Concert par le Gamelan Pus Parwana et le Surnatural Orchestra

Concert par le Gamelan Puspa Warna et le Surnatural Orchestra

8D13B01E-2795-4024-9249-FD41C0287272Dans le cadre d’une grande journée indonésienne, cet évènement regroupe l’ensemble Puspa Warna, un groupe de vingt musiciens, basé à Paris, et spécialisé dans la musique du gamelan balinais, surtout composé essentiellement de percussions, gongs, cymbales, métallophones et xylophones, tambours  en peau de buffle, flûtes, etc. mais aussi chants féminins et masculins. Le gamelan accompagne aussi le fameux Wayang kulit (théâtre d’ombres). Le Puspa Warna a été créé en 2011, suite à la venue en France du musicien balinais I Nyoman Kariasa, et a développé son répertoire auprès de musiciens comme I Made Wardana et Michael Tenzer. Puspa Warna collabore étroitement avec la danseuse Kadek Puspasari et les comédiens Tapa Sudana et Mas Soegeng, et a créé de nombreux spectacles mêlant danse, musique et théâtre. Et il dirige aussi des ateliers.

Ici, le Surnatural Orchestra avec quatorze musiciens (saxophone, batterie, flûtes, trombones,  corne…) et le Puspa Warna vont s’affronter joyeusement au cours d’une unique séance; la salle est bourrée d’adultes et de jeunes enfants ravis qui ont suivi pour la plupart l’ensemble de  l’opération. Le Surnaturel Orchestra s’est installé au début du mois à l’Echangeur, avec ces ateliers de formation et fait cohabiter musiques savantes, dansantes mais aussi populaires et déviantes. En cette fin de journée, les gradins ont été repliés pour gagner de la place et le public, assis par terre, est chauffé à blanc pour accueillir cet étrange concert: du jamais vu ! 

Une forme gonflable inquiétante, énorme avec un museau pointu, envahit l’espace. Puis la bête s’aplatit et laisse place à l’orchestre balinais. Quatre danseuses avec leurs éventails virevoltent. Le Surnaturel Orchestra intervient : «Ils sont des millions, quelle plus belle saison que le printemps  avec des masques !» On entend des sifflements bizarres. Les Balinais dont plusieurs sont masqués valsent devant l’orchestre, quatre femmes agitent des voiles blancs, un énorme Dragon aux dents crochues, aux longs doigts  et à la longue chevelure entre en scène. Les femmes chantent, elles font rire. Cette alternance des deux groupes qui s’affrontent et se mélangent, des plus insolites, ravit le public qui les a salué longuement. Le Théâtre de l’Echangeur de Bagnolet organise des soirées singulières à ne pas manquer comme Sonic Protest quinzième édition, les 29 et 30 mars et Oumou Sangaré dans le cadre de Banlieues Bleues, trente-sixième édition, le 11 avril.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 16 mars au Théâtre de l’Echangeur,  59 avenue du Général de Gaulle, Bagnolet (Seine-Saint-Denis). T. : 01 43 62 71 20.

T. : 01 43 62 71 20


Archive pour mars, 2019

Qui a tué mon père d’Edouard Louis, mise en scène de Stanislas Nordey

Qui a tué mon père d’Edouard Louis, mise en scène de Stanislas Nordey

 

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Après Retour à Reims de Didier Eribon, mis en scène par Laurent Hatat en 2014, puis cette année par Thomas Ostermeier, les deux metteurs en scène adaptent au théâtre Histoire de la violence d’Edouard Louis. Didier Eribon se livre à une introspection sociologique dans Retour à Reims et Edouard Louis, avec Histoire de la violence, en veut à son père ouvrier de lui avoir fait subir dès l’enfance, sa différence de «queer».

Avec Qui a tué mon père, la haine du fils ne se dirige plus contre le père mais contre l’iniquité sociale des conditions de vie qui empêche les plus fragiles et les moins bien lotis, de vivre librement leur jeunesse et leur maturité.  Ces intellectuels ont vite quitté le foyer familial pour aller vivre libre à Paris. Ces œuvres  participent aussi de La Misère du monde (1993) de Pierre Bourdieu et leurs auteurs, à une génération près, sont nés à Reims pour Didier Eribon et dans le Nord pour Edouard Louis, au temps où déclinaient déjà les industries pourvoyeuses d’emploi pour des travailleurs qualifiés, ou pas.

