (XVII ème). T. : 01 44 85 40 40.

 

 

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

© Jean Louis Fernandez

© Jean Louis Fernandez

 

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

 «Histoire d’un jeune homme, dit le personnage de Longue Date, qui décide de revenir su ses traces, revoir sa famille, son monde, à l’heure de mourir. Histoire de ce voyage et de ceux-là, perdus de vue, qu’il rencontre et retrouve.» C’était déjà l’histoire de Juste la fin du monde : Louis revient au « pays lointain » qu’il a quitté, celui de son enfance et de son adolescence -lui-même, au fond- pour annoncer sa mort prochaine à sa famille. François Berreur, cofondateur du théâtre de la Roulotte avec Jean-Luc Lagarce et éditeur de son œuvre (ils ont créé ensemble Les Solitaires intempestifs, titre d’un spectacle de la Roulotte), plaisante : «Comme Juste la fin du monde n’a eu aucun succès, Jean-Luc a décidé de le réécrire, en encore plus long.» Et là, ça devient très intéressant :  l’auteur a bien écrit «revoir sa famille, son monde».

De quoi est fait un homme ? Pas seulement de sa famille d’origine, de son milieu mais de tout ce qu’il a vécu, si furtif que ce fût, de désirs fugaces, de rencontres et malentendus oubliés. Ce qui fait du monde. Ce jour-là, comme dans les vingt-quatre heures de la tragédie classique, Louis boucle la boucle, s’acquitte de sa vie (c’est le sens du mot latin : defunctus vitae, qui a donné notre défunt). Mais peut-on vraiment régler les comptes ? Louis s’apercevra qu’il n’a pas compris grand-chose à son frère cadet, ni à sa petite sœur qu’il a quittée tout enfant. Et surtout, qu’il ne les a pas beaucoup écoutés. Il ne dira rien, donc de sa mort prochaine, lui que son frère Antoine accuse d’avoir toujours occupé le centre du tableau, de s’être fait plaindre…

La mise en scène de Clément Hervieu-Léger est très intelligente. Il fait entrer en scène tous les personnages en même temps ; rien, du reste, n’est indiqué là-dessus dans le texte. Ensemble, ils seront la double famille de Louis, la famille imposée et la famille choisie, plus une troisième : celle des comédiens. Et cela fera quatre avec le public. Les morts : le jeune amant mort le premier dans ces années SIDA, le père, déjà mort, se mêlent avec tranquillité aux vivants et se rencontrent en tout liberté, ce qui aurait été impossible dans la vraie vie, et c’est cela qui constitue, profondément, la vie de Louis.

On se rend compte que, sous sa forme de grand opéra, avec airs, récitatifs et chœurs Le Garçon incarne tous les garçons et Le Guerrier: tous les guerriers). Le Pays lointain est une pièce classique. Un seul lieu : une sorte de mur-frontière, entre ville et banlieue, entre campagne et zones industrielles, une vieille voiture, la voiture « familiale» et une cabine téléphonique, symbole d’une communication à l’ancienne, délaissée, coupée. Une unique journée : celle où Louis, accompagné de Longue Date, l’ami fidèle, vient rendre visite à sa famille. Une action unique, un projet : dire sa mort prochaine, ce qui ne sera pas réalisé et c’est bien là, le tragique. Cette concentration du temps, ce lieu mental qui permet de rassembler toute une vie, une vie ordinaire, avec ses côtés moches mais aussi la gaieté tendre d’un pique-nique sorti du coffre de la voiture, cela permet d’envisager l’approche de la mort. Rien n’est résolu, les frustrations et les malentendus subsistent, mais, au moins, Louis aura connu un moment d’expansion de la vie.

Voilà comment, à propos de la mise en scène simultanée des personnages, on se prend à parler de Louis, comme d’une personne qu’on aurait rencontrée. C’est Loïc Corbery, de la Comédie Française, qui l’incarne avec une légère distance souriante ou parfois s’efface. Clément Hervieu-Léger le dit bien: quand Louis semble s’absenter et laisser la place aux autres, tous les autres : «Ce n’est pas un vide, mais un creux, ou un jeu, comme entre deux pièces de puzzle qui ne s’ajustent pas exactement». Il le dit à propos de la langue particulière de Jean-Luc Lagarce, avec ses reprises et corrections perpétuelles qui disent autant la quête d’exactitude des uns que la timidité des autres. C’est vrai aussi du personnage central, axe, pivot de tous les autres, un peu “disjoint“. À côté de Loïc Corbery, il faudrait citer tous les autres comédiens dont Audrey Bonnet (Suzanne, la sœur) et Nada Strancar (la mère). Tous ont en commun une expérience de travail avec Clément Hervieu-Léger et la compagnie des Petits Champs, ce qui leur donne cet «air de famille» si nécessaire. La représentation dure quatre bonnes heures. Mais il faut savoir ce que l’on veut : c’est peut-être la durée nécessaire pour rassembler tous les mondes qui constituent un homme. Toute vie mérite le temps de ce bilan et peut-être même la recherche obsessionnelle du terme exact et le long procédé nécessaire pour y parvenir. Et le spectacle a le don de rendre le spectateur bienveillant.

