Tout Dostoïevski, de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

Tout Dostoïevski, de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

 

©Gilles Vidal

©Gilles Vidal

Que le titre ne trompe personne : non, ce ne sera pas une lecture exhaustive de Dostoïevski. Juste quelques lampées mais lesquelles! Le spectacle, la conversation, commence de façon voulue comme rébarbative par le début des Notes du souterrain, ou Carnets du sous-sol, selon les traductions : «Je suis un homme malade…Je suis un homme méchant. Un homme plutôt repoussant. Je crois que j’ai le foie malade. Soit dit en passant, je ne comprends rien de rien à ma maladie et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal.»

 Et pourtant… On ne comprendra jamais vraiment le geste de Raskolnikov qui tue une rentière jugée par lui parasite et inutile sur cette terre. Mais on  verra assez vite que dans Crime et Châtiment, importe plus le châtiment que le crime, et plus encore l’articulation entre les deux. Et on suivra la démonstration : le policier qui traque Raskolnikov est le modèle de l’inspecteur Colombo, « juste un petit détail »… Considérations fondamentales, qui ne tissent rien de moins qu’un lien entre la Culture et la culture populaire : à méditer. Apparaissent, plus tard, Les Frères Karamazov, et le récit de la mort de l’enfant, à la fin du roman. Alors le silence devient dense, palpable comme l’écoute du public. Aucun pathos : c’est seulement une brèche qui s’ouvre dans la montagne, dans le volcan Dostoïevski : un peu de lave en feu apparaît alors. Alors, oui, on peut avoir l’illusion que Tout Dostoïevski est contenu dans le microcosme que serait un court passage de son dernier roman. En réalité, émane de cette lave brûlante le désir de rencontrer vraiment ce “Dosto quelque chose“, comme l’a dit un lycéen dans la salle, de le lire, de se l’approprier. De fait, il appartient à qui l’aime ou veut l’aimer.

Et qui raconte cette histoire ? Qui grimpe sur les pentes du volcan ? Charlie, clown intermittent, fou de littérature, d’où sa pudeur avec les textes. Charlie Courtois-Pasteur est né il y  quelques années de la complicité entre Benoît Lambert et le comédien Emmanuel Vérité. Une envie à deux de faire ces “petites formes“  qui deviennent des spectacles en grande forme : Meeting Charlie ou l’art du bricolage, une trousse à outils bien utile en ce monde et Charlie et Marcel,  ou Proust et le western… Charlie a le goût de l’élégance : sous son smoking un peu trop grand, d’occasion (avec l’aimable complicité de Marie La Rocca) il porte une chemise à palmiers : histoire d’en rajouter dans l’élégance, de sorte qu’elle se casse la figure. Alourdi, par un énorme microphone  (si l’on ose cet oxymore) sur sa poitrine mais dont il use modérément et qu’il accompagne de délicats bricolages démonstratifs. Il paraît plus âgé que son porteur, Emmanuel Vérité, et chargé d’un passé douloureux  mais il est pudique et nous n’en saurons rien.
Et Dostoïevski, alors ?  Eh ! Bien il est là, tendu dans le verre de vodka que nous offre Charlie, derrière lui, devant nous, ouvert comme une terrible tentation. Tout Dostoïevski est à la disposition de chacun, et il y a du Dostoïevski en chacun de nous, surtout si un être mystérieux comme ce Charlie vient vous en offrir un aperçu fulgurant sur un plateau.  De théâtre, évidemment.
On comprendra qu’il est bon d’aller affronter l’attente, la curiosité, la frustration, les chemins de traverse, la magie à deux balles, le rire, la tendresse que nous offre ce spectacle.

Christine Friedel

Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIIIème jusqu’au 19 avril. T. : 01 43 13 50 50.

 

 

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