La Nuit des taupes, conception, mise en scène et scénographie de Philippe Quesne

La Nuit des Taupes, conception, mise en scène et scénographie de Philippe Quesne

 

Crédit photo : Martin Argyroglo

Crédit photo : Martin Argyroglo

Les taupes, petits mammifères, sont utiles à l’homme: elles se nourrissent en effet de vers blancs et de rongeurs  mais c’est aussi la hantise des agriculteurs et des jardiniers. Elle creusent des galeries, elles rongent les racines des plantes et avec ces mottes de terre qu’elles creusent en ressortant à l’air libre ravagent les prés mais aussi les plates-bandes. Dans l’Antiquité, cet animal aveugle mais entendant, aurait été la métamorphose d’un dieu grec et la prétendue métamorphose humaine en taupe tient peut-être au fait que les doigts de ses pattes antérieures les font ressembler à des mains.

Se dirigeant dans l’obscurité, elle est pour Kafka, l’auteur du Terrier, le symbole du guide de l’âme à travers les dédales intérieurs : «Nous fouillons en nous comme une taupe et nous sortons de notre sable souterrain, le poil tout noirci et velouté. »Les galeries souterraines que ces petites bêtes creusent sans répit, évoquaient aussi le labyrinthe et elles sont donc liées aux mystères du monde des ténèbres et de la mort. Leur parenté avec l’homme, exploitée par les bestiaires médiévaux, est ici mise à l’honneur et quand elles arrivent, le spectacle qu’elle donne,  relève d’une cocasserie à la fois savante et spontanée. Sur le plateau, un cadre de bois est posé dont les baguettes tiennent les parois de papier (ultérieurement déchiré puis enlevé avec les baguettes) hors de ce premier cadre-noyau. Le ventre de la taupinière est comme déposé, déplacé ensuite et anéanti et elles arrivent, une par une, dans leur antre, à travers un labyrinthe-tunnel. Et elles surgissent, personnages vivants couverts de fourrure, avec une tête un peu stupide, de grandes mains et des pieds graciles. Les fourrures ont été faites sur mesure par l’artiste-costumière Corine Petitpierre.

Les interprètes, entièrement dissimulés, ont  toute liberté pour se lancer et s’effondrer. Telles des marionnettes animées et autonomes, les taupes incarnent, pour le public amusé, les figures ludiques des lectures et des films animaliers de leur enfance. Clowns, silhouettes fantastiques et grotesques, elles sont les maîtresses des lieux. Elles roulent et arrivent avec des boules de terre ou des pierres légères qu’elles manipulent adroitement : l’essentiel de leur trésor. Et forment une communauté dont chaque membre semble bien connaître l’autre.  Elles ont vite fait de s’échapper de leur enclos, batifolant, arpentant une caverne de stalagmites et de stalactites… Pierres ou vers de terre, ces marionnettes humaines transportent, s’échangent des charges, assistant l’une, qui va accoucher : humour et comédie,  ou tentent de réanimer une autre qui a perdu la vie : tragédie. On entend des airs populaires identifiables comme Ne me quitte pas de Jacques Brel.

 Au lointain, un cyclorama lumineux, avec un ciel abstrait : une sortie de la caverne ? Un espace de respiration à l’air libre… Escaliers en bois et toboggan accueillent les bêtes qui jouent, glissant avec plaisir sur leur fourrure protectrice, inventant chutes et pirouettes. A cour, une servante s’allume irrégulièrement et propose des signaux musicaux. « Avec des sonorités précises, dit le concepteur,  le thérémine avec ses effets d’écho et d’espaces caverneux, est un instrument vibratoire dont on joue sans le toucher, et il y a les pédaliers moog des batteries tribales, et la guitare électrique, liée à la musique noire et indépendante. »  Musique alternative et univers underground se conjuguent ici.

