Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, version scénique et mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

photo de répétition ® Jean-Louis Fernandez

photo de répétition ® Jean-Louis Fernandez

Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, version scénique et mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

 Elles dansent, gracieuses, en chemise légère, dans une lumière de forêt printanière. Les sorcières ? Une bande de jeunes filles avides de vivre et de s’amuser, âprement, et tant pis pour le scandale… Inévitablement, ça se gâte : manifestations hystériques, mensonges, dénonciations, les filles portent partout la marque du démon, et l’engrenage de la catastrophe se met en route.  

Une pièce à thèse en général n’est pas bon signe de qualité dramaturgique. Le cas des Sorcières de Salem est différent : Arthur Miller, horrifié par la chasse aux sorcières  du maccarthysme et de la commission des activités antiaméricaines, est allé chercher dans le Massachusetts, une vieille et étrange histoire de folie collective, révélatrice du poison que représente pour une société, ce désir pervers, au nom d’une pureté des plus suspectes, d’éradiquer ceux qui sont désignés comme porteurs de l’empreinte du diable.

Donc, en 1692, à Salem, une jeune et jolie servante, Abigail (Elodie Bouchez) renvoyée par sa patronne pour avoir séduit son mari, se venge en entraînant une bande de jeunes filles dans des pratiques de sorcellerie. Dénoncées, elles renvoient l’accusation sur toutes les femmes du village, puis, par cercles concentriques, sur toute la population. Une commission de juges puritains reçoit avec appétit ce qu’elles dénoncent et exige des aveux, condamne et exécute pour ne pas se désavouer. Le vrai ensorcellement est là : dans cette panique, dans cette contagion de la dénonciation et ce culte de l’aveu, tel que l’exigent les régimes autoritaires quels qu’ils soient, et comme l’a pratiqué la fameuse commission McCarthy ! Ce sénateur du Wisconsin et son équipe  avaient mené toute une campagne de 1950 à 1954 contre tous ceux qu’ils soupçonnaient d’être communistes ou de sympathiser avec ceux-ci. Sans preuves, sur une parole fragile qui peut se retourner: la commission choisissait ce qui l’arrangeait et détruisait des vies, au nom de quelque chose qui n’est pas la justice mais l’idéologie. Et avec ces sacrifices inutiles, elle détruisait la communauté qu’elle prétendait protéger.

Les jeunes sorcières imaginées par Arthur Miller, ne sont ni victimes ni coupables,  mais servent de catalyseur au pire. Comment rester humain là-dedans ? On voit les habitants de Salem glisser un à un et malgré eux, dans la boue de la dénonciation, au point de s’y enliser et d’être entraînés dans la charrette qu’ils ont imprudemment lancée. Deux hommes gardent pourtant la tête sur les épaules : le révérend Hale (Philippe Demarle), venu avec ses certitudes que les excès effarants des puritains punisseurs et stupides ébranlent au fil de la pièce, et Proctor (Serge Maggiani), un agriculteur prospère et actif, chrétien sans bigoterie, qui a eu le malheur de succomber aux charmes d’Abigail. Une femme, aussi, son épouse Elisabeth (Sarah Karbanikoff), et une jeune fille, Mary (Grace Seri), qui revient sur ses accusations de sorcellerie. Elle se sacrifiera pour une vérité que les juges ne veulent pas entendre. La pièce finit mal ? Oui : vingt innocents seront pendus. La pièce finit bien ? Oui, il se trouve encore des résistants pour témoigner de leur humanité.

Ici, dans une scénographie assez lourde, éclairée avec un sens très juste des atmosphères, y compris morales, la pièce déroule son suspense d’une marche régulière, trop explicative pour nos habitudes contemporaines. Elle pèche aussi par le rôle monolithique -mais peut-il en être autrement ?- des juges puritains, réduits à un discours univoque, difficile à tenir pour les comédiens. Mais la pensée humaniste d’Arthur Miller est assez complexe et le dramaturge arrive à entretenir un vrai suspense, par-delà la fable et le double mouvement de Proctor, un homme moyen qui s’élève par sa résistance, et de Hale qui descend de ses certitudes rigides jusqu’à un véritable amour du prochain. Hale : « Un mensonge ! Ils sont tous innocents ! (A Elisabeth.) Ne vous trompez pas sur votre devoir comme je me suis trompé sur le mien. Pensez-y bien, c’est au nom de la morale et de la religion que je suis devenu un meurtrier. Ne vous attachez donc pas à des principes, si ces principes doivent faire couler le sang. C’est justement une loi trompeuse que celle qui nous conduit au sacrifice. La vie est le plus précieux des dons de Dieu, et rien ne donne le droit à personne de l’ôter à un être. Je vous en prie, femme, insistez pour que votre mari avoue. Laissez-le mentir. »

Emmanuel Demarcy-Mota voit dans Les Sorcière de Salem une prémonition des  fausses nouvelles d’aujourd’hui, aux effets tout aussi délétères, mais sans doute plus sournois. Nous avons plutôt envie de retenir le dernier sermon de Hale, et son hymne à la vie. Et en même temps saluer le sacrifice de Proctor et la mémoire de ceux qui sont morts à cause du maccarthysme. Mais il faut aussi tirer un coup de chapeau aux piliers de la troupe du Théâtre de la Ville.

