Humiliés et offensés, d’après l’œuvre de Dostoïevski, mise en scène d’Anne Barbot

Humiliés et offensés, série en quatre  épisodes d’après l’œuvre de Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, mise en scène d’Anne Barbot

©Dominique Vallès

©Dominique Vallès

Anne Barbot, après bien des recherches, s’est attelée -tâche presque insurmontable-  à adapter en quatre épisodes,  le célèbre roman, en partie autobiographique, qui  retrace, narrée par lui-même, la vie d’Ivan Petrovitch (Vania), un romancier atteint de tuberculose, maladie incurable à l’époque.  Il aime passionnément  Natacha, la fille de l’homme qui l’a élevé, mais elle est follement amoureuse d’un autre homme, Aliocha, le fils de Piotr Alexandrovitch Valkovski, dit le Prince. Natacha va d’abord quitter sa famille et son confort bourgeois pour  vivre avec un très grand propriétaire terrien, et qui emploie son père en procès avec lui; le pauvre homme se bat sans espoir pour retrouver son honneur bafoué par ce Prince qui l’a injustement accusé de graves malversations. Très endetté, le père de Natacha peut même perdre son logement. Et sa femme est impuissante devant cette descente familiale aux enfers. Seul, Ivan leur fils adoptif et ancien fiancé de leur fille, essaye, dans des pages magnifiques du grand auteur russe d’apaiser la peine de ces gens modestes, humiliés et trainés dans la boue par un homme important… Et qui possède un réel pouvoir sur toute la région et sur les juges…

Même si Natacha est bien consciente qu’elle commet une erreur, il y a chez elle comme une sorte de masochisme et elle est incapable de prendre une autre décision. Ivan, le poète qui est aussi le narrateur dans le célèbre roman, était son fiancé mais est resté son ami et le seul qui soit au courant de leur liaison et essayera d’être un interlocuteur bienveillant entre les deux amants.
Aliocha, lui, est un jeune homme instable qui admire beaucoup son père dont la réussite le fascine et il se soumet  à la volonté du Prince qui rêve pour lui d’une brillante réussite. Mais il rencontre de jeunes activistes et sa vie va basculer. En proie à une grave dépression, il finira par tuer le Prince.

« Nous sommes, dit Anne Barbot, dans un moment où toute la jeunesse est secouée de révolte contre une société qui lui paraît injuste, obsolète, inégalitaire, répressive, anti fraternelle.»Le rapprochement avec l’œuvre de Dostoïevski est limpide. Cupidité, argent facilement gagné, vie luxueuse, belles calèches, bonne nourriture et beaux vêtements d’un côté, et de l’autre pour la majorité du peuple: vie sans espoir, logements misérables et malsains, nourriture médiocre, vêtements de mauvaise qualité, travail exténuant des ouvriers et prostitution de jeunes filles qu n’ont souvent pas d’autre choix pour survivre… La plupart de ses compatriotes ainsi humiliés veulent un changement politique radical, la vie est un combat quotidien: ils n’ont rien à perdre et sont prêts à payer cher leur émancipation…Même si, heureusement, la société russe peinte par Dostoïevski, n’est pas la nôtre, il y a pourtant bien des points communs et une soif évidente de changement… En cause: une trop grande inégalité de logements, transports, nourriture, médecine, culture, loisirs…

Et les jeunes gens d’aujourd’hui comprennent très bien la leçon donnée par le grand écrivain russe et sont encore admiratifs devant ces personnages assoiffés de liberté et qui veulent en même temps garder leur dignité… Comme Natacha écartelée entre son amour pour un Aliocha qui ne cherche pas de travail mais qui la trompe et qui l’humilie, en ne lui offrant, malgré de belles promesses, qu’un logement misérable. Mais elle trouve aussi dans cette humiliation, la force nécessaire pour se battre et résister à son destin. Comme aussi le malfaisant Prince Valkovski qui veut prendre sa revanche: il a été autrefois frustré par son père d’une fortune dont il aurait dû hériter et a, sans aucun doute, besoin de dominer pour retrouver une identité. Quitte à n’avoir aucun scrupule, à être cynique et à vouloir satisfaire toutes ses envies, notamment sexuelles, grâce à l’argent et à de multiples mensonges et combines.