 Avec cette atmosphère de conte enfantin,  le public a l’impression d’entrer non dans la caverne d’Ali Baba avec ses trésors scintillants mais dans la forêt et la mine où travaillent les sept nains de Blanche-Neige. Univers de feu, forges légendaires de Vulcain, sources d’étincelles rose, bleu ou vert fluo apportent un rythme infernal et de gracieuses images inattendues… Un spectacle loufoque, inclassable et facétieux qui réjouit le public.

Véronique Hotte

Nanterre-Amandiers, Centre Dramatique National,  jusqu’au 20 avril. L’Après-midi des Taupes, le 20 avril à 16 h. T. : 01 46 14 70 00.

 

 


Archive pour 18 avril, 2019

The Hidden Force, d’après De Stille Kracht de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo Van Hove

The Hidden Force, d’après De Stille Kracht (La Force des Ténèbres) de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo Van Hove

 

Photo Jan Versweyveld

Photo Jan Versweyveld

À l’apogée de la colonisation, de ses «bienfaits» et de la prospérité européenne, à l’aube du XX ème siècle, le gouverneur Otto van Oudijck croit encore tenir les rênes de la population de Java d’une main paternelle. Il s’appuie sur les anciennes lignées royales locales inféodées aux Pays-Bas et jusque là, le respect mutuel et les bonnes manières maintenaient une confiance et un ordre raisonnables. Mais la colonie a ses pièges : un ennui furieux et la méconnaissance des uns et des autres. La femme du gouverneur, peu soucieuse de ses devoirs diplomatiques, se jette dans les plaisirs et une vie sexuelle débridée, jusqu’à séduire le fiancé de sa fille. Mais les coups portés à la famille ébranlent l’organisation sociale et politique de la colonie. Au nom du droit et de la loi, le  gouverneur réprime le frère corrompu du régent, mettant en péril l’alliance précieuse avec sa lignée. L’équilibre, fragile, est rompu.

À la rationalité, à la compétence du colonisateur, s’oppose une atmosphère trouble, inquiétante, de magie noire. Une pierre brise un miroir sans qu’on sache d’où elle a été jetée, du sang coule de la douche, la mousson vient noyer la scène, dehors c’est l’émeute : les forces naturelles et surnaturelles -les forces des ténèbres- s’allient pour détruire l’ordre occidental. De  pourrissement en contamination, son représentant finira prisonnier de sa folie, dans une nature tropicale dévorante. Les figures de ce jeu délétère sont en perpétuel mouvement. Même le gouverneur, qui devrait représenter la stabilité, traite ses affaires sur un coin de table; sans cesse en déséquilibre, il lui est impossible de trouver sa place. Son épouse, toujours en déshabillé ou en robe légère, fuit et s’envole en grandes traversées obliques. Seuls les “indigènes“ peuvent rester en place, dans une immobilité qui les fait oublier, quand ils ne dansent pas lors d’obscurs rituels. Le message politique de Louis Couperus  (le roman a été publié en 1900) est assez clair : il veut démontrer les impasses de la colonisation, la faiblesse de l’Europe devant ses propres conquêtes. Le corps appartiendrait aux colonisés : à eux la danse, à eux, les rituels physiques mystérieux. Et aux femmes : à elles, la sensualité, irrépressible et irresponsable. La raison, la rigidité psychique et morale sont dévolues à l’homme blanc d’âge mûr. Et la magie, à “eux“, aux autres, aux “naturels“ du pays, qui font précisément de la Nature leur complice. Et la folie guette : on pense à Soudain l’été dernier de Tennesse Williams,  au Partage de Midi de Paul Claudel et à ces univers de sensualité et de violence,   où la chaleur, la touffeur tropicales et les «forces des ténèbres» dévorent les êtres. Et ce pourrissement est indissociable de la vitalité du désir, si éphémère, si dangereux soit-il. The Hidden force appartient à une trilogie, adaptée des romans de Louis Couperus. Dans la même scénographie, De dingen die voorbijaan (Des Choses qui passent) présenté l’été dernier au festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog), était centré autour du secret de famille. Ici, il s’agit de l’incompréhension fondamentale entre les cultures. Ivo van Hove voit sans doute dans le roman, la prophétie des  déchirures du monde, entre rationalité et «forces des ténèbres», religieuses, entre autres. On peut aussi y lire, sous une forme presque mythique, la vengeance de la Nature contre une raison capitaliste, source du “progrès“ et des dégâts commis contre la planète. Un critique résume le roman de Louis Couperus comme «un livre sur l’impossibilité de comprendre complètement l’autre» : le sujet est vaste et l’opposition binaire entre nature et raison, corps et calcul, désir et domination capitaliste reste ambiguë. Mais ce qui nous importe ici : la beauté du spectacle, si l’on met de côté des dialogues parfois trop développés et même bavards -en un siècle, nous sommes devenus rapides- et pénibles à lire en surtitrage (le spectacle est en néerlandais). Tout ici est réglé comme un grand opéra: bande-son, éclairages, irruptions du cinéma sur le grand cyclo en fond de scène. Sur un vaste parquet, les changements de scène, à vue, le déplacement d’un accessoire, font partie du jeu et sont rythmés et réglés à la perfection. On admire la même précision dans le jeu des comédiens: pas un geste dans le vague et chaque mouvement a lieu au moment exact, dans toute son exacte énergie. Où l’on voit que la forme est le fond : tout est question de vitalité, perdue peut-être par l’Occident –ce que pensent les « déclinistes », appelant à un sursaut-  mais encore active dans le processus même de pourrissement. C’est assez dire la richesse d’un spectacle d’Ivo Van Hove, à suivre dans sa prochaine création Electre-Oreste à la Comédie-Française.  Christine Friedel Spectacle vu à la Grande Halle de la Villette, en collaboration avec Le Théâtre de la Ville, dans le cadre des Chantiers d’Europe.

