The Hidden Force, d’après De Stille Kracht de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo Van Hove

The Hidden Force, d’après De Stille Kracht (La Force des Ténèbres) de Louis Couperus, mise en scène d’Ivo Van Hove

 

Photo Jan Versweyveld

Photo Jan Versweyveld

À l’apogée de la colonisation, de ses «bienfaits» et de la prospérité européenne, à l’aube du XX ème siècle, le gouverneur Otto van Oudijck croit encore tenir les rênes de la population de Java d’une main paternelle. Il s’appuie sur les anciennes lignées royales locales inféodées aux Pays-Bas et jusque là, le respect mutuel et les bonnes manières maintenaient une confiance et un ordre raisonnables. Mais la colonie a ses pièges : un ennui furieux et la méconnaissance des uns et des autres. La femme du gouverneur, peu soucieuse de ses devoirs diplomatiques, se jette dans les plaisirs et une vie sexuelle débridée, jusqu’à séduire le fiancé de sa fille. Mais les coups portés à la famille ébranlent l’organisation sociale et politique de la colonie. Au nom du droit et de la loi, le  gouverneur réprime le frère corrompu du régent, mettant en péril l’alliance précieuse avec sa lignée. L’équilibre, fragile, est rompu.

À la rationalité, à la compétence du colonisateur, s’oppose une atmosphère trouble, inquiétante, de magie noire. Une pierre brise un miroir sans qu’on sache d’où elle a été jetée, du sang coule de la douche, la mousson vient noyer la scène, dehors c’est l’émeute : les forces naturelles et surnaturelles -les forces des ténèbres- s’allient pour détruire l’ordre occidental. De  pourrissement en contamination, son représentant finira prisonnier de sa folie, dans une nature tropicale dévorante. Les figures de ce jeu délétère sont en perpétuel mouvement. Même le gouverneur, qui devrait représenter la stabilité, traite ses affaires sur un coin de table; sans cesse en déséquilibre, il lui est impossible de trouver sa place. Son épouse, toujours en déshabillé ou en robe légère, fuit et s’envole en grandes traversées obliques. Seuls les “indigènes“ peuvent rester en place, dans une immobilité qui les fait oublier, quand ils ne dansent pas lors d’obscurs rituels. Le message politique de Louis Couperus  (le roman a été publié en 1900) est assez clair : il veut démontrer les impasses de la colonisation, la faiblesse de l’Europe devant ses propres conquêtes. Le corps appartiendrait aux colonisés : à eux la danse, à eux, les rituels physiques mystérieux. Et aux femmes : à elles, la sensualité, irrépressible et irresponsable. La raison, la rigidité psychique et morale sont dévolues à l’homme blanc d’âge mûr. Et la magie, à “eux“, aux autres, aux “naturels“ du pays, qui font précisément de la Nature leur complice. Et la folie guette : on pense à Soudain l’été dernier de Tennesse Williams,  au Partage de Midi de Paul Claudel et à ces univers de sensualité et de violence,   où la chaleur, la touffeur tropicales et les «forces des ténèbres» dévorent les êtres. Et ce pourrissement est indissociable de la vitalité du désir, si éphémère, si dangereux soit-il. The Hidden force appartient à une trilogie, adaptée des romans de Louis Couperus. Dans la même scénographie, De dingen die voorbijaan (Des Choses qui passent) présenté l’été dernier au festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog), était centré autour du secret de famille. Ici, il s’agit de l’incompréhension fondamentale entre les cultures. Ivo van Hove voit sans doute dans le roman, la prophétie des  déchirures du monde, entre rationalité et «forces des ténèbres», religieuses, entre autres. On peut aussi y lire, sous une forme presque mythique, la vengeance de la Nature contre une raison capitaliste, source du “progrès“ et des dégâts commis contre la planète. Un critique résume le roman de Louis Couperus comme «un livre sur l’impossibilité de comprendre complètement l’autre» : le sujet est vaste et l’opposition binaire entre nature et raison, corps et calcul, désir et domination capitaliste reste ambiguë. Mais ce qui nous importe ici : la beauté du spectacle, si l’on met de côté des dialogues parfois trop développés et même bavards -en un siècle, nous sommes devenus rapides- et pénibles à lire en surtitrage (le spectacle est en néerlandais). Tout ici est réglé comme un grand opéra: bande-son, éclairages, irruptions du cinéma sur le grand cyclo en fond de scène. Sur un vaste parquet, les changements de scène, à vue, le déplacement d’un accessoire, font partie du jeu et sont rythmés et réglés à la perfection. On admire la même précision dans le jeu des comédiens: pas un geste dans le vague et chaque mouvement a lieu au moment exact, dans toute son exacte énergie. Où l’on voit que la forme est le fond : tout est question de vitalité, perdue peut-être par l’Occident –ce que pensent les « déclinistes », appelant à un sursaut-  mais encore active dans le processus même de pourrissement. C’est assez dire la richesse d’un spectacle d’Ivo Van Hove, à suivre dans sa prochaine création Electre-Oreste à la Comédie-Française.  Christine Friedel Spectacle vu à la Grande Halle de la Villette, en collaboration avec Le Théâtre de la Ville, dans le cadre des Chantiers d’Europe.
 

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...