La Cagnotte d’Eugène Labiche, mise en scène de Thierry Jahn

Black Metal Beauty

La Cagnotte d’Eugène Labiche, mise en scène de Thierry Jahn

 

Paradoxe, cet auteur comique, né  il y a déjà plus de deux  siècles, reste l’un des plus joués comme si, après lui et après Georges Feydeau qu’il encouragea, et Eugène Ionesco… une certaine veine comique du théâtre français s’était  éteinte. Il écrivit seul, quatre de ses cent trente six pièces- il eut une quarantaine de collaborateurs-  et se considérait lui-même juste comme un auteur de vaudevilles… Comme  avec cette Cagnotte (1864 c’est à dire sous le Second Empire). Quelques bourgeois, Chambourcy, Léonida sa sœur et Blanche sa fille un rentier, Colladan un riche agriculteur, Sylvain son fils, Cordenbois le pharmacien, Félix un jeune notaire, Baucantin, le percepteur..

Tous de la petite ville de La Ferté-sous-Jouarre près de Coulomniers (Seine-et-Marne). Ils ont réalisé une belle cagnotte lors de nombreuses parties à la bouillote, un jeu de cartes.  Après d’âpres discussions, ils votent: pour un dîner royal ou pour un voyage à Paris qu’ils ne connaissent pas. Bien entendu, le voyage qui l’emporte et qui réjouit ces bourgeois assez imbus d’eux-même mais naïfs et cupides (chacun essaye d’en tirer un avantage personnel). Mais cette virée va se transformer en catastrophe.  Ils commencent par s’offrir un bon déjeuner dans un restaurant ; victimes d’une  soi-disant mauvaise lecture du menu, ils refusent de payer et, accusés de grivèlerie puis de vol d’une montre, ils finissent au commissariat. Dont ils vont s’enfuir grâce à un trou qu’ils font dans le mur avec la pioche que l’agriculteur s’est achetée. La célibataire déjà mûre et qui croit pouvoir trouver l’âme-sœur dans une agence matrimoniale, se verra présenter… son partenaire à la bouillote! Bref, tout se détraque! Absolument plumés, ils sont obligés de passer la nuit dans un immeuble en construction. Enfin, Félix le jeune notaire sauve la situation: la montre prétendument volée  lui appartenait et il a fait arrêter le voleur, ce qui rend innocents ses amis. Et  il a de quoi financer le voyage de retour à La Ferté-sous-Jouarre où ils décideront de s’offrir un bon dîner.

Cette comédie-vaudeville a été souvent montée, notamment par Jean-Michel Ribes, il y a trente ans à la Comédie-Française, puis par Adel Hakim. Mais aussi adaptée en téléfilm par Philippe Monnier  avec Marie-Anne Chazel et Eddy Mitchell en 2009 et enfin mise en scène par Emmanuel Bodin à… Coulomniers, il y a quelques années. La pièce est une virulente satire de la bourgeoisie mais n’a pas la qualité des autres grandes œuvres, même si Eugène Labiche dénonce avec férocité, les ridicules, l’égocentrisme et l’hypocrisie de ces bourgeois de province assez peu sympathiques: Colladan, l’agriculteur ne s’intéresse qu’à sa ferme: au restaurant, il explique la façon de tuer correctement un cochon ; Champbourcy, lui, est obsédé par son mal de dents et entend bien se faire soigner à Paris en prenant sur l’argent de la cagnotte.

Ces bourgeois ont deux objectifs dans la vie: bien manger  (et la pièce finit comme elle a commencé, par une histoire de dinde truffée). Et l’argent: économiser, en placer, le dépenser pour soi et, si possible, à l’insu et sur le dos des autres ; cela va de la la petite mesquinerie de ceux qui mettent des boutons de culotte dans la cagnotte, au cynisme du jeune Sylvain qui, en claquant sa pension à Paris, se venge de son père qui l’a obligé à entrer à l’Ecole d’agriculture de Grignon…Bref, l’argent règne (chez les petits bourgeois  et est à la base de tout mariage (on disait encore à Paris jusque dans les années 1960 : il -ou elle- a fait un « beau mariage » et on lisait dans les annonces du Chasseur français : «belles espérances», c’est dire sérieux héritage en vue !). C’était la France de nos ancêtres! Léonida, la célibataire «déjà mûre»,  comme le souligne l’auteur avec cruauté, veut se marier et son annonce matrimoniale précise qu’elle a une dot de cinq mille francs… Félix, le jeune notaire demande en mariage Blanche Champbourcy à son père qui ne l’écoute pas car il compte l’argent de la cagnotte. Et il dira à Félix: « Mon ami, ma fille est à vous ! » et lui demandera aussi très crûment par deux fois : « Avez-vous de l’argent ? »

On est constamment ici dans la noirceur et l’absurde. Chez les personnages d’Eugène Labiche, rares sont les moments de générosité et de réconciliation, sauf quand chacun y trouve son compte, comme à la fin de La Cagnotte. Et aucun écrivain français, comme le disait avec raison Philippe Soupault, n’avait jamais osé présenter les provinciaux sous un jour aussi lugubre avec autant de brutale franchise. »Sauf Molière quand il met en scène dans Georges Dandin, les horribles Sottenville, ses beau-père et belle-mère.