Reste à adapter et à mettre en scène un tel roman riche en dialogues mais qui reste un roman écrit avec d’autres codes qu’une pièce. Nous l’avons  entièrement relu: même traduit, il continue à nous emporter dans ce Saint-Pétersbourg que l’auteur connaît si bien. Au cœur d’une misère sociale mais aussi humaine qui le fascine et le révolte à la fois. Anne Barbot a choisi de présenter son spectacle soit, selon les jours, en épisodes, soit en intégralité. Dans ce cas, soit presque quatre heures avec plusieurs pauses et un entracte de trente minutes. Ce qui est quand même  bien long…

Yvonne princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz (voir Le Théâtre du Blog) nous avait beaucoup séduit par la qualité de son interprétation et sa beauté plastique, soutenu par une remarquable scénographie de Charlotte Maurel. Mais ce samedi soir dans cette salle de Fontenay-sous-bois à l’acoustique des plus médiocres (d’où sans doute le recours à des micros H.F., ce qui n’arrangeait pas les choses) rien n’était dans l’axe. On assiste dans une première partie, à une sorte de résumé mal foutu du début du roman et, comme se demandait avec juste raison un mien confrère qui assistait à cette même représentation, comment un spectateur qui n’a jamais lu le roman, peut comprendre ce dont il s’agit! Et on peine à identifier du moins au début, qui est qui dans cette histoire. Et les personnages du coup on peu de consistance mais semble plutôt le porte-parole de l’auteur. Et pourquoi cette scénographie bi-frontale, très mode en ce moment mais ici peu justifiée? Pourquoi ce jeu aussi statique, sans beaucoup de rythme, avec les principaux personnages souvent assis à chaque bout d’une longue table?

On nous demandera ensuite de nous lever pour assister dans la salle elle-même à une sorte de mini-conférence avec un texte semi-joué par deux interprètes. Destinée à remplacer la vraie deuxième partie, à cause de l’absence involontaire d’une actrice… Puis on nous invitera à revenir ensuite dans la première salle. Les dialogues bavards distillent vite un ennui inévitable. La faute à quoi : d’abord à une distribution assez inégale : difficile de croire à la Natacha d’Anne Barbot et on ne retiendra que Philippe Risler qui maîtrise parfaitement son personnage du Prince. Et  pourquoi cette fin genre réunion politique qui allonge encore un peu plus un spectacle qui n’en finit pas…Où les acteurs sont rejoints par des amateurs du Val-de-Marne et des élèves du Conservatoire du Grand Orly pour une espèce de grand rendez-vous populaire contemporain (photo-ci-dessus) mais où; là aussi, les choses sont loin d’être claires.

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La faute aussi à une dramaturgie  faiblarde; l’histoire du théâtre contemporain  semble bégayer:  à chaque fois qu’un(e) metteur(e) en scène s’empare d’un aussi long roman, il ou elle a le plus grand mal à articuler ses moments forts sur un temps normal, disons de quelques heures. Logique: on ne passe pas si facilement d’un fiction aux longues descriptions, à une pièce qui n’en est pas une avec des dialogues souvent pas très convaincants sur un plateau où le rythme ne tarde pas à faiblir assez vite. Comment arriver à une réalisation crédible quand les codes ne sont pas les mêmes: à l’impossible nul n’est tenu! Même si tous les romans de Dostoievski qui fascinent les gens de théâtre ne résistent pas de la même façon à l’épreuve. Les Frères Karamazov, mieux semble-t-il, que les autres. Par ailleurs, l’éclairage est assez approximatif et Anne Barbot aurait pu nous épargner ces barres fluo blanches éblouissantes que des accessoiristes descendent à vue parfois à hauteur d’homme sans que l’on sache bien pourquoi: cela éblouit,parasite la vision des scènes, comme ces envois de fumigènes souvent associés à des éclairages latéraux rasants, véritable épidémie du spectacle contemporain…

Bref, une soirée beaucoup trop longue qui manque d’une véritable colonne vertébrale  et qui peine à s’imposer. Cet Humiliés et offensés doit être repris en version plus courte au festival off d’Avignon mais on ne voit pas bien comment Anne Barbot pourrait s’y prendre et elle a encore du chemin à faire pour nous convaincre des vertus de ce spectacle… Allez, pour se consoler, un formidable petite phrase du clairvoyant Oscar Wilde: « Dostoïevski nous fait sentir qu’il n’y a pas que les méchants qui se trompent, ni que les mauvais qui fassent le mal. »

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 16 mars à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).
Festival off d’Avignon à partir du 5 juillet.

Le roman est édité par Actes Sud.


