Zauberland (Le Pays enchanté), mise en scène de Katie Mitchell

Zauberland (Le Pays enchanté) d’Heinrich Heine et Martin Crimp, musique de Robert Schumann et Bernard Foccroule, mise en scène de Katie Mitchell  (en allemand et en anglais, surtitré en français)

 

©Patrick Berger

©Patrick Berger

Ce spectacle musical sur les Dichterliebe (L’Amour du poète) de Robert Schumann, seize lieders sur des poèmes d’Heinrich Heine, les fait alterner avec dix-neuf chants de Bernard Foccroulle,  paroles de Martin Crimp. Le cycle a été composé en 1840, l’année du mariage de Robert Schumann avec la pianiste Clara Wieck et est une œuvre-phare du romantisme européen : désir d’amour et paysages idylliques qui n’existent plus. Ces Dichterliebe ouvrent un nouveau dialogue dramatique entre passé et présent, entre «l’Europe forteresse» et ses origines: pour Martin Crimp, la poésie européenne ne connaît pas de frontières et vient du Moyen et du Proche-Orient, du Cantique des Cantiques (III ème-IV ème siècle avant J.C.) et de Mâlik B. Asma de Fazâra (VI ème siècle).

 La complexité des relations de l’Europe avec «L’Autre» est manifeste et la poésie d’Heinrich Heine n’a pas, en son temps, été reçue avec évidence, attaquée par des voix antisémites et populistes: «Heine, le rimailleur, tel est le verdict de Kraus.» Les passages symboliques de frontières ne vont jamais de soi, honteusement. Ici, une jeune femme enceinte quitte la Syrie et entame un long voyage pour trouver refuge en Allemagne. Alep est ravagée par la guerre et son mari et ses proches y sont restés. Elle s’installe à Cologne où elle donne naissance à une petite fille et où elle poursuit sa carrière de chanteuse professionnelle d’opéra. La veille de la mort de son mari, elle fait un rêve étrange où elle chante ces Dichterliebe où se glissent des visions traumatisantes quand elle a quitté la Syrie, et des souvenirs d’Alep avant la guerre.

 Dans les violences et l’embrasement du Proche-Orient, elle attend à la frontière de l’Europe, avec l’espoir d’entrer dans le Zauberland, ce monde magique où règnent la sécurité et la paix. Mais quand  la jeune femme s’endort, les images de sa ville bombardée la hante encore. Zauberland est un spectacle onirique, tel un rêve sombre de la cantatrice et le sentiment de l’exil envahit les cœurs : chez Heine, le souvenir romantique d’un amour nostalgique, un printemps, un été qu’on pensait sans fin, avec ses fleurs: «Le soleil, la colombe, le lys/Qu’hier encore j’aimais d’un radieux amour/ Ne sont plus rien pour moi car c’est elle que j’aime,/Si petite, si pure, si fine, si unique.» Martin Crimp, lui, rappelle les frontières franchies dans l’horreur et le voyage choisi ou imposé : «Enfouies dans la mémoire de mon téléphone portable, Halab brûle et Cologne aussi: je vais partager les photos ! »

 La soprano Julia Bullock, accompagnée au piano par Cédric Tiberghien à l’expression et à la technique enlevées, s’impose avec une présence intense. «Suis-je la femme ? -La racine ? -Ou l’homme-poète ? » Des servants de scène jouent le mari, la mariée, la petite fille, les policiers des frontières et s’affairent autour d’elle : ils revêtent de robes noires de cérémonie ou quotidiennes, cette marionnette vivante, manipulée avec précision. Soit la métaphore de la condition féminine en temps de guerre. Que les femmes soient noires ou blanches, elles sont belles mais leurs plaies sont ouvertes comme celles de toutes ces poupées, petites filles miniaturisées installées dans des vitrines, dont le corps violé et blessé est transporté aux Urgences. Ben Clifford, Natasha Kafka, David Rawlins et Raphael Zaru ne cessent de pousser des lits d’hôpital et de transporter des blessés allongés sur des brancards.

 Revient de façon répétitive un cauchemar qui blesse la cantatrice : son mari mort est recouvert d’un drap couvert de sang, celui des affrontements et des combats… Le public est invité à pénétrer l’étoffe des songes d’un conte noir et réaliste, perçu de front. Et il ne peut guère fermer les yeux sur la capacité d’inhumanité du monde ancien. Et nous sommes invités à renouveler le monde présent grâce aux migrations…

 Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 (bis) boulevard de la Chapelle, Paris (Xème). T. : 01 46 07 34 50.

 

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