Cette petite comédie-vaudeville dont tous les personnages, pourtant bien ancrés dans la vie sociale, vont très vite être emportés par un violent tsunami où ils perdent leur identité le temps d’un voyage loufoque. Et on comprend que nombre de metteurs en scène s’y soient intéressés y compris en Russie, où la pièce très datée et dont l’univers n’est pas si loin de celui de Nicolas Gogol, est encore souvent jouée…Cela dit, que peut-on en faire actuellement ?  Soit l’adapter mais alors, il faudrait que le Paris de Labiche soit New York ou Buenos Aires. Soit la garder telle qu’elle a été écrite, au risque d’un certain conformisme.

La mise en scène de Thierry Jahn est en effet honnête mais trop sage et on aimerait un peu plus de folie : le début avec cette partie de cartes est bien longuet et il y a parfois des baisses de rythme. Et cela n’arrange pas les choses : scénographie et costumes sont médiocres. On aimerait aussi un plus de précision dans la direction d’acteurs (ils ne sont que six) qui criaillent souvent sans raison… Cela dit, ils sont sympathiques, font leur boulot et ont une bonne diction. Et se sortent aussi assez bien des petites chansons. Mention spéciale à Meaghan Dendraël qui joue avec une grande efficacité un double rôle : Blanche Chambourcy et Félix Colladan. Cela dit, grâce aux comédiens, on admire la force de certains dialogues: Eugène Labiche et ses collaborateurs savaient s’y prendre pour rendre crédibles leurs personnages. Plus d’un siècle et demi après sa création,  le pari est difficile à tenir? Ici, le résultat reste assez approximatif et, si on rit quelquefois, à moins de n’être pas trop exigeant, on reste un peu sur sa faim et on ne vous poussera pas à y aller…

 Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 57 34.

 

 

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Archive pour 24 avril, 2019

La Cagnotte d’Eugène Labiche, mise en scène de Thierry Jahn

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La Cagnotte d’Eugène Labiche, mise en scène de Thierry Jahn

 

Paradoxe, cet auteur comique, né  il y a déjà plus de deux  siècles, reste l’un des plus joués comme si, après lui et après Georges Feydeau qu’il encouragea, et Eugène Ionesco… une certaine veine comique du théâtre français s’était  éteinte. Il écrivit seul, quatre de ses cent trente six pièces- il eut une quarantaine de collaborateurs-  et se considérait lui-même juste comme un auteur de vaudevilles… Comme  avec cette Cagnotte (1864 c’est à dire sous le Second Empire). Quelques bourgeois, Chambourcy, Léonida sa sœur et Blanche sa fille un rentier, Colladan un riche agriculteur, Sylvain son fils, Cordenbois le pharmacien, Félix un jeune notaire, Baucantin, le percepteur..

Tous de la petite ville de La Ferté-sous-Jouarre près de Coulomniers (Seine-et-Marne). Ils ont réalisé une belle cagnotte lors de nombreuses parties à la bouillote, un jeu de cartes.  Après d’âpres discussions, ils votent: pour un dîner royal ou pour un voyage à Paris qu’ils ne connaissent pas. Bien entendu, le voyage qui l’emporte et qui réjouit ces bourgeois assez imbus d’eux-même mais naïfs et cupides (chacun essaye d’en tirer un avantage personnel). Mais cette virée va se transformer en catastrophe.  Ils commencent par s’offrir un bon déjeuner dans un restaurant ; victimes d’une  soi-disant mauvaise lecture du menu, ils refusent de payer et, accusés de grivèlerie puis de vol d’une montre, ils finissent au commissariat. Dont ils vont s’enfuir grâce à un trou qu’ils font dans le mur avec la pioche que l’agriculteur s’est achetée. La célibataire déjà mûre et qui croit pouvoir trouver l’âme-sœur dans une agence matrimoniale, se verra présenter… son partenaire à la bouillote! Bref, tout se détraque! Absolument plumés, ils sont obligés de passer la nuit dans un immeuble en construction. Enfin, Félix le jeune notaire sauve la situation: la montre prétendument volée  lui appartenait et il a fait arrêter le voleur, ce qui rend innocents ses amis. Et  il a de quoi financer le voyage de retour à La Ferté-sous-Jouarre où ils décideront de s’offrir un bon dîner.