 Dans Qui a tué mon père, l’auteur stigmatise Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, Xavier Bertrand, François Hollande, Manuel Valls, Emmanuel Macron qui ont pris des décisions  politiques, en ignorant la réalité sociale quotidienne  des ces régions… Revenir toujours à l’enfance, et tenter de comprendre enfin son histoire socio-familiale. Barrière symbolique insurmontable, veto moral d’autocensure, et indignité ressentie : ces jeunes gens ne s’autorisent pas à faire siennes les études, la Culture et la reconnaissance des autres. Edouard Louis analyse avec des mots précis le chemin qu’il a parcouru, en observateur sensible et témoin attentif de ce que ses  père et mère ont fait de leur vie. Ou plutôt du trop peu que l’existence leur concéda,  accablé qu’ils sont dans une gêne économique.  Un point de vue qui rappelle l’autobiographie lumineuse d’Annie Ernaux, qui s’est comme femme, ré-emparé de son existence dans Les Années, L’Evénement, La Honte

Edouard Louis revoit son père  diminué à cinquante ans par un accident du travail dans son usine: «Si l’on considère la politique comme le gouvernement de vivants, par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre.» Stanislas Nordey joue l’auteur et le personnage de Qui a tué mon père. D’abord en manteau sombre, puis en blouson sport orangé et enfin en T-shirt. Et il  raconte cette histoire en scandant avec force le texte, debout le plus souvent, à la fois patient et inquiet, en arpentant le plateau. Il donne aux mots leur pleine teneur poétique, avançant toujours plus loin dans l’élucidation du sens. Bribes de souvenirs et images récurrentes d’enfance à la façon du Je me souviens de Georges Perec: l’adulte conserve en lui la trace indélébile de ce qu’il a été.

Sur les trois murs de scène, des photos de quartiers péri-urbains et quand la neige tombe longuement, on est proche des personnages très seuls de Par les villages de Peter Handke, cité dans le texte. Autour du protagoniste, des mannequins représentent le père assis à une petite table avec ce fils qui n’en finit pas de s’adresser à lui, comme à un maître qui se tait. Mais ce père se cache le visage dans sa main, et peu à peu, surgissent d’autres figures paternelles, l’une assise par terre, l’autre recroquevillée, une autre allongée ou bien levée et comme marchant dans une autre direction : tous tournent le dos au fils. Ils ne se rencontrent guère, même s’il porte son père affaibli dans ses bras… Un rappel lointain d’ Enée fuyant Troie avec, sur le dos, son vieux père Anchise. Mais ici c’est plutôt un homme portant un gisant, dans un geste d’humanité. Tous les pères sont alors déposés hors du plateau, sur les côtés. Reste le fils qui construit son être au monde, en se tissant des raisons de vivre.

 Véronique Hotte

Jusqu’au 3 avril, La Colline-Théâtre National, 15 rue Malte-Brun Paris, XX ème. T. : 01 44 62 52 52.

Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giocosa

Nannetti/Le Colonel astral, à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, conception et mise en scène de Gustavo Giocosa

Fausto Ferraiuolo 539_xl

photo de Fausto Ferraiuolo

 

Gustavo Giacosa appartient tant au monde des plasticiens où il réalise des expositions d’art brut, qu’au théâtre : il a collaboré pendant vingt ans avec Pippo Delbono. Installé désormais à Aix-en-Provence, avec sa compagnie SIC 12, il poursuit cette double carrière qui trouve son point d’orgue dans son dernier spectacle, commandité par la Collection de l’Art Brut de Lausanne, à l’occasion des quarante ans du musée, en 2016. L’artiste italo-argentin a rencontré l’œuvre d’Oreste Fernando Nannetti sous forme de photos, en préparant à la Halle Saint-Pierre, à Paris, l’exposition d’art brut italien, Banditi dell’Arte, dont il était commissaire.

La pièce donne voix à celui qui se surnommait le « colonel astral » ou encore « N0F 4″. Interné à l’hôpital psychiatrique de Volterra (Italie), il grava pendant neuf ans sur un mur, avec la boucle métallique de son gilet, un texte de soixante-dix mètres de long, d’une poésie saisissante. Suite à la loi Basaglia réformant le système psychiatrique, cet hôpital a été fermé en 1979. Un ancien infirmier, Aldo Trafeli, reconnut l’importance du travail de Fernando Nannetti et demanda à Pier Nelo Manoni de photographier ce livre rupestre et il le décrypta. Depuis, les photos ont été exposées, et publiées avec le texte en plusieurs langues.

 Gustavo Giacosa et le musicien de jazz Fausto Ferraiulo font revivre, une heure durant, ce personnage excentrique et bouleversant. L’artiste construit sa performance à partir du «livre de pierre» de Fernando Nannetti. Une véritable épopée de science-fiction, un monde stupéfiant, entre rêve et réalité : «Je suis un ingénieur minier astronautique dans le système mental. » (…)  «Ceci est ma clé d’exploitation. Je suis également colonel d’astronautique minière astrale et terrestre. » L’homme se dit branché sur des ondes électriques et magnétiques et apporte, au fil des jours, les nouvelles qu’il reçoit du ciel, de la lune et des étoiles.

 photo de Vince Berenger

photo de Vince Berenger

  »Grand, brun, maigre, bouche serrée, nez Y » : ainsi se définit le « colonel astral ». Le comédien s’est composé le physique de l’emploi.  Tantôt en état de catatonie,  tantôt agité par des turbulences visionnaires,  il arbore un nez rouge, et s’exhibe presque nu, ou danse et chante dans une robe rouge informe  : «La femme transformée de masculin en féminin. Nanetti Fernanda !» On le suit dans ce monde fantastique empreint de légèreté : «Aile gauche, aile droite, je vole. Comme  un  Papillon Libre je suis  Tout  le  Monde  est à moi et  tous,  je fais  Rêver.»  Il se projette dans le cosmos : « Les soleils,  les Lunes, les Etoiles se lèvent et descendent  et peuvent prendre  n’importe quelle forme et  n’importe quelle Couleur.»

