Le Jeune noir à l’épée, concert d’Abd Al Malik, chorégraphie de Salia Sanou

Le Jeune noir à l’épée, concert d’Abd Al Malik et chorégraphie de Salia Sanou

 52DBA9D2-75F9-4577-A063-7A1BBB3FB54EDans le cadre d’une programmation d’évènements artistiques autour de l’exposition Le Modèle noir, de Géricault à Matisse, au Musée d’Orsay, on a pu voir pour commencer Le Jeune noir à l’épée, une carte blanche donnée au slameur Abd Al Malik, au titre inspiré par une œuvre de Puvis de Chavannes  peinte en 1848, année de l’abolition de l’esclavage.

Slameur, il l’est certes mais aussi fin lecteur, poète lui-même et essayiste : il a donc convoqué toute la palette de ses talents pour nous emmener en voyage dans sa mémoire de jeune noir de banlieue. La première image, toute en retenue mais très puissante, reprend une peinture de massacre et les quatre jeunes danseurs de Salia Sanou, couchés au sol, évoquent à leur tour les naufragés de nos plages européennes : d’emblée, l’accent est mis sur les continuités, de plain-pied avec aujourd’hui.

Et le slameur de reprendre en boucle « Je suis le jeune noir à l’épée »… A nous d’imaginer cette épée (le langage ? la poésie ? les combats de l’art ?). De cette épée, il  nous transperce et nous guide, en seize morceaux dont Mattéo Falkone et Bilal Al Aswad assurent le compagnonnage musical.

Cette histoire croise celles de tous ces jeunes garçons des cités, petits bandits brisés par la prison, rebelles à la pauvreté et en attente de bonheur, qui ont accompagné son enfance strasbourgeoise. Au fil de ces compositions slamées, chantées, parfois très mélodiques et qui avancent par fragments et par éclats, on voyage bien plus dans la mémoire et les combats de l’artiste, que dans l’exposition à proprement parler. Même si, en fond de scène, sur grand écran, est projetée de temps en temps une œuvre de l’exposition, de façon assez erratique. Absorbés par la puissance et le charme de l’univers musical, nous ne prêtons guère attention à ces citations photographiques qui tentent de nous attraper par la manche, comme pour nous rappeler de visiter l’exposition.

Charles Baudelaire, Edouard Glissant, Léo Ferré, inspirent discrètement les textes du slameur mais sans conteste des réminiscences de Jacques Brel habitent le cœur d’Abd Al Malik. Sa composition poétique, d’une précision ensorcelante, fait adhérer le public de façon quasi chamanique…

La chorégraphie de Salia Sanou offre quelques moments de trouble, en particulier quand les quatre danseurs présentent leur dos au public et font jouer avec insistance tous leurs muscles. Une allusion aux études de nus d’hommes noirs qui figurent dans l’exposition, en particulier celles du modèle Joseph, un personnage devenu légendaire qui parcourt tout le spectacle, de façon directe ou indirecte. Venu de Haïti et d’abord acrobate, il se fit remarquer par sa musculature et devint le modèle noir attitré de Géricault (l’homme noir debout du Radeau de la Méduse) mais aussi de Chassériau, Ingres, etc..  Au début objet de curiosité raciale, il devint au fil du temps une icône noire, proche de l’idéal antique, tel un Adonis africain.

Avec lui, nous sommes renvoyés à la fascination que le corps noir masculin a exercé sur les artistes majeurs du XIXème siècle. Une fascination qui continue de s’exercer sur les chorégraphes européens depuis bientôt vingt ans, telle une emprise fantasmatique, éternellement représentée, et qui a peu évolué depuis Géricault : corps à la musculature voyante, corps séduisant sexuellement, corps dangereux d’une révolte toujours en puissance…

 Malgré cette référence constante, la chorégraphie, présente du début à la fin du spectacle, peine parfois à trouver sa place, bien qu’Abd Al Malik rejoigne deux ou trois fois les interprètes. Question de temps peut-être, toujours compliqué à trouver pour une création partagée. Sans jamais tomber dans l’anecdote, le propos chorégraphique n’est pas tout à fait à la hauteur : Salia Sanou qui dispose pourtant d’une palette assez large, n’a produit ici qu’une « miniature » de son univers, et face à celui d’Abd Al Malik, il semble en retrait.

C’est donc sur les ailes de la parole que nous sommes emportés : « Sur le détroit de Gibraltar, un jeune noir hurle comme un fou »… Ulysse avec des dreadlocks, Hélène avec des tresses, incarnés par la magie des mots, dans un raccourci de l’histoire, un parmi tous ceux qu’Abd Al Malik propose… Voyageur des temps modernes, Enée fuyant Troie en flammes sans Rome à fonder, « Tu te prénommes forcément Joseph ». Il termine par cette phrase : « Les cités ont fait de moi un poète » et on le croit.

 Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au dimanche 7 avril, auditorium du Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’honneur, Paris (VII ème).

Et au Musée d’Orsay : Nuit du Tout-Monde, soirée littéraire en compagnie de Christiane Taubira, le 10 mai.

Mon élue noire, les 23 et 24 mai, chorégraphie d’Olivier Dubois avec Germaine Acogny.

Exposition Le Modèle noir, de Géricault à Matisse, jusqu’au 26 juillet.

 

 

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