Christine Friedel

Odéon-Théâtre de l’Europe,  Place de l’Odéon, Paris (VI ème),  jusqu’au 7 avril . T. : 01 44 85 40 40

La pièce est publiée aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

John de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey

John de Wajdi Mouawad, mise en scène de Stanislas Nordey

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez

Un spectacle d’une délicatesse extrême et d’une audace rare, dont le thème des plus rudes: le suicide des adolescents ne supporte aucune désinvolture. Comment évoquer la douleur de jeunes gens dont la souffrance est indicible, la peine immense des proches parents et de la fratrie confrontés à l’inadmissible? Ce texte, un des premiers (1977) de Wajdi Mouawad- est une invitation à entendre ce qu’est le sentiment brut d’abandon et de perdition. John (Damien Gabriac) dans l’espace vide d’un gouffre intérieur, est seul en scène, avant que ne surgisse,  une fois arrivé l’acte fatal, sa grande sœur Nelly.

Une version légère du spectacle qui sera repris cette saison, a été créée pour le programme Education et Proximité, mis en place par le Théâtre National de Strasbourg, le Théâtre national de la Colline et la Comédie de Reims, selon un processus d’échanges entre élèves de lycées d’enseignement général et professionnel. Julie Moreau et Margot Segreto interprètent l’une ou l’autre la sœur de John. Emmanuel Clolus a conçu l’espace restreint de la chambre où John est assis sur une chaise, près d’une une table de nuit, sous les lumières de Philippe Berthomé. Et derrière lui, l’angle de cette chambre exiguë est dessiné avec le lit, façon Van Gogh mais sans couleurs.

Cette dérive adolescente, est le produit, dit l’auteur, de «l’intolérance envers soi-même, le dégoût de sa propre vie, le chagrin insondable des humiliations silencieuses…» La langue québécoise riche est gorgée de saveurs pimentées et de toutes les insultes traditionnelles envers les objets du culte: tabernacle, hostie, calice, croix… qui donnent du relief à la parole proférée. John ne ménage pas l’agacement qu’il conçoit pour lui-même: «Tabarnac de criss de criss d’hostie d’criss !… Pis j’savais pas que le monde y’étais si méchant. »

Avec les mots bruts à l’acuité coupante de John, est exprimé l’innommable: l’aventure de vivre qui fait mal, le sentiment existentiel comme seule blessure intime. Et John avoue qu’il n’a pas les mots pour dire ce mal et l’expliquer. «Pis les gens responsables Ce sont ceux qui ont pu mal d’avoir mal Mais moi j’suis pas capab… De toute façon J’ai jamais été capable de faire quoi que ce soit… »

Le verbe et la parole n’en finissent pas de trahir, de tromper et de manquer à l’énonciateur qui coupera court au flot de ses déceptions. Et l’enregistrement qu’il prépare, une dernière lettre laissée à ses parents: il le détruira, conscient de la vanité de cet ultime engagement. Damien Gabriac, en chemise à carreaux et pantalon sombre de sport, déclame rageusement, s’esclaffe, hurle, puis se calme et contrôle sa terreur. John ne supporte pas de n’avoir pas les mots pour dire qu’il a mal. Requête est faite à Pa et à Ma de ne pas s’effondrer : « Enveuillez-moi pas Tout ça c’est rien que des mots Que des mots qui sont là pour toute manger la place… » Pourtant, il y a eu, comme il le dit, juste une belle affaire dans sa vie, quand sa sœur Nelly s’est mariée avec Robert, sur la musique du Canon de Pachelbel. Et un rêve a toujours fait voyager John qui a l’âme en peine : celui de marcher vers la mer. Mais la vie mord durement, laissant le jeune blessé sur le chemin. «Moi, le vent est trop fort La haine a brisé mes ailes Je f’rais pas parti du voyage…. »

Soit le conte noir d’une histoire de vie et de mort, grâce à l’art d’un acteur qui invente une partition tirée au cordeau, avant d’arrêter net le temps en marche qui seul, aurait pu lui apporter une consolation.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, jusqu’au 29 mars. T. : 03 88 24 88 24.

Théâtre des Quartiers d’Ivry-sur-Seine-Centre Dramatique national (Val-de-Marne), du 8 au 19 avril.

Scène Nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, (Meurthe-et-Moselle) du 4 au 8 février.

Bérénice de Racine, mise en scène de Gaëtan Vassart et Sabrina Kouroughli

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Bérénice de Racine, mise en scène de  Gaëtan Vassart et Sabrina Kouroughli

Cette tragédie en cinq actes et quelque mille cinq cent alexandrins fut créée avec succès en 1670 après que l’ait été sur le même thème, Titus et Bérénice de Corneille et aussi inspirée de l’historien romain Suétone. Soit l’histoire des amours tragiques de Titus, l’empereur romain et de la reine de Palestine. Il avait dû se séparer d’elle et la renvoyer. Parce que les institutions romaines ne le permettaient pas, parce qu’aussi, il ne voulait pas renoncer au pouvoir royal qu’il venait d’hériter de son père récemment disparu: «Rome, dit Paulin, le confident de Titus, par une loi qui ne se peut changer, N’admet avec son sang aucun sang étranger, Et ne reconnaît point les fruits illégitimes Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes. » Dix ans après, elle sera la deuxième pièce après Phèdre à inaugurer la Comédie-Française, la nouvelle troupe royale, de nouveau avec la créatrice du rôle-titre Marie Champmeslé. La pièce est ensuite bizarrement tombée dans l’oubli mais fut redécouverte à la fin du XIX ème,  avec une mise en scène de Mounet-Sully.