Mais d’autres séquences revêtent une tonalité tragique, quand il dénonce, non sans lucidité, l’enfermement psychiatrique qu’il subit depuis qu’il a dix ans : « Graphique métrique mobile de la mortalité hospitalière 10% pour 40% des rayonnements magnétiques télévisés pour diverses maladies transmises ou provoquées à 50% pour la haine personnelle et le ressentiment causé ou transmis. » «On cherche à me narcotiser», écrit-il dans l’une de ses nombreuses lettres (environ 1.700 pages), adressées à des correspondants réels ou imaginaires, mais jamais envoyées.

 Gustavo Giacosa a su traduire en termes théâtraux cette œuvre effarante et partager avec le public les délires étranges du poète et ses inquiétudes raisonnables: «Pour qui sonne la cloche ? Un jour, elle sonnera pour moi, un autre jour, elle sonnera pour toi.» Afin de faire entendre la rythmique de cette langue, il joue en italien et le texte s’imprime en français sur un écran en fond de scène. Des lettres du patient sont aussi lues par une voix off.

Le corps anguleux de l’acteur-danseur, la fluidité de ses déplacements, en parfaite harmonie avec les compositions tristes ou enjouées du pianiste,  témoignent à la fois du dénuement de l’aliéné et de sa richesse poétique. La vidéo finale  montre les ruines de l’hôpital de Volterra  où le comédien déambule, tel un fantôme, parmi les herbes folles dans sa pauvre robe de dément, sur l’air de Va pensiero du Nabucco de Guiseppe Verdi. Puis, il va caresser une mur lépreux, couvert d’une écriture bâton, altérée par les intempéries…

 Ici, l’art brut et le théâtre se rencontrent pour faire renaître un grand auteur. Comme nombre d’artistes anonymes enfermés dans des hôpitaux ou prisons, autodidactes de génie, le «colonel astral » témoigne des affres de la folie. Dans leur Lettre aux Médecins-chefs des asiles de fous du 15 avril 1925, les surréalistes écrivaient : «Les fous sont les victimes par excellence de la dictature sociale» et concluaient : «Nous réclamons qu’on libère ces forçats de la sensibilité ». Ce spectacle répond à l’appel. A l’instar de Jean Dubuffet qui mit l’art brut à l’honneur, un art hors normes « insaisissable, farouche et furtif comme une biche ».

Associé un temps à André Breton et Jean Paulhan, puis à Raymond Queneau, ce peintre et sculpteur fonda la Compagnie de l’art brut et rassembla, depuis 1945 jusqu’à sa mort, une impressionnante collection issue de l’art asilaire. Des psychiatres lui ont confié des œuvres aujourd’hui reconnues, paradoxalement, au même titre que d’autres formes contemporaines. Donnée à la Ville de Lausanne en 1971, cette Collection est, depuis 1976, mise en valeur dans un petit château. Elle ne cesse de s’agrandir et compte à ce jour sept cents œuvres de soixante créateurs. Le «colonel astral» figure en bonne place dans ce beau musée suisse.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 13 mars dans le cadre d’une carte blanche donnée à la Collection de l’Art Brut de Lausanne. Centre culturel suisse, 32-38 rue des Francs-Bourgeois, Paris  III ème. T. 01 42 71 44 50

Nannetti, transcription d’Aldo Trafeli en italien, traduite en français, et anglais ; photos et DVD Grafitti della mente, de Pier Nelo Manoni. Catalogue de la Collection de l’Art Brut, édité par Gollion/Lausanne.

 Collection de l’Art Brut, 11 avenue Bergières, 1004 Lausanne (Suisse). T.  41 21 315 25 70.

 

Manque à l’appel, un peu plus qu’un concert mise en scène de Marie Levasseur

 Manque à l’appel (un peu plus qu’un concert) de Tony Melvil et Usmar, mise en scène de Françoise Vasseur

183727-img_6545-web2jpgLa compagnie Illimitée, basée à Lille, avait remporté le prix Talent Adami Jeune Public en 2015 pour Quand je serai petit, un spectacle musical qui avait été joué cent-soixante fois… Ici, on assiste à de nouveau à un « concert augmenté» avec, pour thème universel:  l’autre quand il est absent, des histoires qu’on lui imagine, les vies qu’on s’invente pour combler le manque. Comment être présent à soi-même et au monde, comment comprendre pourquoi l’absence renvoie à la mort? Le vide étant insupportable, il appelle une présence, un espace à remplir…

Tony Melvil a appris le violon au Conservatoire, et Usmar est passé maître dans l’utilisation des boîtes à rythme, tablettes tactiles et autres outils  électroniques. Ils sont installés sur un praticable à trois étages avec des objets d’abord recouverts d’un voile,  puis la structure se déploie comme un voilier. Par peur du vide, nous restons accroché à nos écrans mais comment nous en libérer ?