Archive pour 7 avril, 2019

Danser Casa, chorégraphie de Kader Attou et Mourad Merzouki

Danser Casa, chorégraphie de  Kader Attou et Mourad Merzouki

 dansercasa_c_dan_aucanteL’un comme l’autre ont donné au hip-hop ses lettres de noblesse en l’amenant sur les grandes scènes de la danse contemporaine : après avoir fondé ensemble la compagnie Accrorap, en 1989, à Lyon, ils ont ensuite développé leurs propres créations et ont été  nommés à la tête de Centres Chorégraphiques Nationaux, l’un à La Rochelle et  l’autre à Créteil. Leur dernière co-réalisation remonte à une vingtaine d’années, pour un projet semblable en Algérie : Mekech Mouchkin ( Y’a pas de problème).

Ils se sont retrouvés en 2017 à Casablanca, pour transmettre leur expérience à de jeunes artistes et affirmer l’effervescence culturelle de cette ville, en particulier dans le domaine des arts de la rue. Pour cette pièce, ils ont sélectionné, parmi 186 hip-hopeurs, huit danseurs dont une seule femme. Issus de parcours et de villes différents, chacun d’eux, souvent autodidacte, a sa  spécialité : acrobatie, cirque, popping, locking, parkour, new style house et même danse contemporaine. Il s’agissait ici de trouver une cohérence dans le disparate des corps, des styles et des niveaux,  sans effacer la nature première des propositions individuelles, puis de fondre les numéros dans une fluidité d’ensemble.

Pari tenu. Le spectacle, imprégné par la ville de Casablanca, est une sorte de voyage à travers les époques et les techniques de cette danse très codée. Les  danseurs s’élancent avec ferveur dans cette aventure. L’un d’eux s’étant blessé (les risques du métier!), ils ne sont que sept sur le grand plateau de la Scène Nationale d’Annecy, sans que l’ensemble n’en souffre.  Grâce aux éclairages sophistiqués de Madjid Hakimi, on se focalise d’abord sur les jeux de pieds et de jambes du groupe, qui, après quelques échauffements collectifs, va se disperser. Des individus s’isolent, puis rejoignent leurs partenaires …D’autres sont rejetés puis réadmis. Partis pieds nus, ils se chaussent pour réaliser des mouvements plus spectaculaires, des acrobaties et des saltos avant et arrière. Des porter à deux ou trois se succèdent et de petits conflits éclatent ça et là, l’occasion de mesurer les talents de chacun en combat singulier.

Mais tout se pacifie quand, dans un beau mouvement, surgissent de l’obscurité quatorze pieds animés d’une belle frénésie, en baskets aux leds rouges. Ambiance des rues de Casa la nuit, sur une musique à trois temps, délivrée par un orchestre de cordes aux rythmes orientaux… Les compositions de Régis Baillet-Diaphane et les musiques additionnelles font alterner percussions et pulsations pour des morceaux de bravoure, mais aussi des partitions plus amples pour les scènes chorales. Composé de tableaux variés, Danser Casa nous amène sur l’autre rive de la Méditerranée, et même si parfois la construction semble un peu brouillonne, elle témoigne d’une belle énergie. Et depuis sa création au Maroc  et son passage à Montpellier Danse 2018, la pièce remporte les suffrages du public qui l’a accueillie ce soir avec une ovation debout. On peut espérer qu’Ayoub Abekkane, Mossab Belhajali, Yassine El Moussaoui, Oussama El Yousfi, Aymen Fikri, Stella Keys, Hatim Laamarti et Ahmed Samoud  suivent le même chemin que leurs mentors, attachés l’un comme l’autre à transmettre cet art populaire. «En ce qui me concerne, dit Mourad Merzouki, ce projet me touche dans ma chair, car beaucoup de choses sont liées à mon histoire, à ce que ces danseurs sont et représentent ». Kader Attou, lui, réalise ici « pourquoi nous sommes arrivés dans la danse, et comment elle a représenté pour nous une ouverture et une émancipation. »

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 3 avril à Bonlieu/Scène Nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie) T. : 04 50 33 44 11.

Les 12 et 13 avril, Scène Nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines, (Yvelines) le 16 avril, Théâtre de Corbeil- Essonne ( Val-de-Marne) ; le 18 avril, Festival D-Caf, Le Caire  et le 20 avril, bibliothèque Alexandrina, Alexandrie (Egypte) ; le 29 avril, Arts center d’Abu Dhabi ( Emirats Arabes Unis).
Le 2 mai, Maison de la Culture d’Amiens ( Somme); le  4 mai, La Faïencerie, Creil ( Oise) ; le 7 mai,  L’Arsenal, Metz (Moselle); les 15 et 16 mai, Centre Simone Signoret, Villefontaine ( Isère).
Et du 19 au 22 juin, Grande Halle de la Villette, Paris (XIX ème).

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