Talents Adami: Abîmés mise en scène de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève

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Talents Adami:

Abîmés mise en scène de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève

On connaît bien l’ADAMI, une Société civile pour l’administration des droits des artistes et musiciens interprètes qui perçoit et répartit les droits de propriété intellectuelle ( droit moral,  des artistes interprètes, voisins des droits d’auteur.  Créée en 1955 par et pour les artistes, l’Adami gère donc ceux des comédiens, danseurs solistes et des chanteurs, musiciens solistes et chefs d’orchestre, pour la diffusion de leur travail enregistré. Pour représenter les différents métiers des artistes-interprètes, le conseil d’administration de l’Adami est composé de  trente-quatre membres, répartis en trois collèges: -dramatique, -variétés, -chefs d’orchestre et solistes de la musique, du chant et de la danse.

Le cœur de métier de l’Adami est de gérer et de redistribuer individuellement aux artistes-interprètes l’argent qui leur est dû,  quand leurs prestations enregistrées sont copiées par le public ou diffusées à la télévision, à la radio ou dans des lieux publics sonorisés. En 2017, l’Adami a réparti ainsi plus de soixante millions d’euros à environ 73. 000 artistes, en France et à l’étranger. 25 % des sommes issues de la rémunération pour copie privée et  celles qui n’ont pu être réparties à l’expiration d’un délai de cinq ans sont consacrées à favoriser l’emploi des artistes, l’émergence de nouveaux talents et la formation professionnelle continue. Ainsi chaque année, plus de 1. 300 projets artistiques bénéficient des aides de l’Adami pour un montant de plus de dix-huit millions d’euros. Et l’Adami coproduit aussi plusieurs spectacles du festival in d’Avignon et de nombreuses compagnies du off.