Au vingtième siècle, elle est devenue avec raison une pièce-culte de Racine et a souvent été montée. Entre autres par Roger Planchon en 66 avec Samy Frey et Francine Bergé. Mais aussi à la Comédie-Française en 84 par Klaus-Michael Grüber avec Ludmilla Mikaël et Richard Fontana. Deux mises en scène absolument remarquables et que nous avons encore  en mémoire. Et en 2006, par Jean-Louis Martinelli en Avignon avec Marie-José Ferdane et Patrick Catalifo. Enfin, mais de façon vraiment approximative par Célie Pauthe l’an passé (voir Le Théâtre du blog) dont la mise en scène avait  eu au moins le mérite de mettre en valeur Mounir Margoum, jeune et excellent acteur dans Antiochus.

Depuis la mort de Vespasien, son père, Titus lui a succédé et vit à Rome avec Bérénice, reine de Palestine. Et ils doivent se marier. Antiochus, roi de Commagène, un ami très proche de Titus, lui,  est en secret amoureux de Bérénice depuis longtemps  et lui avoue qu’il l’aime  et qu’il va donc devoir quitter Rome. Mais Titus consulte les assemblées et vu leur avis négatif, décide de renoncer à épouser cette reine. Il envoie Antiochus le dire à Bérénice qui est incrédule. Titus  arrive et lui confirme ce que son ami lui a dit  mais la supplie de rester avec lui. Un compromis que refusera Bérénice. Les amants, dans une dignité absolue, finissent par accepter cette séparation. Mais aucun suicide en vue même s’ils en parlent. Titus comme Antiochus et Bérénice font face à leur devoir : ils perdront tous les trois une partie de leur raison de vivre et ne se reverront plus jamais, mais au moins leur amour et leur gloire seront restés intacts. Un scénario des plus habiles écrit par un écrivain de trente et un ans, qui respecte à la lettre les trois unités de temps, de lieu et d’action. Sans que cela paraisse artificiel. Et plus de trois siècles après, écrite dans une langue poétique  admirable et restée tout à fait compréhensible, cette tragédie, très souvent jouée en France et dans les pays francophones garde une force théâtrale exceptionnelle.

Aucun sang ne coule ici, personne n’est en danger de mort, les trois protagonistes refusent le suicide et il n’y a aucun  coup de théâtre mais les mots -c’est la grande force de la pièce- agissent parfois comme des poignards. Dans cet affrontement, Racine met en scène avec une grande habileté, la séparation inéluctable du couple royal dont l’amour n’est jamais remis en cause  et de son ami commun, lui aussi Roi, pour des raisons à la fois politiques et personnelles. Ils refusent tout compromis qui entacherait leur  dignité à tous les trois.  Autrement dit, chacun  accepte de perdre, quitte à démolir son rêve et est obligé de se dépasser. Reste à construire à regret son «monumentum» : une image exemplaire de soi-même pour les générations actuelles et futures. Bref, Titus, Bérénice et Antiochus doivent pouvoir continuer à se regarder dans un miroir. Quand on hésite, disait de Gaulle, il faut choisir ce qui est le plus difficile. Mais reste à trouver justement ce qui est le plus difficile, et là comment on fait? Le grand Charles se gardait bien de dire comment… Mais pourrait-on imaginer ici un compromis? Du genre, Antiochus généreux et restant le meilleur ami du couple, après que Titus ait quitté le pouvoir et se soit marié avec Bérénice, avant d’avoir deux ou trois enfants… Impossible! Sauf dans une courte parodie. Les trois héros sont bâtis pour quelque chose de plus exigeant et donc le bonheur de vivre ne sera pas au rendez-vous. Mais, comme le disait déjà Saint-Augustin: « Il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur. »

«Bérénice, dit justement Gaëtan Vassart, raconte la perte des illusions. Cette amoureuse passera d’acte en acte de l’ignorance  de sa situation au libre choix de son dépassement : l’incrédulité, la fuite en avant, la supplique, al révolte, le chantage à la mort par vengeance, l’acceptation d’une tristesse majestueuse et in fine la création du mythe de leur histoire. » Sur le plateau, un grand tapis de danse rouge rectangulaire, tout autour sur les trois côtés, des bancs en bois brut où les personnages qui ne jouent pas, resteront assis sauf à la fin. Aucun décor autre que des rideaux noirs et une douzaine de rampes verticales fluo blanches. Ce qui accentue le côté statique de cette mise en scène qui manque de rythme, sauf à la fin. Au dessus de la scène, une grande image vidéo en noir et blanc du visage d’un des personnages, déformé, apparaît à chaque début d’acte. Sans que l’on en comprenne bien la raison. Le fait pour les acteurs qui ne jouent pas dans une scène, de ne pas quitter le plateau n’est pas nouveau mais ne fonctionne jamais très bien. Et on se permet d’être sceptique quand les metteurs en scène disent que «cela permet de mettre le langage et le poème au centre ».
 