Cette boîte à jouer nous emmène dans des rêves sur l’absence, sur un drôle de bateau musical. Ironique et ludique, le spectacle ravit même les très jeunes enfants.

Edith Rappoport

Jusqu’au 24 mars,Théâtre Dunois, 7 rue Louise Weiss, Paris XIII ème. T. : 01 45 84 72 00.

Festival Petits et Grands, La Bouche d’Air, Nantes (Loire-Atlantique) les 28 et 29 mars.   Palais du Littoral, Grande-Synthe (Nord), les 2 et 3 avril. Festival Chorus, Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) le 6 avril.
La Rose des Vents, Villeneuve-d’Ascq (Nord), les 27, 28 et 29 mai.

L’Ecole des Maris de Molière, mise en scène de Luc Cerutti

 

L’Ecole des Maris de Molière, mise en scène de Luc Cerutti

 

© Photo extraite de la série Le Baiser de Thibault Stipal

© Photo extraite de la série Le Baiser de Thibault Stipal

Sans doute peu jouée, la pièce dispose pourtant d’un ressort comique solide et d’une dramaturgie efficace. Représentée pour la première fois en 1661,  première véritable comédie de Molière, elle s’inspire des Adelphes de l’auteur latin Térence. Sganarelle et Ariste, deux frères, sont les tuteurs des jeunes Léonore et Isabelle qu’ils envisagent d’épouser. Sganarelle tient Isabelle enfermée dans sa maison et lui refuse les plaisirs les plus innocents. Mais Ariste, lui, laisse Léonore jouir d’une pleine liberté: elle va au bal, au théâtre, s’habille à la dernière mode, reçoit qui bon lui semble Et  Isabelle, s’ennuie et n’a d’autre compagnie que son vieux tuteur…

Bien entendu, la vie en ira autrement. Léonore, sera heureuse d’épouser son tuteur qui lui a fait confiance. Mais Isabelle ne supporte plus Sganarelle et invente des ruses pour communiquer avec son amoureux le jeune et beau Valère malgré l’interdiction formelle de le voir. Elle s’enfuira chez lui et l’épousera. Avec beaucoup de connaissance de la psychologie masculine, elle lui a écrit un billet doux, en faisant croire à Sganarelle que Valère est l’auteur de cet affront. Et elle lui demande d’aller le remettre à Valère, sans le décacheter. Sganarelle obéit et devient à son insu le messager des amours des jeunes gens!

Luc Cerutti, place l’action dans un hall d’immeuble actuel, autour de trois portes d’entrée avec une minuterie de l’éclairage qui s’éteint régulièrement, extincteurs,  poubelles et plan d’évacuation. Il cherche, dit-il, à faire du classique une question contemporaine. «Elle est extrêmement importante et ce que nous en faisons est tout aussi révélateur de notre rapport au monde, que n’importe quel autre projet contemporain. On ne doit pas lui réserver un traitement spécial, comme dans l’expression: dépoussiérer un classique. S’ils avaient tant de poussière que ça, on ne les lirait pas ! Les pièces de Molière sont bien plus que de simples farces et, parce qu’il aimait tant la tragédie, ses comédies sont magistrales. »

Les thèmes du mariage, de l’épanouissement et de la liberté accordées aux femmes et aux épouses restent actuelles  plus de trois cent cinquante ans après la création de la pièce..  Mais côté mise en scène, on navigue entre un profond respect de la langue et un désir de renverser la table en matière de jeu, sans vraiment choisir. Les touches d’humour sont un peu répétitives et ne vont pas assez loin dans le burlesque… Le jeu manque aussi de fluidité mais passées les premières  représentations, cela devrait sans doute s’arranger. Le texte est resté délicieux, finement écrit et dialogué, et l’intrigue est démoniaque! Molière a l’avantage de réunir jeunes d’aujourd’hui et moins  jeunes dans une même salle et chacun passe un bon moment, comme au Théâtre de Chelles où le public, conquis,  a généreusement applaudi le spectacle.

Julien Barsan

Spectacle vu au Théâtre de Chelles, (Seine et Marne), le 12 mars.

 

La Collection d’Harold Pinter, mise en scène de Ludovic Lagarde

La Collection d’Harold Pinter, traduction d’Olivier Cadiot, mise en scène de Ludovic Lagarde

 

Crédit photo : Gwendal Le Flem

Crédit photo : Gwendal Le Flem

Une pièce sombre et fascinante où l’auteur joue avec l’art du mensonge. James Horne veut savoir la vérité sur les relations d’une nuit dans un hôtel de Leeds entre sa femme, Stella Horne et Bill Lloyd, tous deux créateurs de mode. James vit avec Stella à Chelsea, le quartier londonien des artistes, et son amant d’un soir vit chez Harry Kane dans la villa d’un quartier  huppé. Des milieux d’artistes où l’on apprécie l’opéra et le jazz, les objets d’art et les porcelaines de Chine, les masques animaliers d’Afrique ou d’Orient, les fauteuils de cuir confortables d’un salon. Et où l’on sait goûter le temps en lisant le journal, un verre à la main. Quelles sont les relations entre le jeune couturier et son protecteur esthète et manipulateur? Que représentent-ils ? Un pouvoir sur le monde, une réussite sociale, quand l’aîné  dit «avoir sorti de la  zone»,  celui, plus jeune, dont il a repéré le talent ? Que recèle aussi la mystérieuse Stella, mariée depuis seulement deux ans ?

