Non que ça ne veuille rien dire, d’après David Foster Wallace, mis en scène de Perrine Mornay

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Non que ça ne veuille rien dire d’après Brefs entretiens avec des hommes hideux de David Foster Wallace, par le collectif Impatience, mise en scène de Perrine Mornay

L’écrivain américain né en 1962, s’est suicidé en 2.008 en Californie et est surtout connu pour son roman L’Infinie Comédie. Nous sommes assis face à face en demi-cercle, les acteurs sont parmi nous et se lèvent au fur et à mesure de cet étrange spectacle. L’un d’eux évoque un souvenir d’enfance : «Il y a quelques années, j’ai vu mon père agiter sa bite sous mon nez, j’avais huit ou neuf ans! Je me souviens de quelque chose de menaçant, j’ai bougé la tête dans tous les sens… C’est la seule fois où mon père a fait un truc pareil. Le regard qu’il m’a lancé, m’a foutu hors de moi ! »

A l’autre bout du cercle, un acteur  met en marche un four à micro-ondes. Une actrice se met à danser avec le fils. Un troisième la prend en sandwich. «Voilà le bras qui a changé son fusil d’épaule ! » Un personnage chantonne au micro de façon ridicule. «Est-ce que c’était une bonne chose l’Holocauste ? Non ! C’était comment la souffrance dans les camps ? » (…) « Si je te disais que ma propre femme s’est faite violer plusieurs fois ? C’est une question de choix d’être un être humain . Si c’était pas des Juifs, pendant l’Holocauste ?»

Dans ce recueil de vingt-trois nouvelles, un garçon est paralysé par la peur en haut d’un plongeoir, un poète se prélasse au bord de sa piscine, un jeune couple a des doutes sur sa vie sexuelle, une femme déprimée cherche le réconfort…Perrine Mornay vient des Arts plastiques et sa mise en scène  est aussi fondée sur les images et le son. Après son Western, elle a écrit une adaptation de ces Brefs entretiens avec des hommes hideux où elle met en scène avec une certain humour, les perversions et le mal-être de ces  « hommes ridicules », souvent impudiques et qui ont la logorrhée facile. Ils n’ont rien de sympathique mais nous fascinent. L’un quitte sa femme soi-disant, parce qu’il « l’aime trop pour lui faire du mal », un séducteur sait parler comme personne, de l’amour  mais reste un vrai misogyne…

On crève des ballons de baudruche dans l’obscurité,  un homme vide une bouteille. On apporte un gâteau avec une bougie allumée que l’on fait souffler par une spectatrice, un homme plonge sa tête dans la crème du gâteau, et se relève, droit et digne.  «J’ai commencé à me rendre compte que mon père avait oublié toute l’affaire… » Les acteurs partagent ce dessert. Et, nous, nous nous interrogeons sur le sens de ce spectacle bizarre… qui porte bien son titre.

Le public pouvait aussi voir une exposition-démonstration de l’artiste François Delbecque: une centaine de photos, des films, une vingtaine de sculptures et sept chariots-machines insolites dans la cour manipulées par des acteurs. Le tout accompagné des commentaires de l’artiste. François Delebecque, photographe, travaille, d’abord sur les statues et sur le corps en mouvement, puis sur le nu. Et on retrouve le thème du chariot dans son travail photo et il a sculpté des chariots en acier où il met en scène un modèle, chariots qui sont aussi les éléments essentiels de ses courts métrages narratifs mais sans paroles, avec une musique originale…

Edith Rappoport
Le spectacle a été joué du 2 au 6 avril à l’Anis Gras, Le Lieu de l’autre, 55 avenue Laplace, Arcueil (Val-de-Marne).

Archive pour avril, 2019

Hard to be soft chorégraphie d’Oona Doherty ; Body Roots et Rising de Shira Eviatar

 

Hard to be soft chorégraphie d’Oona Doherty ;  Body Roots et Rising chorégraphie de Shira Eviatar

 

Le Théâtre de la Bastille accueille pour le deuxième annee consecutive des chorégraphies choisies en concertation avec l’Atelier de Paris-CDCN, pour un focus sur la danse contemporaine émergente. Cette année, il s’agissait d’«explorer, dans l’intimité même des corps, l’articulation entre le local et le global». L’Israelienne  Shira Eviatar et l’Irlandaise Oona Doherty présentes à cette soirée répondaient parfaitement à ce questionnement par les liens qu’elles tissent avec leurs racines.