Côté distribution, le niveau est très inégal. Stéphane Brel (Titus) s’en sort à peu près mais Antiochus (Anthony Palliotti), engoncé dans un long manteau noir, a une diction parfois approximative et n’est guère crédible. Comme Paulin, le confident de Titus (que joue le metteur en scène). Seule Valérie Dréville, malgré un costume ridicule : une longue nuisette noire!  est comme toujours des plus impeccables, elle a une belle présence et arrive à la fin à créer l’émotion. Surtout dans le dernier acte où enfin les protagonistes sont seuls en scène. Là enfin, il se passe quelque chose. Mais bon, l’ensemble a quelque chose de très sec et d’appliqué. Pourquoi des fumigènes, une chute de neige grise (Pompéi!) et ces rafales de musique électronique? Comprenne qui pourra. Et cette mise en scène ne nous a pas vraiment convaincu. Dommage. Reste l’admirable texte de Racine qu’on entend malgré tout.

Philippe du Vignal

Jusqu’au 24 mars, Centre Dramatique National du Val-de-Marne, Manufacture des œillets, 1 place Pierre Gosnat, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). T. : 01 43 90 11 11

 

 

En se couchant, il a raté son lit, d’après Daniil Harms, mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf

© Serge Bloch

© Serge Bloch

En se couchant, il a raté son lit, d’après les textes de Daniil Harms, traduction d’André Markowicz, mise en scène de Lilo Baur et Jean-Yves Ruf

«Pour moi, je ne supporte ni les cadavres, ni les enfants. - Ah! Oui, les enfants, c’est répugnant.» On en voit des choses, dès qu’on se penche à sa fenêtre, et pas forcément jolies, même si c’est «le début d’un très beau jour d’été. » Attention aux chutes récurrentes de vieilles dames. Mais c’est comme ça : la vie est faite d’incidents mineurs et majeurs, de cataclysmes qui ébranlent l’Homme, lequel se remet aussitôt debout avec l’obstination d’un culbuto. Mais s’il n’y avait que le monde… Il y a aussi les mots, lesquels ne manquent pas de trébucher en toute simplicité : avec tout ça, nous voilà bien.
Daniil Harms écrit de courts textes insolites vers les années vingt en U.R.S.S., sous la bannière de l’Obériou, autrement dit de l’Association pour un art réel, à laquelle appartient, entre autres personnalités remarquables, Kasimir Malevitch, le peintre du fameux Carré blanc sur fond blanc. Le mouvement prend l’art pour ce qu’il est : non pas une tentative de reproduction du réel, ni, selon Platon, la copie de cette copie qu’est notre monde, le réel étant le monde des Idées. Non, faisons table rase, la réalité de l’art n’est rien d’autre que l’art lui-même.

Le poète n’a pas peur de la métaphysique qui s’entend très bien avec le burlesque noir et l’absurde. Ces formes courtes et tragicomiques, nettoyées de toute “littérature“, on en retrouve l’inspiration chez Raymond Devos, avec sa dissection de la logique et du lexique, jusque chez Valère Novarina, par ailleurs, autrement plus disert. Mais aussi dans la blague populaire et dans certains dessins de Roland Topor: l’homme qui se mange lui-même, que va-t-il faire de sa bouche ?

Pascal Victor

Pascal Victor

« L’Homme Roux n’avait ni cheveux roux, ni bras, ni jambes. » (…) « Il n’avait rien du tout, de sorte qu’on se demande de qui on parle. Il est donc préférable de ne rien ajouter à son sujet.» Comment faire théâtre de cette poésie qui écarte toute psychologie, résume les anecdotes à l’essentiel, qui se réduit souvent à l’absurde, à l’inéluctable «rien»? Lilo Baur et Jean-Yves Ruf ont construit une mécanique délicate qui relie les textes entre eux, les ouvre et débusque leurs ressorts inattendus. Les (fortes) personnalités, les voix, les différentes gestuelles des acteurs, clowns élégants : tout cela crée une partition musicale très bien articulée avec les jeux de lumière de Jean Bellorini et le glissement de châssis gris. Comme un rappel du monde triste où nous vivons et  il arrive aux  comédiens d’être pendus aux portants comme des manteaux.

Tout est précis, juste, bien pensé et sensible et pourtant le texte ne nous parvient pas toujours. À qui la faute?  Sans aucun doute à la haute cage de scène du plateau que l’on a déshabillée de tout pendrillon ou rideau : c’est nu et cela fait  » moderne », mais happe les voix. Question insoluble : il faut tendre l’oreille mais les textes de Daniil Harms, comme ses interprètes: Élissa Alloula, Joan Bellviure, Jean-Christophe Cochard, Isabel Aimé, Gonzalez Sola, Laurence Mayor, Vincent Mourlon, et Pierre-Yves Poudou, le méritent bien. Mais cette nécessaire attention bloque parfois le rire et nous éloigne de cet objet rare.