 Passion et désir, fantasmes mais aussi jalousie, mépris et rêves de puissance : les scènes se succèdent, d’une situation à l’autre, d’un intérieur à l’autre, selon les partenaires. Avec, le temps de la représentation, tous les possibles, selon un calcul mental, des réalités vécues. Sur le plateau, on ne passe pas de l’appartement chic d’un couple, à la maison somptueuse de Harry, en traversant les murs mais en empruntant des portes latérales. A la fin, des croisements s’opèrent pourtant. Harry Kane qui est allé en savoir davantage chez Stella, revient chez lui en passant outre les murs d’habitation, pour aller rejoindre et surprendre son protégé Bill Lloyd en compagnie de James Horne. Est-ce Harry le manipulateur, fin politique  pour  prendre le pouvoir à la fois sur Bill Lloyd et Stella Horne, des personnages à la fois manipulés et manipulant.Un puzzle à recomposer à partir des bribes d’informations recueillies puis démenties et enfin appréciées à nouveau comme authentiques. Une collection de scénarios possibles à n’en plus finir… Collection : un mot qui joue sur l’art d’imaginer et de coudre des robes luxueuses mais aussi un roman policier.

 La Collection avait créée en France à Paris en 1965, dans une mise en scène de Claude Régy, avec Jean Rochefort, Michel Bouquet, Delphine Seyrig et Bernard Fresson, d’immenses acteurs Mais il y a ici, tout aussi excellents Mathieu Amalric, (Harry) précis, à la fois distant et  très présent.Valérie Dashwood est une Stella une belle étoile alanguie, vêtue de fourrures claires qu’elle se plaît à caresser. Micha Lescot (Bill), à la silhouette longiligne, nonchalant et satisfait, narquois. Laurent Poitrenaux interprète James, un être mélancolique, déterminé et hésitant en même temps, en prenant plaisir à troubler l’autre et à le déstabiliser mais que l’on sent blessé intérieurement. Un quatuor de comédiens d’envergure dans un écrin scénique où le temps compté fait souvent place à des silences qui en disent long.

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord, 37 bis boulevard de la Chapelle, Paris X ème, jusqu’au 23 mars. T: 01 46 07 34 50.

 

Apocalypse Bébé, d’après Virginie Despentes, mise en scène de Selma Alaoui

Apocalypse Bébé, adaptation du roman de Virginie Despentes et mise en scène de Selma Alaoui

5F62B186-28C5-4EAE-876D-2B14228F5341Révélée par son roman Baise-moi en 1994 qu’elle adapta ensuite pour le cinéma, puis par King Kong Théorie en 2006,  un autre roman mais cette fois autobiographique: l’auteure à dix-sept ans,  avait été victime d’un viol en faisant du stop. Depuis, le livre a fait l’objet de plusieurs adaptations théâtrales et cette écrivaine et réalisatrice de films a publié une dizaine d’œuvres. Elle est membre de l’Académie Goncourt depuis 2015. En 2010, parait Apocalypse Bébé qui reçoit le prix Renaudot. « L’œuvre, dit Selma Alaoui, est inclassable, se jouant des codes et des genres pour offrir un regard aiguisé sur notre monde contemporain. Apocalypse Bébé a tous les traits d’une contre-utopie. Pourtant, le texte n’a rien de démoralisateur. Sa liberté de ton, son suspense, ses personnages hauts en couleurs en font un objet inédit, à la croisée des genres et des styles.  »

C’est l’histoire de Lucie Toledo, une femme un peu paumée; elle mène une enquête sur une adolescente perdue Valentine qui a disparu dans le métro. Elle travaille avec une  femme, sûre d’elle et antipathique, surnommée La Hyène. Mais Lucie est éblouie, fascinée et souvent frustrée par son efficacité. Valentine, elle, « couchait avec le plus de monde possible, car elle pensait qu’on s’améliore au lit, comme on s’améliore au piano, en pratiquant». Lucie et la Hyène partent en voiture pour Barcelone à sa recherche. On voit apparaître un palmier lumineux et tout le monde se dandine sur le plateau: «Je suis en colère, écœurée et terrorisée; t’as passé trente-cinq ans; pour les hétéros, c’est une date de péremption. » (…) « ça y est, c’est officiel, on est une espèce en danger !» Il y a des guirlandes argentées et des ballons de baudruche, et tout le monde tape dedans…