L’opération Talents Adami aide à l’insertion professionnelle des artistes-interprètes en musique, danse, théâtre, cinéma. Et Talents Adami/Ecrits d’acteurs se consacre cette année à la thématique de l’exil et sept jeunes comédiens vont présenter Abîmés;  emmenés par Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgriève qui avaient monté dans le off cette histoire terrible  imaginée par Jean Teulé– la mise à mort d’un jeune homme par des villageois qui en viendront à manger ce qui restera de son corps un fait divers atroce de 1870… L’équipe a bénéficié d’une résidence de travail de six jours en avril à la FabricA, un très beau lieu récemment construit à Avignon pour le Festival où les artistes peuvent répéter dans la belle et grande salle aux dimensions de la scène de la Cour d’honneur, de dix-huit logements et de deux espaces techniques attenants. Cela permet d’accueillir en résidence, tout au long de l’année, des équipes artistiques qui travaillent à leur prochaine création pour le Festival. Et c’est aussi un beau théâtre de six cents places. Le principe des Talents Adami Ecrits d’acteurs, explore la thématique de l’exil avec huit jeunes jeunes comédiens, sélectionnés après audition qui, cette année, travaillent sous la direction de Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève sur un spectacle à partir de textes  de gens de théâtre. Remarquablement choisis et venant de Liban, Syrie, Chili, Etats-Unis…pour raconter des  expériences personnelles ou collectives des migrations, de l’exil, le plus souvent douloureuses mais aussi porteuses d’espoir. A cause de la misère, des guerres civiles ou non, du refus de se soumettre à une dictature politique… Les causes sont nombreuses de ces départs, le plus souvent sans retour, vers les riches pays occidentaux ou américains dont les dirigeants ont plus grand mal à trouver des solutions efficaces à long terme. Et ceux qui aident les migrants le savent bien : il n’y a pas de miracle à attendre. Et lors des répétions auxquelles nous avons pu assister, on voit que ces jeunes comédiens ont acquis une conscience aigüe de ce problème international; on le sent quand ils disent avec une belle sincérité ces textes à une voix ou entament à plusieurs des dialogues d’après les œuvres d’auteurs connus ou non comme Julian Beck ( 1925-1985).

On reconnait tout de suite dans La Douane, le style du virulent directeur anarchiste avec Judith Malina, du fameux Living Theatre qui eut à subir les geôles du gouvernement brésilien: “Et à une époque où le chauvinisme s’agrippe aux gens, franchir les frontières est un plaisir qui donne plus de vie, même si les douaniers vous fouillent les poches et le cul et les reliures des livres à la recherche de quelque chose de subversif. Bien qu’ils aient tort, je leur donne raison parce que je veux subvertir cette prison. (…) Ils refusent que les hommes aux cheveux longs voyagent d’un pays à l’autre. Certains pays, comme le Mexique, vous refusent le droit d’entrée si vous avez les cheveux longs, d’autres, comme le Maroc, tentent de vous faire couper les cheveux à la frontière. Et ils fouillent dans la littérature que vous transportez : s’ils tombent sur un ouvrage où il est mentionné le mot « anarchisme », qu’il soit vendu ou non dans les librairies du pays où vous tentez d’entrer, ils vous créent des ennuis. Ils pensent qu’ils peuvent arrêter alors l’esprit de respirer et de s’épanouir, ils déraillent. Mais le corps sacré de l’être humain n’est pas la propriété de l’état, encore moins propriété foncière. Je suis née sur cette planète, elle nous appartient toute entière, sur cette planète je suis né, non pas dans un pays plus que dans un autre ; les lois de l’immigration, les visas, les passeports, les lignes de démarcation artificielles, la possession et le contrôle, tout cela appartient au monde de l’enfer, au monde de l’objet. Je propose d’utiliser le théâtre comme moyen pour diminuer la dépendance de l’ego du citoyen et du policier au nationalisme, produit de la perversion possessive, sadique. »

D’Emmanuelle Destremeau, actrice et scénariste, un texte dialogué: Border Ghosts Passeport : « Raphaëlle : « Passeport… flying tickets… where are you traveling from. »  Camille : « It’s written here: from Paris. » Raphaëlle : « Just answer the question ». Camille : « Paris ». Raphaëlle: « Did you pack your luggage alone. Camille : Yes, Raphaëlle : Did you give your luggage to anyone after having pack. Tom : « Les phrases ne sont pas des questions, vous avez remarqué ? Ces phrases-là depuis le début ne sont pas des questions, mais des ordres. »