Dommage! «A présent, le moment est venu de dire qu’il n’y a rien non seulement derrière Nikolaï Ivanovitch, mais aussi devant lui, mettons, devant son sein, et, en général, il n’y a rien autour. Absence complète de toute existence ou, selon la vieille plaisanterie des temps passés : absence de toute présence. Intéressons-nous toutefois uniquement au spiritueux.» Ajoutons : au spirituel…

Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), . T: 01 48 13 70 00, jusqu’au 31 mars.

Quelques textes de Daniil Harms sont disponibles aux éditions Verdier et Harpo. On les trouve à la librairie du Théâtre.
La traduction d’En se couchant, il  raté son lit d’André Markowicz est à paraître.

Pourama Pourama, texte et conception de Gurshad Shaheman

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Pourama Pourama, texte et conception de Gurshad Shaheman

 Le Franco-Iranien Gurshad Shaheman a été lauréat de la Villa Médicis hors-les-murs et  a  créé Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète au dernier festival d’Avignon. Cet oratorio théâtral faisait se rencontrer paroles d’exilés, jeunes comédiens et création sonore de Lucien Gaudion. Un spectacle réalisé la suite à de nombreux entretiens avec des personnes fuyant leur pays pour des raisons identitaires et politiques et/ou les guerres. Dans cette création, une quinzaine d’acteurs partageait une parole circulant à travers la salle, loin de tout réalisme…

Ici, il s’agit d’un étrange voyage, celui d’un jeune Iranien exilé qui nous fait traverser la guerre Iran-Irak… A l’entrée de la première salle, on nous distribue des masques et nous devons nous asseoir par terre sur des coussins, On entend une musique répétitive et plaintive signé aussi Lucien Gaudion,  Gurshad chuchote dans l’ombre et  parle de son enfance : «J’ai quatre ans,  mon père supervise les chantiers au pied de la frontière irakienne, la guerre on vit avec… Bien sûr il y a des coupures d’eau et d’électricité ! » De temps en temps on fait le ménage, on prépare les repas. Grand Maman me raconte une histoire. Parfois Maman prend la voiture, un air de liberté souffle sur la montagne, Grand Maman me mettait sur son dos. Plus tard, tu sera ingénieur comme Papa !  » (…) « Mon père se fait soigner à Dunkerque, le bar où je devais le retrouver est fermé, il est sur la place, ses poings fermés percutent ma poitrine. » (…) « Mon père me donne un petit cahier, nous traversons les montagnes du Kurdistan, il est important que je dessine chaque détail de ce paysage en ruines, tous mes dessins sont en couleur, ma mère me manque, je n’ose pas pleurer. Nous vivons terrés jusqu’au coucher du soleil. « (…) « Mon père est obligé de me laver, il m’explique qu’il ne faut jamais montrer sa nudité. La douche devient une volupté mêlée de honte! »

Gurshad Shaheman avance, nous fait lever et nous prie de changer de salle. Nous sommes accueillis à de petites tables où nous dégustons un caviar de légumes. Gurshad Shaheman,  en robe étincelante, épluche des légumes en écoutant les recettes de sa tante «reine de la casserole ». Il évoque sa mère qui voulait devenir avocate et nous sert des plats végétariens délicieux… Puis nous changeons de salle à nouveau. Nous sommes cette fois autour d’un espace carré entouré de rideaux lamés, et dans une robe étincelante, l’auteur-metteur en scène dit qu’il est attiré par les hommes : «Je m’installe chez Xavier à Toulon…» Il dit aussi qu’il vit de passes homosexuelles rétribuées et  joue aux fléchettes en parlant de ces relations. Puis, il y a un étrange tirage au sort: avec les numéros qu’on nous a distribués et qui s’affichent sur des panneaux lumineux, nous pouvons être appelés à pénétrer auprès de lui. Cet étrange questionnement sur l’identité sexuelle parle aussi de l’émigration subie et de l’intégration.

Edith Rappoport

Spectacle vu au Nouveau Théâtre de Montreuil, le 17 mars. T. :  01 48 70 48 90.

Potentia Guadendi, chantier de recherche sur les identités contemporaines dirigé par Gurshad Shaheman aura lieu avec les élèves-comédiens de l’ensemble 26 de l’E.R.A.C.M., les 21 et 22 mars, à la salle Maria Casarès du Nouveau Théâtre de Montreuil.

Le texte est édité aux Solitaires Intempestifs.

Circus Next (suite)

 

Circus Next (suite) : Surface par Familar Faces et  Materia par Andrea Salustri

 Les six spectacles présentés ici sont les lauréats d’un processus de sélection mené par Circus Next.  Sous la direction à Paris de Cécile Provôt, ce dispositif, (anciennement Jeunes Talents Cirque) labélisé par  la Commission européenne, soutient le cirque contemporain depuis 2001. Un jury  de professionnels et d’artistes des nations partenaires a, dès février 2018, sélectionné sur dossier douze auteurs émergents parmi cent seize candidats. En mai dernier, on a pu voir  uen dizaine de maquettes de ces futures pièces au Centre culturel Dommelhof, à Neerpelt près d’Anvers (voir Le Théâtre du Blog). 