Christine Friedel

Espace Pierre Cardin -Théâtre de la Ville, avenue Gabriel, Paris VIII (ème) jusqu’au 19 avril. T. : 01 42 74 22 77.

 

 


Archive pour 2 avril, 2019

Ysteria, texte et mise en scène de Gérard Watkins

Ysteria, texte et mise en scène de Gérard Watkins

(c)Gérard Watkins

(c)Gérard Watkins

On se demande ce que c’est, sinon une insulte : hystérique est la colère que nous ne supportons pas, hystérique, la résistance de l’autre, le blocage, le corps qui fait taire l’âme ou qui la fait trop parler. Gérard Watkins s’est plongé avec les élèves de l’École Régionale d’Acteurs de Cannes et Marseille dans une vraie recherche sur cet objet étrange et spectaculaire.
On sait que le docteur Charcot, à l’hôpital de la Salpêtrière, exhibait ses hystériques et August Strindberg venait assister à ce théâtre. Des femmes, cela va de soi, si l’on pense à l’origine du mot hystérie, cette chose qui pousse dans le ventre mystérieux des femmes. « Tota mulier in utero »  (la femme se résume à son utérus), aurait dit Hippocrate, bien qu’il fût grec et au demeurant, bon médecin.

L’hystérie a quelque chose  à voir avec la scène théâtrale mais aussi avec la séance psychanalytique. La scénographie pose cela d’emblée : la petite salle Copi du Théâtre de la Tempête s’ouvre sur l’autre,  sur les cinq portes de la tragédie antique, dont une grande porte centrale celle des Dieux  -et celle des accessoires-. De fait, sans emphase, le spectacle s’ouvre sur la réunion, dans une banale salle d’attente, de trois médecins qui se veulent terriblement modestes et prudents avec les patients de leur institution : nous ne parlerons pas de guérison, mais de passerelles… Et qui pratiquent une fine auto-analyse : on se délectera des observations de l’homme sur la nature du regard masculin. Ils convoqueront, sous une forme assez drôle, les superstitions antiques, du temps où les Grecs, quoiqu’ils en disent, étaient quand même un peu barbares, avec un Asklepios ambigu –c’était le dieu-médecin d’Épidaure, avec sa cure par le théâtre et par l’ivresse-, puis, plus tard, des théologiens catholiques louches (Jacob Sprenger et Heinrich Kraemer, dont les œuvres furent imprimés en 1487) codifiant les actes de sorcellerie pour justifier des milliers de condamnations au bûcher –des femmes, cela va sans dire, « hystériques ».

Mais nos trois médecins scrupuleux (Julie Denisse, David Gouhier et Clémentine Ménard) se concentrent sur leurs patients, l’employé de pizzeria à la main paralysée (Malo Martin) et la fiancée bloquée par des évanouissements et vomissements intempestifs (Yitu Tchang). On voit alors se construire un jeu subtil de pouvoirs : celui des soignants qui le refusent mais qui ont du mal à s’empêcher de l’imposer, au nom d’une efficacité qu’ils refusent et désirent à la fois, et celui des patients. Ces enfants gâtés parfois usent leurs “thérapeutes“ au bras de fer, au point de les pousser à des colères “hystériques“ (à moins que ne soit une saine colère ?).

C’est drôle souvent, sans jamais tomber dans la caricature ni le “surplomb“, d’un rire ,celui de la rencontre avec le vrai. Le public, pris à témoin comme un amphi d’étudiants, ou, pourquoi pas, comme celui de Charcot, joue son rôle attentif et respectueux. Et l’on se dit que, si l’hystérie a quelque chose à voir avec le théâtre, le travail du théâtre a peut-être alors bien à voir avec l’hystérie. Du côté du comédien paralysé de trac ? De la possession chamanique ? Sans doute sur un point indispensable, inattendu quoique toujours espéré : oui, il y a parfois un dénouement, pas seulement au théâtre, et une “conversion hystérique“ peut être dénouée par une parole  très politique. Enfin une bonne nouvelle ; les soignants ne sont pas Dieu, ils n’on pas tout à attendre d’eux-mêmes.  On le sait mais on l’oublie : la vie psychique et la vie sociale sont aussi bien emmêlées que les racines et la terre.
Mais que ces hautes considérations n’intimident pas le spectateur : cet Ysteria reste un ouvrage de théâtre, avec sa dose d’humour, original et fin, et qui donne à penser.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre Vincennes, (Val-de-Marne)  jusqu’au 14 avril.  T.: 01 43 28 36 36

 

 

 

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