Malgré tout, il y avait cette clarté, d’après Anna Seghers, conception et mise en scène de Maxime Chazalet

Malgré tout, il y avait cette clarté, texte librement adapté de L’Excursion des jeunes filles qui ne sont plus d’Anna Seghers, traduction d’Hélène Roussel, conception et mise en scène de Maxime Chazalet

 22140801_1449974168418161_9035981079803081790_nAnna Seghers (1900-1983), de son vrai nom: Netty Radvanyi, née Reiling,  écrivaine allemande, fait publier en 1943, lors de son exil au Mexique, une nouvelle emblématique de la littérature allemande du XX ème siècle, L’Excursion des jeunes filles qui ne sont plus. Une écriture poétique au plus près des réalités politiques de temps infâmes et le reflet d’une intériorité sensible quand  elle regarde en face cette tragédie: elle est de religion juive. Anna Seghers évoque le printemps 1913, quand une classe de lycéennes  est en excursion sur les bords du Rhin. «Quelques boutons d’or se mirent à briller dans la vapeur qui s’exhalait du sol à travers l’herbe haute.» Quinze adolescentes à l’orée de leur vie.  Trente ans après, depuis le Mexique où elle s’est réfugiée, Anna Seghers se souviendra de cette journée mais aussi des promesses et des reniements qui suivront.

Les époques se superposent et entrent en collision. Ces anciennes amies s’affrontent maintenant sous le régime nazi, les unes du côté des bourreaux, les autres du côté des victimes. Netty, la narratrice (Anna Seghers) se penche sur son passé et se remémore une promenade scolaire d’un groupe d’adolescentes où s’épanouit l’amitié. Mais ce récit-souvenir montre aussi la destinée fatale dont elles ont été les manipulatrices ou les manipulées, selon le camp choisi  lors de la première mais surtout de la deuxième guerre mondiale, avec séparations violentes et disparitions tragiques.

Un va-et-vient entre passé et présent. L’Histoire se met alors à basculer : les gens sont placés d’un côté ou de l’autre d’une ligne fatale et les petites histoires se mêlent aux opportunités de faire carrière. L’auteure décrit poétiquement cette excursion qui cache l’avenir : «On eut beau écrire bien des rédactions sur le pays natal, sur l’histoire de ce pays, sur l’amour de ce pays, jamais il n’y fut mentionné que le pays natal, c’était avant tout notre essaim de jeunes filles, appuyées les unes contre les autres, et remontant le fleuve dans la lumière oblique de l’après-midi. » Les jeunes filles vont, nattes au vent tressées de chaque côté des oreilles, en catogan ou bien roulées en macarons nattés. Elles ont des rires en cascade : ces belles personnes, en éveil de la vie, s’apprécient et expérimentent une proximité nouvelle.L’œil vif, goûtant à la nonchalance bienveillante de l’amitié. Etre ensemble et ressentir  un état de de complicité manifeste…  La nature dans la campagne alentour s’éveille, prête à une renaissance colorée et musicale dans des paysages aux tons pastel : arbres fruitiers en fleurs, ombres et lumières des collines trilles et envols des oiseaux heureux du retour éternel des saisons. Netty, la narratrice, évoque Leni et Marianne, ces jeunes filles en fleur, des amies d’enfance, disparues dans la tragédie allemande avec ses déportations et bombardements. Proches du public  et prêtes pour une photo collective que l’on verra projetée sur écran.  Les époques qui s’entrechoquent : le vert paradis des amours enfantines et l’effrayant nazisme. Mais le présent a effacé l’amitié des jeunes filles mais aussi l’idylle de Marianne et d’Otto tué à la première guerre mondiale. Marianne se mariera ensuite avec un homme acquis au nazisme et qui, par carriérisme, montera de plus en plus haut dans la hiérarchie… Elle dénoncera ainsi Leni, son amie d’un temps oublié et qu’elle a répudiée  à cause de son peu d’empressement à adhérer au régime nazi.

 Dans la mise en scène de Maxime Chazalet, Raphaëlle Grélin et Maud Saurel, au jeu délicat et sincère, sont les demoiselles innocentes de ces temps idylliques. La grande posant la main sur l’épaule de la petite, elles regardent s’approcher le bateau blanc qu’elles vont prendre pour une croisière enivrante de vingt minutes sur le Rhin, du côté de Mayence. Sur la pointe des pieds, elles essaient d’apercevoir encore l’amoureux de Marianne : elle a lâché sa main discrètement et il est resté sur le quai. Elles s’amusent et font le geste de lancer la corde pour l’attacher au bastingage. Elans du corps, délicatesse de sentiments nouveaux qu’on pense éternels, rapprochements spontanés et empathiques, bouffées de rire…. Mais cela dément les compromissions et bassesses ultérieures.

 Un requiem pour les disparus d’un autre temps : des  fonctionnaires, engagés dans le nazisme, ont oublié tout principe d’amitié et de possibles et belles convictions communes…

 Véronique Hotte

Le spectacle s’est joué à La Commune-Centre Dramatique National, 2 rue Edouard Poisson Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), du 10 au 14 avril. T. : 01 48 33 16 16

 

 


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