De Wajdi Mouawad, trois extraits d’un remarquable monologue: Seul, « Bonjour papa. C’est Harwan. Tu m’entends ?Il paraît qu’il faut continuer de te parler comme on te parlait avant. Seulement voilà : avant on ne se parlait pas beaucoup. On dit aussi qu’il vaut mieux parler dans ta langue maternelle. Je veux bien, mais mon arabe risque plutôt d’aggraver ton coma…(la traduction en arabe cesse) J’ai un peu peur qu’il soit trop tard. L’exil c’est peut-être ça : l’impossibilité de rattraper le retard. Mais tout n’est pas perdu. Je veux dire, papa, qu’est-ce qui se serait passé si on n’avait pas quitté le Liban ? Qu’est-ce que je serais devenu ? Là, je parlerais arabe..

Et aussi de Wajdi Mouawad, un extrait de ce  Littoral si poétique. «Mon odyssée s’achève. Je reviens au port. Mon pays m’a conduit à mon pays. Le chemin fut long, mais la récompense est grande. J’entends les mugissements des vagues Qui s’entrelacent jusqu’au rivage Je les entends, les vagues, Haleter, haleter, haleter, haleter, haleter, Haleter vers la jouissance qui ne viendra jamais. Qu’il est bon d’être là. Entendre la mer se soulever de colère, Folle de désir, Imaginer qu’elle est le sexe du monde tourné vers le ciel, Puis, Aller plonger dans ses profondeurs. »

De l’immense Tadeusz Kantor (1915-1990), Le Retour : «Les oiseaux surmontent des distances infinies pour revenir vers leur nid. Les gens reviennent aussi. De lointains voyages. De la guerre, pour ceux qui ont survécu. Ils reviennent vers les leurs. On les voit déjà… Et le cri de ceux qui attendent : Ils reviennent!A chaque fois que l’on prononce ce mot, RETOUR, une intense émotion l’accompagne. » «Les souvenirs des lieux où je suis passé sont restés flous, dit le Libanais Raymond  Hosny. « Tandis que je me rappelais bien des heures d’attente sur les barrages qui séparent les quartiers ou les départements. Je me souvenais de cette file de voitures qui attendaient pour le contrôle d’identité. Chacun de nous devait répondre à des ordres : Donne-moi ta carte d’identité ? D’où viens-tu ? Et, qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? Ses passages, au quotidien, me donnaient la sensation d’être un étranger dans mon propre pays. Je me suis toujours révolté dans mon for intérieur, je ne voulais pas et je ne pouvais pas me définir comme faisant partie d’une communauté, d’un parti politique ou d’une idéologie. Ces barrages militaires dessinaient les séparations géographiques intérieures au pays. »

Le texte de Lucas, un des  jeunes acteurs du spectacle : Mon Héritage frappe par sa lucidité  : « Pour ce qui est du «récit de famille», j’avais toujours eu une nébuleuse image qui reliait Pologne, Belgique, France et Israël. Là, je peux suivre le voyage incessant qu’a connu ma grand- mère, ces exils à répétition, parfois forcés, parfois par conviction politique. Toujours pour une raison qui ne me poussera jamais à partir. Cela me donne une sensation étrange aujourd’hui de me voir moi, parisien sédentaire, confronté au souvenir de cette femme qui a bien souvent laissé sa maison et sa famille pour partir construire quelque chose ailleurs, ou fui un bonheur qu’on lui refusait. C’est peut-être elle qui me poussera à partir un jour. Et c’est là sans doute que s’arrêtera le cours d’Histoire. »

Il y a aussi cette fois enregistrée une interview très drôle de Gérard Depardieu  et une autre du grand acteur Yoshi Oïda qui raconte son arrivée à Paris en 68. « À l’époque personne ne connaissait Peter Brook au Japon ce qui comptait pour moi c’était de me rendre en France pour pouvoir jouer une pièce. On me payait mon billet d’avion, rien de meilleur ne pouvait m’arriver, je pouvais me rendre en France à Paris descendre les Champs-Élysées, place de l’Étoile, tout ce que j’avais vu au cinéma. J’étais si heureux que j’en pleurais de joie. Toutes ces larmes parce que en 68 il y avait tous ces mouvements Étudiants et la police utilisait des bombes lacrymogènes donc finalement j’ai pleuré de joie mais à cause des bombes lacrymogènes de la police sur les Champs-Élysées. C’est la première impression que j’ai eu de Paris. Puis j’ai été dans cette troupe de théâtre et j’ai eu la chance de rencontrer des acteurs merveilleux et j’ai fait des répétitions pendant une semaine. »