Cette comédie-vaudeville a été souvent montée, notamment par Jean-Michel Ribes, il y a trente ans à la Comédie-Française, puis par Adel Hakim. Mais aussi adaptée en téléfilm par Philippe Monnier  avec Marie-Anne Chazel et Eddy Mitchell en 2009 et enfin mise en scène par Emmanuel Bodin à… Coulomniers, il y a quelques années. La pièce est une virulente satire de la bourgeoisie mais n’a pas la qualité des autres grandes œuvres, même si Eugène Labiche dénonce avec férocité, les ridicules, l’égocentrisme et l’hypocrisie de ces bourgeois de province assez peu sympathiques: Colladan, l’agriculteur ne s’intéresse qu’à sa ferme: au restaurant, il explique la façon de tuer correctement un cochon ; Champbourcy, lui, est obsédé par son mal de dents et entend bien se faire soigner à Paris en prenant sur l’argent de la cagnotte.

Ces bourgeois ont deux objectifs dans la vie: bien manger  (et la pièce finit comme elle a commencé, par une histoire de dinde truffée). Et l’argent: économiser, en placer, le dépenser pour soi et, si possible, à l’insu et sur le dos des autres ; cela va de la la petite mesquinerie de ceux qui mettent des boutons de culotte dans la cagnotte, au cynisme du jeune Sylvain qui, en claquant sa pension à Paris, se venge de son père qui l’a obligé à entrer à l’Ecole d’agriculture de Grignon…Bref, l’argent règne (chez les petits bourgeois  et est à la base de tout mariage (on disait encore à Paris jusque dans les années 1960 : il -ou elle- a fait un « beau mariage » et on lisait dans les annonces du Chasseur français : «belles espérances», c’est dire sérieux héritage en vue !). C’était la France de nos ancêtres! Léonida, la célibataire «déjà mûre»,  comme le souligne l’auteur avec cruauté, veut se marier et son annonce matrimoniale précise qu’elle a une dot de cinq mille francs… Félix, le jeune notaire demande en mariage Blanche Champbourcy à son père qui ne l’écoute pas car il compte l’argent de la cagnotte. Et il dira à Félix: « Mon ami, ma fille est à vous ! » et lui demandera aussi très crûment par deux fois : « Avez-vous de l’argent ? »

On est constamment ici dans la noirceur et l’absurde. Chez les personnages d’Eugène Labiche, rares sont les moments de générosité et de réconciliation, sauf quand chacun y trouve son compte, comme à la fin de La Cagnotte. Et aucun écrivain français, comme le disait avec raison Philippe Soupault, n’avait jamais osé présenter les provinciaux sous un jour aussi lugubre avec autant de brutale franchise. »Sauf Molière quand il met en scène dans Georges Dandin, les horribles Sottenville, ses beau-père et belle-mère.

Cette petite comédie-vaudeville dont tous les personnages, pourtant bien ancrés dans la vie sociale, vont très vite être emportés par un violent tsunami où ils perdent leur identité le temps d’un voyage loufoque. Et on comprend que nombre de metteurs en scène s’y soient intéressés y compris en Russie, où la pièce très datée et dont l’univers n’est pas si loin de celui de Nicolas Gogol, est encore souvent jouée…Cela dit, que peut-on en faire actuellement ?  Soit l’adapter mais alors, il faudrait que le Paris de Labiche soit New York ou Buenos Aires. Soit la garder telle qu’elle a été écrite, au risque d’un certain conformisme.

La mise en scène de Thierry Jahn est en effet honnête mais trop sage et on aimerait un peu plus de folie : le début avec cette partie de cartes est bien longuet et il y a parfois des baisses de rythme. Et cela n’arrange pas les choses : scénographie et costumes sont médiocres. On aimerait aussi un plus de précision dans la direction d’acteurs (ils ne sont que six) qui criaillent souvent sans raison… Cela dit, ils sont sympathiques, font leur boulot et ont une bonne diction. Et se sortent aussi assez bien des petites chansons. Mention spéciale à Meaghan Dendraël qui joue avec une grande efficacité un double rôle : Blanche Chambourcy et Félix Colladan. Cela dit, grâce aux comédiens, on admire la force de certains dialogues: Eugène Labiche et ses collaborateurs savaient s’y prendre pour rendre crédibles leurs personnages. Plus d’un siècle et demi après sa création,  le pari est difficile à tenir? Ici, le résultat reste assez approximatif et, si on rit quelquefois, à moins de n’être pas trop exigeant, on reste un peu sur sa faim et on ne vous poussera pas à y aller…

 Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, Paris (VI ème). T. : 01 45 44 57 34.

 

 

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