Le jury a ensuite retenu, pour «l’originalité et la créativité des travaux en cours» : Andrea Salustri (Allemagne), le collectif Rafale (Belgique), Familiar Faces (Pays-Bas), Laura Murphy (Royaume-Uni), Mismo Nismo (Slovénie) et Monki Business (Pays-Bas). Depuis, chaque compagnie a fait évoluer son travail grâce à une aide de 6.000 €  et un temps de résidence dans des lieux partenaires. Les résultats sont là, encourageants pour les deux propositions que nous avons pu voir. (Sanctuaire sauvage du Collectif Rafale a été annulé pour cause d’accident : le cirque n’est jamais sans risque! )

 Surface (titre provisoire) par Familar Faces (Pays-Bas)

 

Milan Szypura

Milan Szypura

Ça glisse, sur le plateau recouvert d’eau ! Sur cette patinoire liquide, Josse de Broek, Hendrik Van Maele, Petra Steindl et Felix Zech expérimentent des portés acrobatiques : prises et équilibres changent dans ce nouvel élément et les corps mouillés se comportent autrement. Familiarisés avec un sol qui se dérobe, les artistes se lancent bientôt dans un ballet ludique. Puis, sous l’effet des lumières, la scène devient le miroir de leurs jeux corporels : d’étranges figures naissent de leurs reflets. Deux garçons luttent ainsi front contre front  et projettent une arche sur l’eau. Petra Steindel, dans la posture du pont, avance tête en bas et, s’immobilisant, avec de lents mouvements de bras, semble nager sur un lac argenté… Ces effets spéciaux réalisés avec une grande simplicité, confèrent une poésie fluide à ce spectacle bien construit et rythmé.

 Materia par Andrea Salustri (Allemagne)

Milan Szypura

Milan Szypura

 Le jeune Italien, bricoleur né, joue avec le vent et les matières sur le grand plateau où dominent le noir et le blanc. Danseur et philosophe de formation, il a progressivement découvert les arts de la rue et a conçu son spectacle lors de résidences à la Maison des Jonglages à la Courneuve (Seine-Saint-Denis), puis au Chameleon Theatre de Berlin où il compte le créer en 2020.

En attendant, équipé de ventilateurs, il fait vibrer de petites balles, danser des panneaux de polystyrène, voler des grains de riz.  Il s’active tranquillement d’une soufflerie à l’autre, anime des surfaces blanches qui oscillent et se déplacent, comme par magie dans les courants d’air ; il émiette ce matériau en copeaux légers sur les ailes du vent et s’amuse à faire bruire et vibrer cette matière en mouvement à l’aide de micros placés devant les machineries qu’il invente. A la fin, se réalise une vaste installation visuelle et sonore d’une grande originalité et qui a été longuement applaudie.

Il appartient maintenant aux programmateurs, venus d’un peu partout, et nombreux parmi le public, de faire leur choix et d’accueillir ces jeunes artistes en résidence, afin qu’ils finalisent leurs créations. Il nous faudra patienter jusqu’en janvier 2021 pour découvrir les prochains lauréats de Circus Next dans ce même théâtre. En attendant la cuvée 2019 semble excellente et mérite d’être suivie.

 Mireille Davidovici

 Spectacles vus le 16 mars, Théâtre de la Cité internationale, 21 A boulevard Jourdan, Paris XIVème.

Surface sera créé en octobre 2020 au festival Circolo à Tilburg (Pays-Bas).

 

Anaïs Nin/Une de ses vies, texte et mise en scène de Wendy Beckett

Anaïs Nin/Une de ses vies, texte et mise en scène de Wendy Beckett 

Belle et libre, écrivaine de talent, elle deviendra l’égérie du mouvement féministe des années soixante-dix… Mais Anaïs Nin (1903-1979) est aussi une grande séductrice dont l’Histoire a surtout retenu sa passion pour l’écrivain américain Henry Miller. Elle mène une vie tumultueuse, du moins pendant la période sur laquelle a écrit Wendy Beckett. La metteuse en scène australienne situe sa pièce dans le Paris des années folles, cet entre-deux guerres propice aux expérimentations littéraires et sexuelles. La jeune femme fréquente (souvent de près) des écrivains comme Antonin Artaud, Lawrence Durrell, Vladimir Nabokov, ou le photographe Brassai… et Henry Miller: «Je suis tombée amoureuse, parce qu’un homme en retournant ma main, a découvert de l’encre.» Le coup de foudre devient un imbroglio entre littérature et passion : June, la femme de l’écrivain, fascine Anaïs et elle deviendra aussi son amante…

 Si la vie amoureuse et l’écriture restent le socle de l’intrigue, le fantôme du père hante la scène, figure de l’absence et de l’abandon, mais aussi de l’amour absolu; l’héroïne parvient à s’en défaire grâce à son psychanalyste Otto Rank. Wendy Beckett ne fait que suggérer l’inceste, pourtant largement évoqué dans les écrits intimes d’Anaïs Nin. Dès onze ans, elle tint son Journal -d’abord adressé à son père parti trop loin, trop tôt-  et continua à l’écrire de manière compulsive jusqu’à sa mort: «Ce Journal est mon kif, mon haschisch, ma pipe d’opium. Ma drogue et mon vice.» Soit 35.000 pages manuscrites qu’elle publia au fil du temps dans une version expurgée, réservant le détail de ses débauches à des “Carnets rouges“, eux, tenus secrets. L’intégralité de ces textes ne parut qu’après sa mort.