On ne peut tout citer mais il y a aussi cette émouvante confession de Jodorowski : « Je rassemblai de mille ingénieuses manières (entre autre me vendre deux nuits à une vieille millionnaire) l’argent nécessaire pour acheter un billet sur un bateau, l’Andrea Doria, en quatrième classe –cabine commune de vingt lits, escalope dures comme de la semelle, vin fait d’eau et de poudres, tomates insipides–, à destination de la France. Je donnai tout ce que je possédais : livres, marionnettes, dessins, cahiers de poèmes, décors et costumes du théâtre mimique, quelques rares meubles, mes vêtements. Avec seulement un costume, un pardessus, plus une paire de chaussettes, un caleçon et une chemise en nylon que je laverai chaque soir ; sans valise, avec cent rachitiques dollars en poche, après avoir jeté mon carnet d’adresses à la mer, je partis pour un voyage qui durerait cinq semaines, remontant par l’Océan pacifique jusqu’au canal de panama, et de là, à Cannes pour débarquer sur le territoire français, sans connaître un seul mot de cette langue. » (…) « Je n’abandonnais pas mon pays comme un exilé politique, comme un raté ou comme quelqu’un détesté par la société. Je quittais mon pays qui m’avait accepté en tant qu’artiste, une compagnie de vingt mimes qui avait déjà un solide répertoire, de gentils amis, nombres d’entre eux grands poètes, des jeunes filles passionnées, dont l’une aurait pu devenir mon épouse. Je quittais aussi, définitivement, ma famille: jamais je ne la revis. Mes amis non plus : quand je revins au Chili, quarante ans plus tard, tous étaient morts, fauchés par le tabac, l’alcool ou Pinochet… »

Ici, dans cette grande salle de la FabricA, pas vraiment de décor mais des amas de chaises pliantes délimités par ces rubans en plastique à rayures jaunes ou rouges que l’on retrouve partout dans les rues, les aéroports, les poste de douane routière. Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève dirigent avec calme et une grande précision Lucas Borzykowski, Tom Boyaval, Camille Dagen, Raphaëlle Damilano, Roman Kané, Zacharie Lorent, Camille Sansterre, Thomas Zuani. Issus d’écoles en France et pour l’une en Belgique) différentes. Et cela donne très envie d’aller voir ces représentations en plein air.  Tous très justes, interprètent avec une excellente diction, ces textes souvent d’une qualité exceptionnelle en leur donnant une unité, celle d’une jeunesse consciente du poids qu’ils représentent. On a remarqué Zacharie Lorent,  issu de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg et qui a déjà joué avec Julien Gosselin. Camille Sansterre, elle,  une actrice et metteuse en scène belge formée à l’IAD en 2011 et Raphaëlle Damilano diplômée du conservatoire Camille Saint-Saëns  et qui a obtenu une licence de Cinéma-Audiovisuel à la Sorbonne. Olivier Py et Paul Rondin, son administrateur,  semblaient savourer le travail de cette pépinière de jeunes artistes… Et en effet, cela méritait le détour…

Philippe du Vignal 

Festival d’Avignon les 20 et 21 juillet à 18 heures, Jardin de la rue Mons (entrée libre).