Mais la Hyène agresse Lucie : «Tu n’as pas l’ombre d’une idée pour mener une enquête! » Une grosse fille, peut-être Valentine? se dandine et avale de la crème fraîche qu’elle prend dans le réfrigérateur: « Elle fait peut être partie d’une secte qui fait le ramadan de l’électronique, puisqu’on ne parvient pas à la localiser sur Internet !» Une Mercédès apparaît sur le plateau et une grosse fille en short se dandine en chantant: « Je veux te baiser, on veut me baiser! » Mais jamais personne ne lui adresse la parole. «Les richesses, c’est comme un effet-matelas, ça amortit les chocs.» Maude Fillon, Ingrid Heiderscheidt, Nathalie Mellinger, Achille Ridolfi, Eline Schumacher, Aymeric Trionfo et Mélanie Zucconi du collectif belge Maried interprètent avec talent cette adaptation du roman mais il est souvent difficile de se repérer dans une saga aussi énigmatique…

Edith Rappoport

Théâtre Paris Villette,  11 avenue Jean Jaurès, Paris XIX ème. T. : 01 40 03 72 23, jusqu’au 28 mars.

Peines d’amour perdues de William Shakespeare, mise en scène d’Hervé van der Meulen

Peines d’amour perdues de William Shakespeare, mise en scène d’Hervé Van der Meulen

Peines d'amour perdues(Love’s Labour’s Lost) sans doute une de ses premières comédies de l’immense  dramaturge, écrite vers 1595 quand il s’attaquait aussi à Roméo et Juliette et au Songe d’une nuit d’été. Ferdinand, le jeune Roi de Navarre et trois de ses compagnons, Biron, Longueville et du Maine, jurent de se consacrer à la philosophie et aux sciences et de n’avoir aucune aventure amoureuse… Et cela pendant plusieurs années. Bien entendu, leur projet ne tiendra pas longtemps la route (sinon, il n’y aurait pas de pièce!)
Arrive la magnifique Princesse de France venue négocier pour son père un traité concernant l’Aquitaine. Accompagné de ses trois amies, Rosaline, Maria et Catherine. Les jeunes gens vont évidemment en tomber très amoureux. Intrigues parallèles avec les amours des paysans  Jacquinette et Balourd, jeux de masques des huit jeunes gens… Et avec aussi une conclusion des plus amères et teintée d’une grande tristesse.

En effet, cette comédie, coup de génie comme le dit Jean-Michel Desprats, son traducteur, ne finit pas comme toutes celles de l’époque… Pas de happy end, comme on dit en français! Il y a  d’abord une représentation d’une petite parodie de tragédie jouée par Armado, Boyet et les gens du peuple (bel exemple de théâtre dans le théâtre comme dans Le Songe d’une nuit d’été. Mais un messager envoyé de France arrive et dit juste deux mots à la Princesse: «Votre père».  Elle a  vite compris. La farce est aussitôt interrompue, un voile de tristesse s’abat sur tous et la fête est bien finie. Il va falloir passer aux choses sérieuses et le deuil du père comme dans nombre de comédies de Shakespeare est ici comme un signal : fin du plaisir des joutes amoureuses et des insinuations érotiques. Aucun autre choix possible: l’avenir incertain frappe à la porte et tous ont le pressentiment que leur toute jeunesse a d’un coup disparu. On va donc être obligé de changer de braquet et les jeunes femmes vont mettre à l’épreuve leurs amoureux parjures. Elles sont très lucides quant à leur comportement presque enfantin et leur imposent d’aller vivre une année d’abstinence en solitaire ou s’occuper des agonisants. Après, elles verront… s’ils sont toujours aussi prêts à vivre avec elles. Autrement dit:  prière de ne plus confondre désir sexuel et véritable amour.  La boucle se referme et on en revient aux serments du début mais le contexte n’est plus le même! Entre temps, la mort s’est invitée sans prévenir et a bouleversé la donne…

Malgré tout, la pièce finira par deux couplets pleins d’humour d’une merveilleuse chanson sur la vie à la campagne. Au printemps, d’abord : Extraits: «Quand nichent tourterelle et corbeau Et qu’on blanchit jupon d’été, Le coucou raille les maris, Sur tous les arbres, il s’écrie : Cocu. « Mais aussi en hiver : «Quand Jeanneton cuit la potée, Quand bruyamment, le vent se lève Et que la toux noie les sermons, Quand en dormant, les oiseaux rêvent, Et rougit le nez de Marion, les pommes sifflent en cuisant, le hibou chante nuitamment : Tou-whit. »

Les dialogues sont aussi prétexte à Shakespeare pour faire des calembours érudits, jouer sur les mots et pasticher des formes poétiques. Toutes choses impossibles à rendre plus de quatre siècles après. D’où la nécessité de coupes, mais reste une belle fable sur la fin de l’apprentissage amoureux, avec l’élan vital de tous ces jeunes aristocrates aussi beaux qu’intelligents. Et pour lesquels l’auteur a une véritable tendresse, même si elle est parfois teintée de moquerie. Avec aussi un feu d’artifice textuel et une formidable galerie de personnages pittoresques comme Adriano de Armado, grand seigneur espagnol fantasque à la Don Quichotte, ridicule amoureux et sans le sou, Boyet un conseiller plus âgé de la Princesse, Puce le petit page d’Armado, Nathanael le curé, Courge le valet rusé qui sait aussi bien jouer sur les mots que ces princes. Il y a aussi Holopherne, le maître d’école, Butor le garde-champêtre, Jacquinette, une jeune paysanne charmante et aussi rusée que Courge. Ces gens du peuple semblent être pour Shakespeare un contrepoids à la préciosité et à la culture une peu artificielle de ces jeunes aristocrates qui semblent parfois empêtrés dans un langage affecté.