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La metteuse en scène ne manquait donc pas de matériau pour réaliser au théâtre cette biographie. Malgré la petitesse du plateau, la scénographie élégante et astucieuse d’Halcyon Pratt ménage des espaces privés pour chaque personnage : table d’écriture d’Henry Miller, atelier d’Anaïs Nin où elle imprime artisanalement ses textes. Le canapé de l’auteure, réceptacle de ses ébats amoureux, devient aussi le divan du psychanalyste… Une vidéo discrète apparaît dans un médaillon en fond de scène : photos d’Anaïs enfant, et de Paris situant ses pérégrinations avec Henry Miller. Les costumes, signés Sylvie Skinazi, relèvent de la haute couture.

Dans ce spectacle de facture assez conventionnelle, on retrouve avec plaisir Célia Catalifa que nous avions remarquée dans Camille Claudel, la première mise en scène de Wendy Beckett à Paris et déjà à l’Athénée (voir Le Théâtre du Blog). Elle incarne avec charme et légèreté, sans jamais forcer, une femme de lettres exaltée et en quête d’absolu. Elle excelle dans la scène érotique avec Mathilde Libbrecht, qui joue une June Miller blonde et fougueuse. Les rôles masculins sont moins bien écrits : le père paraît emprunté dans la séquence peu convaincante des retrouvailles avec sa fille. Henry Miller (Laurent Maurel) est un rien caricatural. Mais les séances de psychanalyse avec Otto Rank ne manquent pas d’humour et apportent un point de vue intéressant sur le personnage principal.

 Nous entrons volontiers dans ces « années folles », bien rendues par la musique, le décor et les costumes, et suivons avec intérêt une des vies d’Anaïs Nin. Cette personnalité  hors du commun, en quête de sa propre vérité dans le réel comme dans la littérature, ouvre la voie à la modernité de l’autofiction. Elle impose aussi un point de vue féministe, osé en son temps ! «A l’époque où nous écrivions tous des histoires érotiques pour un dollar la page, je m’aperçus que, pendant des siècles, nous n’avions eu qu’un seul modèle pour ce genre littéraire, celui des hommes. J’étais déjà consciente que les conceptions masculines et féminines de l’expérience sexuelle étaient différentes. Je savais qu’un large fossé séparait la crudité des propos d’Henry Miller, de mes ambiguïtés -sa vision rabelaisienne et humoristique du sexe et mes descriptions poétiques des rapports sexuels dont je parlais dans les fragments non publiés de mon Journal

Entre ses amours multiples et volcaniques, elle finit par choisir l’écriture : «Je t’ai aimé, Henry et je m’en vais Henry. » (…)  «Je n’appartiens qu’à moi-même.» (…) «Je suis plus forte toute seule et je veux écrire.» Comme dans l’image finale où la comédienne danse, seule, avec sa machine à écrire… On pourra prolonger ce spectacle en se plongeant dans les Journaux d’Anaïs Nin: soixante-trois ans d’écriture.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 30 mars, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 24 rue Caumartin Paris lX ème. T. 01 53 05 19 00.

 

 

Que viennent les barbares, texte de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, mise en scène de Myriam Marzouki

Que viennent les barbares, texte et dramaturgie de Sébastien Lepotvin et Myriam Marzouki, mise en scène de Myriam Marzouki

 

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Ce qui nous regarde, une analyse des regards des uns et des autres en France, sur le voile et les femmes qui le portent, avait été créé en 2016 par Myriam Marzouki. Ce spectacle annonçait Que viennent les barbares , une création qui a pour thème les Français de la diversité. Il y a, en chacun de nous, un jugement spontané et incoercible, issu d’une mémoire individuelle et collective, mêlée de récits et de pratiques invisibles du quotidien. Suprématie de mythes collectifs puissants quant à l’appréciation largement acquise au cours des siècles, sur les originaires d’Asie et sur les gens dits « de couleur ». Les Blancs eux, pensant ne pas avoir de couleur !