 

 

Into the little hill, livret de Martin Crimp, musique de George Benjamin, mise en scène de Jacques Osinski

Into the little hill, livret de Martin Crimp, musique de George Benjamin, mise en scène de Jacques Osinski  (spectacle en anglais, surtitrage en français de Philippe Djian)

 

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

Créé en 2006 à l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille, le spectacle trouve une nouvelle vie grâce à ce metteur en scène dont on peut revoir, dans ce même Athénée-Théâtre Louis-Jouvet, le remarquable Cap au pire de Samuel Beckett avec Denis Lavant (voir Le Théâtre du Blog).  Sous ce titre énigmatique : Into the little hill, le spectacle est une version actualisée du Joueur de flûte de Hamelin, une histoire moyenâgeuse que les frères Grimm popularisèrent dans le recueil des Légendes allemandes (1816)… En Angleterre, le conte apparaît dès 1605 sous la plume d’un polémiste, avant d’être repris par un pasteur dont le récit édifiant inspira Robert Browning pour The Pied piper of Hamelin (1842). Heinrich Heine, Achim von Arnim, Clemens Brentano ou Prosper Mérimée s’emparèrent aussi de la légende…

 En poète de la scène, Martin Crimp adapte à  son tour cette œuvre intemporelle par les peurs qu’elle traduit: celle des rats associés à l’envahisseur, à la maladie et la mort. Il est aussi question de l’ingratitude des hommes: un étranger qui a délivré la ville du fléau en emmenant les rats hors de la ville, en jouant de la flûte, vient maintenant réclamer son dû. Mais les édiles ne tiennent pas parole. Alors, pour se venger, et en jouant de cette même flûte, il entraîne les enfants, jusqu’au plus profond de la terre,  comme il l’avait fait pour les rats…De magique, la musique devient nocive…

Il y avait pour le dramaturge et le compositeur britanniques matière à un opéra contemporain de par sa forme musicale et narrative.  Le texte, écrit au cordeau, gomme les connotations romantiques attachées à cette œuvre noire et s’ancre sur le monde moderne. Il imbrique dialogues et narration, dans une langue concise, ciselée pour la musique minimaliste de George Benjamin. Une partition pour deux solistes accompagnées par un orchestre réduit à quinze instruments, mêlant bizarrement cors de basset, cymbalum, mandolines et banjos à des violons et à un trombone.

©Pierre Grosbois

©Pierre Grosbois

La battue du chef Alphonse Cemin, un peu trop sage, n’empêche pas l’excellent Ensemble Carabanchel de faire entendre cette musique à la fois abrupte et mélodique, sans pour autant réussir à la faire vraiment décoller. Elise Chauvin (soprano aux aigus bien tenus) et Camille Merckx (alto à la tessiture nuancée) chantent tous les rôles de ce drame en neuf épisodes:  Le Narrateur, Le Ministre, sa femme, leur fille, L’Étranger et la foule paniquée par les rats criant «Tuez-les Tuez-les!  » au Ministre qui, pour gagner les élections, se résoudra, malgré ses convictions écologiques et les suppliques de sa fille, à exterminer les envahisseurs.

En prologue, la flûte de Claire Luquiens retentit dans le noir, grêle et hésitante comme des pépiements d’oiseaux, puis trouve son envol dans de courts phrasés. Mais ce solo, Flight, œuvre de jeunesse du compositeur, peine à trouver la tonalité dramatique que George Benjamin atteint dans la partie orchestrée notamment avec un beau morceau de flûte basse,  joué par la même interprète.

 Jacques Osinski a choisi la simplicité pour servir cet opéra de chambre et privilégie le chant en plaçant le plus souvent ses interprètes à l’avant-scène. Les vidéos colorés d’Yann Chapotel rompent heureusement cette austérité, animant telles des lanternes magiques la chambre de la petite fille ; le graphisme renvoie aussi à Maus, la bande dessinée de l’Américain Art Spiegelmann, désignant clairement les rats comme des êtres errants de par le monde,  menaçant les braves gens qui vivent dans nos vertes collines.

 Réalisation et scénographie donnent une belle théâtralité à cette œuvre dont la musique, pourtant solidement architecturée, reste ici un peu en retrait. On pourra suivre l’évolution du duo Martin Crimp/George Benjamin avec Lessons in Love and Violence, un opéra plus ample, créé au Royal Opera House de Londres dans une mise en scène de Katie Mitchell et qui sera joué du 15 au 26 mai, à l’Opéra de Lyon.