Oui, mais voilà, il y a une lourde distribution avec, au moins seize personnages et la pièce est loin d’être facile à appréhender. Jean-Pierre Vincent l’avait autrefois mise en scène avec les élèves de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg au festival d’Avignon mais nous n’avions pu en voir que le début pour cause de violent orage qui avait fusillé les réseaux électriques dans toute la ville. Andrezj Seweryn -c’était la première  réalisation du grand acteur polonais- l’avait aussi montée de façon tout à fait remarquable en 1992 avec ceux de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot et Valérie Benguigui, disparue il y a quelques années, y jouait une éblouissante Princesse de France. Puis Françoise Coupat à Grenoble, Jean-Claude Penchenat à Créteil s’y étaient aussi frottés,  comme Emmanuel Demarcy-Motta mais ses acteurs aguerris n’avaient pas vraiment l’âge de leur rôle dans cette comédie de la toute première jeunesse (sinon, elle perd  son sens). Et ils semblaient un peu perdus sur le grand plateau du Théâtre de la Ville.

Ici, dans le bel écrin du Théâtre Montansier, Hervé Van der Meulen a rassemblé d’anciens élèves et des élèves actuels de l’Ecole d’Asnières. Il a réalisé une mise en scène sobre mais pas convaincante du tout. Et comme la salle est à moitié vide, cela n’arrange rien. Côté positif : tous les acteurs ont une très bonne diction. Mais bon, c’est le minimum syndical! Ceux qui jouent le jeune Roi de Navarre et ses compagnons s’en sortent avec peine, boulent leur texte et criaillent souvent: il n’y a guère de direction d’acteurs et la jeune comédienne qui essaye d’incarner en vain la Princesse de France, annone ses phrases et, comme ses suivantes, en robe de mariée en mousseline blanche, elle n’est pas crédible un instant. Quant aux personnages secondaires sauf Hervé van der Meulen (Boyet), cet acteur-metteur en scène ne sait pas trop comment les traiter. Ainsi Jacquinette, la jeune paysanne est ridicule, les Dieux savent pourquoi! Les éclairages, la plupart du temps crépusculaires, ne mettent donc pas en valeur les personnages. Et mieux vaut oublier la pseudo-scénographie: petits rideaux brechtiens bleus que les acteurs redisposent sans arrêt  à chaque noir, grand fauteuil vaguement Louis XIII pour Armado et petit guéridon rond en bois. Tous aux abris…

Et Hervé Van der Meulen aurait pu nous épargner ces noirs fréquents avec musique qui ne servent rigoureusement à rien et cassent un rythme déjà poussif. Il y a quand même une belle image à la presque fin : debout dans les loges du premier balcon côté jardin et côté cour, les huit jeunes gens regardent le petit spectacle sur la scène. Et, tout d’un coup, il se passe quelque chose mais on aura bien mérité ce vrai moment de théâtre… Avant l’arrivée du messager par la salle mais, on ne le voit que de dos et ce moment capital n’a même pas l’efficacité souhaitable!

Puis tous alignés face public chantent en anglais quelques vers des couplets cités plus haut et c’est vraiment beau, même si on aurait bien aimé les entendre en entier, et en français. Bref, on aura compris que rien ici n’est vraiment dans l’axe! Peines d’amour perdues vaut beaucoup mieux que cette chose approximative en deux heures assez longuettes! Vous pouvez donc vous abstenir, surtout si vous habitez Paris: le voyage en RER puis en bus dans Versailles, ressemble à un parcours du combattant, à l’aller comme au retour! Et les places au parterre sont à 39 €. A vous de voir…

Philippe du Vignal

Théâtre Montansier, 13 rue des Réservoirs, Versailles (Yvelines) jusqu’au 16 mars. T. : 01.39.20.16.00

 

Kafka sur le rivage, d’après le roman d’Haruki Murakami, mise en scène de Yukio Ninagawa

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Kafka sur le rivage, adaptation du roman d’Haruki Murakami et mise en scène de Yukio Ninagawa (en japonais, surtitré en français)

En 2016, le metteur en scène et directeur artistique du Sainakumi Saitama Art Theater ne se doutait pas qu’il signait là sa dernière création. D’où l’extrême émotion du public et des artistes japonais pendant les saluts, en particulier devant le portrait du maître présenté par son assistant à la mise en scène. Quatre-vingt dix artistes se sont déplacés pour cette dernière tournée dont Haruki Murakami, invité par Wajdi Mouawad pour cette ultime représentation. Désormais, on ne verra plus les spectacles de Yukio Ninagawa en dehors du Japon.