Myriam Marzouki se penche sur l’évidence -de moins en moins manifeste, aujourd’hui- d’un imaginaire qui ne ferait pas entrer les Français « de la diversité », dans la traditionnelle «carte postale française». « Que viennent les barbares part d’un constat, dit Sébastien Lepotvin: des millions de citoyens, bien que nés en France, ne se sentent pas vraiment Français parce qu’ils ne sont pas perçus comme tels. Et, par ailleurs, des millions d’autres Français doivent, eux, faire le deuil d’une réalité qu’elle ait existé ou non, mais à jamais révolue. Elle est devenue moteur à fantasmes et rêveries nostalgiques: vivre auprès de ceux qui nous ressemblent en tous points. La colère et la peur se font donc face : ceux qui ont peur, ont peur de ceux qui sont en colère… et ceux qui sont en colère, le sont, contre ceux qui ont peur. »

Mais n’existe pas et n’a jamais existé une communauté de Français « de souche »: notre pays a toujours été celui de citoyens d’origine différente et, à la suite de la colonisation, se sont multipliées les appartenances et apparences de millions de Français… Un fait réel mais contesté par certains. Qui est l’Autre, «irréductiblement décalé d’un Nous, qui serait national». Ces hommes et femmes, comme ceux qui se disent blancs, participent tous du roman national et ont tressé ce rêve républicain qu’on se construit, à la manière de Rimbaud. Un rêve empreint de laïcité, puisqu’il fallait historiquement se libérer de l’emprise de l’Eglise catholique.

La République Française idéale accepterait les histoires multiples plutôt que ce roman national assez équivoque. Mais c’est encore un mythe! Le vivre-ensemble, où tous seraient frères, reste une utopie… Nous sommes tous des Nous qui sommes Autres et foncièrement Mêmes. Pour le plaisir du public, surgit sur scène James Baldwin (1924-1987). Dans Chronique d’un pays natal, Personne ne sait mon nom, La Prochaine fois, le feu, le grand écrivain américain interroge les relations entre Noirs et Blancs dans son pays et le pourquoi de l’oppression raciale. Maxime Tshibangu avec une belle élégance, joue James Baldwin et aussi Jean-Baptiste Belley, premier député français noir de la colonie française de Saint-Domingue, qui a siégé d’abord à la Convention puis au Conseil des Cinq-Cents. L’arrivée de ce premier député noir, accompagné de deux autres, Mills, un mulâtre et Dufaÿ, un blanc, incite l’Assemblée à décréter la première abolition de l’esclavage  en 1794.

Samira  Sedira est avec sincérité Toni Morisson l’écrivaine qui a revivifié la littérature afro-américaine, notamment avec son roman Belove. Elle reçut le prix Nobel de littérature en 1993; ici,  elle rend visite à un ami, qui sert d’intermédiaire d’une jeune journaliste française qui veut interviewer James Baldwin. Mohamed Ali, sautillant, contient ses harangues revendicatives sur un ring. Musiques, lumières et show à l’américaine avec les lumières de Christian Dubet. Yassine Harrada  interprète ce grand boxeur mais aussi un appariteur de bureau et un serveur de bar.

Jean Sénac (1926-1973) né en Oranie de famille ouvrière espagnole, dit quels sont ses engagements. Adhérant au F.L.N. en France, il avait choisi la nationalité algérienne et devint en 1962 le  conseiller du ministre de l’Éducation nationale. Puis, ne pouvant plus payer les arriérés de loyer de son logement à Alger, il s’installa dans une  cave formée de deux minuscules pièces. Il fit de nombreuses conférences sur la nouvelle poésie algérienne de langue française.  Les émissions poétiques de Sénac sont interdites en janvier 1972. Le jugeant menacé,  ses amis le pressent de quitter Alger, d’autant plus qu’il est homosexuel.  Mais il sera assassiné à l’arme blanche en 1973.

Louise Belmas, figure dansante, chapeau sur la tête, incarne le poète libre, discourant, criant sa passion pour l’Algérie, et attendant un Albert Camus qui ne dit mot. Du côté des Français, la secrétaire du bureau de l’Intégration, décide de qui pourra être reconnu ou non. Claire Lapeyre-Mazérat joue malicieusement les personnes figées sur une idée, mais dit aussi ses certitudes et ses doutes. L’actrice a eu l’honneur de recevoir l’anthropologue et ethnologue français Claude Lévi-Strauss (1908-2009) qui a voulu rendre mémoire à tous ses ancêtres. Joué ici avec une présence moqueuse par Marc Berman, coiffé de plumes d’oiseaux d’Amazonie, qui argumente, Tous ces personnages, si divers soient-ils, vivants ou non, se réunissent pour boire un verre au bar et goûter à la qualité de l’instant.

 A la fin -scénographie de Marie Szersnovicz- un diorama inspiré des anciens musées d’histoire naturelle nous offre un épilogue radieux. Un mode d’exposition théâtralisé avec des animaux empaillés, et, en période coloniale, des  personnages de «barbares» et de «primitifs». Les héros sont ici métaphoriquement mis en boîte et ce cabinet de curiosités laisse songeur. Que viennent les barbares est un joli moment de théâtre, inventif et allègre malgré la gravité du thème politique.

 Véronique Hotte

 Jusqu’au 23 mars, MC93, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis). T. : 01 41 60 72 72.

Comédie de Reims-Centre dramatique national, du 26 au 29 mars.

La Passerelle-Scène nationale de Saint-Brieuc, le 4 avril. MC2 de Grenoble, du 9 au 11 avril. Comédie de Béthune-Centre Dramatique National des Hauts-de-France, du 23 au 26 avril.

Théâtre Dijon-Bourgogne-Centre Dramatique National, Festival Théâtre en mai, du 27 au 29 mai.

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