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 20 avril, Athénée-Théâtre Louis-Jouvet, 7 rue Bourdeau Paris (IX ème)

 

 

Roméo et Juliette de William Shakespare, adaptation et mise en scène de Manon Montel

Roméo et Juliette de William Shakespare, adaptation et mise en scène de Manon Montel.

 Roméo et Juliette de William Shakespare, adaptation et mise en scène de Manon Montel.Une action recentrée sur les tristes amours de ces très jeunes amants. Le mythe est devenu universel mais la pièce a des côtés d’affreux mélo. Comment la mettre en scène actuellement? On vous épargnera le scénario bien connu dont Manon Montel a gardé la seule trame. Pourquoi pas? Aucun décor: juste des rideaux et un banc en bois noirs, quelques poignards, un flacon de poison et un peu de fumigène. Et avec ses cinq acteurs et elle qui s’est attribuée le rôle de Juliette, l’action est menée au galop: en une heure quinze, l’affaire est dans le sac. C’est déjà cela de gagné…

En effet, la dramaturgie est faiblarde et le texte allègrement tripoté avec quelques mots crus pour faire plus élisabéthain. Manon Montel a ajouté de temps en temps, des airs de guitare, accordéon et violoncelle, quelques chants a capella, et de la musique enregistrée. Et deux  courtes danses avec Roméo et Juliette… Avec des noirs et des éclairages changeant toutes les cinq minutes. Et mieux vaut oublier des costumes plus qu’approximatifs… “ La mise en scène, dit Manon Montel, s’axe sur la problématique de la fatalité » (…) « Le déterminisme est inscrit dans le ciel, et il y a un parallèle constant entre la passion de Roméo et Juliette, et le cosmos” (…) “ Le linceul, métaphore de la vie” (sic). Bon…

Ce petit cocktail finalement assez prétentieux, rapide mais sans beaucoup de rythme ce qui n’est pas la même chose, arriverait quand même à fonctionner?  Que nenni!  Les petites séquences ont du mal à s’enchaîner et la direction d’acteurs -ils criaillent sans cesse- est aux abonnés absents. Et aucun personnage n’est vraiment crédible, sauf le prêtre : Manon Montel n’a plus l’âge de Juliette et il faut se pincer pour croire à ces jeunes Roméo, Tybalt et Mercutio pleins d’énergie, mais qui jouent souvent en force et n’ont pas le temps d’installer leur personnage. Et le jeu de la Nourrice (Claire Faurot)  qui en fait des tonnes et n’arrête pas de donner des noms d’animaux à Juliette,  a quelque chose de caricatural. Que sauver de cette mise en scène? Une ou deux scènes avec le prêtre et les seules courtes parties chorégraphiées par Claire Faurot. Là, il se passe enfin quelque chose d’un peu émouvant…

On aurait ici affaire à une “version épurée” de la pièce et à un “spectacle intime” comme l’écrit Benoît Lavigne,  le directeur du Lucernaire… Bref, nous n’avons rien compris, et un copain des acteurs va sans doute nous écrire pour nous dire que nous n’avons pas été sensibles au merveilleux traitement infligé par Manon Montel à cette tragique histoire d’amour, revue et corrigée par elle. Violer les classique théâtraux et littéraires, pourquoi pas et tout le monde a pratique ce genre de sport! Mais… à condition de leur faire de beaux enfants, comme disait Sacha Guitry. Mais ici, la pièce, comme souvent, ne s’est pas laissée faire, et le résultat est bien médiocre! Bref, une soirée perdue… Comparaison n’est pas raison: Shakespeare n’est pas Homère mais quand on voit l’intelligence et de la direction et de la mise en scène,  et l’intelligence dramaturgique avec lesquelles Pauline Bayle s’est emparée de L’Iliade et de L’Odyssée*  et qui a aussi dirigé quelques jeunes acteurs… Désolé, mais c’est d’une toute autre force théâtrale!

 Philippe du Vignal

Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 57 34.

* En mai à La Scalla, Paris

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