Marqué par la disparition, le 16 février dernier, de Bruno Ganz, acteur charismatique des Ailes du désir de Wim Wenders (1987), on entre plus facilement en empathie avec les anges et les fantômes de Kafka sur le rivage. L’adaptation poétique et envoûtante du roman où se croisent plusieurs histoires entre le monde des vivants et des morts,  bénéficie d’une scénographie exceptionnelle: un ballet de cages de verre mobiles nous transporte dans le Japon d’aujourd’hui avec successivement, un jardin public, une cafétéria, un distributeur automatique de boissons, une bibliothèque, un petit camion…  Un décor réaliste pour des tranches de vie surréalistes! Chaque déplacement a été calculé et répété au centimètre près. Tout est fluide et vraisemblable: il suffit d’entrer dans les codes de cette œuvre où le passé vient parasiter le présent.

Le personnage de Nakata (excellent Katsumi Kiba) parle la langue des chats qui ont une présence fascinante et une taille humaine et qui deviennent les moteurs de l’intrigue. Il pleut aussi des poissons… Le héros, Kafka Tamura, incarné par le  jeune Nino Furuhata, ne peut échapper à son destin tragique: il tuera son père et couchera avec sa mère! Le hasard fait basculer le parcours des personnages, tous très crédibles. La chanson que l’on entend au début :Kafka sur le rivage   a tout son sens quand trois heures durant, ces histoires prennent vie devant nous. Le public a longuement salué ce moment d’une beauté unique. «Ce ne sont pas les humains qui choisissent leur destin, dit Haruki Murakami, mais le destin qui choisit les humains. » (…) « Ce ne sont pas leurs défauts mais leurs vertus qui entraînent les humains vers les plus grandes tragédies.»

Jean Couturier

Spectacle joué du 15 au 23 février, au Théâtre National de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris XX ème.

  

TRACE.S, conception et mise en scène de Mathieu Enderlin

TRACE.S, conception et mise en scène de Mathieu Enderlin (spectacle tout public)

 59B85BB0-AE66-4EAC-A242-5F4A75338B6ATrois artistes nous entraînent dans l’univers de Georges Lafaye, l’inventeur du théâtre noir qui a révolutionné les arts européens de la marionnette et du théâtre d’objets dans les années cinquante. Les manipulateurs cagoulés, gantés et vêtus de noir, sont invisibles : seules les figures animées apparaissent dans un rai de lumière. Aujourd’hui oublié,  le théâtre noir a influencé bien des créateurs, en particulier le Tchèque Jiří Srnec qui a fondé le fameux Théâtre noir de Prague en 1961 mais aussi un peu plus tard le grand Philippe Genty.

Georges Lafaye avait fondé un «théâtre d’animation» abstrait, comme en témoigne le fonds qu’il a légué à la Bibliothèque Nationale de France. Mathieu Enderlin explore cet héritage et tente d’en retrouver l’esprit: «On n’allait pas prendre ses marionnettes mais en retenir quelques éléments comme les boîtes, gants et lettres, et reconstituer la boîte noire du théâtre : un gouffre où on plonge pour en faire émerger quelques chose. »

 Une rampe d’ampoules, une servante, des cadres lumineux et des lettres phosphorescentes qui se baladent dans l’obscurité, constituent l’univers de TRACE.S. Du noir profond  où sont immergés les manipulateurs, au risque de se cogner partout, naissent des formes géométriques. Lignes, triangles, points et caractères typographiques réalisent un ballet lumineux. Des mots noirs flottent sur des écrans blancs, des figures longilignes fluorescentes dansent, avant d’être avalées par la nuit… Un monde virtuel surgit devant nous avec des moyens artisanaux qui se dévoilent de temps à autre, pour bien montrer qu’il y a de l’humain derrière ces illusions.

«On essaye, dit Mathieu Enderlin, d’être dans l’expérimentation, comme Georges Lafaye qui avait renoncé à la médecine pour se tourner vers les arts plastiques et cinétiques». Le metteur en scène a conçu ce spectacle avec de jeunes marionnettistes stagiaires au Théâtre aux Mains Nues où il enseigne. Avec Thomas Cordeiro et Laure Lefort, il va pendant une heure donner vie à cette fantasmagorie poétique qui, fraîchement sortie de sa boîte noire, ne tardera pas à trouver son rythme de croisière…

 Mireille Davidovici

Du 14 au 23 mars, Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris Vème. T. : 01 84 79 44 55.

 Le mardi 19 mars à 18 h 30 : découverte du fonds Georges Lafaye dans le cadre des mardis des arts du spectacle : Bibliothèque Nationale de France, site Richelieu  58 rue Richelieu, Paris II ème.

Fonds Georges Lafaye : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b541000697.item

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