 Hard to be soft- a Belfast Prayer  (Dur d’être doux-Une prière belfastienne)

© Luca Truffarelli

© Luca Truffarelli

Cette pièce d’une singulière puissance est en tournée depuis qu’elle a vu le jour en 2017  au Metropolitan Arts Center, puis été programmée à la Biennale de la danse à Lyon l’année suivante. Cette “prière“ en quatre volets traite  de l’âpreté de la vie en Irlande du Nord, pays où sévit une grave crise sociale, et se termine sur l’espoir d’une transcendance.

Eclat de lumière dans les ténèbres, Oona Doherty danse elle-même l’ouverture, Lazarus and the birds of Paradise. En survêtement blanc, à l’avant-scène, devant une haute grille qui ferme le plateau, elle évolue sur une bande-son extraite de We Bastards? un docu-fiction sur la violence dans les quartiers chauds de Belfast. D’une grande sobriété, son corps semble habitée par ces voix braillardes recueillies dans les pubs ou dans la rue et avec ce solo de huit minutes, telle une chrysalide la danseuse se libère d’un physique de garçon dans lequel «adolescente, elle se sentait encapsulée».  A ces bribes de voix rugueuses, se mêle le Miserere Mei, Deus de Gregorio Allegri.

 Beau contraste, repris dans le deuxième volet où, grilles ouvertes, sur le tapis de danse immaculé, évoluent neuf jeunes femmes au sourire figé et tirées à quatre épingles: « il faut avoir l’air pimpant pour trouver du travail », dit la chorégraphe en voix off, quand la bande-son, concoctée par le DJ et compositeur David Holmes, natif de Belfast, lui cède la place. Cet ensemble de hip hopeuses parfaitement ordonné, sorte de «haka moderne», évoque ces adolescentes qui font la queue devant Primark, ces  « filles-mères » en colère (l’avortement en Irlande du Nord n’est autorisé que depuis fin 2018 !) mais qui doivent, en serrant les dents, rentrer dans le rang.

La troisième «prière» Meat Kaleidoscope (Kaléidoscope de chair) expose des corps masculins colossaux, montagnes de chair : un père et son fils, aux physiques de sumotori, s’affrontent en paroles puis dans une lutte impressionnante, bedaine contre bedaine, biceps tatoués contre poitrines velues, suant la bière. La violence se mue en étreinte affectueuse. «Je veux les faire danser jusqu’à ce qu’ils s’enlacent, dit la chorégraphe. L’histoire détruit les hommes et leur désapprend à s’aimer.»

Enfin, Helium, le quatrième mouvement, est plus aérien, comme la promesse d’une libération, quand le corps échappe à sa gangue et que la rudesse cède le pas à la douceur. Le trivial sublimé.  Cette pièce, adressée au public comme un message de paix, révèle une grande artiste qui tire son inspiration d’une énergie vitale à laquelle elle croit d’une façon quasi-religieuse : «L’ego se retire. Nous ne sommes plus qu’un flux de sang dans les veines, une circulation d’énergies, comme les marées, l’alignement des planètes ou la sève des arbres. » (…)  « Le mot religion est fucked up, », dit-elle, le langage est fucked up. » Il faut nous ré-approprier ce terme. »

Une artiste à suivre absolument. Sa nouvelle création Lady Magma est une plongée dans les années 70, une époque « où les publicités pour le café, les shampoings, les cigarettes n’étaient pas vraiment féministes ». Et elle est programmée à la Biennale du Val-de-Marne. Oana Doherty  présentera par ailleurs une nouvelle création à la Biennale de Lyon 2020.

 Body Roots  et Rising, chorégraphie de Shira Eviatar

Body Roots, un solo de vingt minutes que la jeune chorégraphe danse et dédie à sa famille. En revêtant les visages comme des masques, de sa grand-mère, de ses père et mère, frère et sœurs, elle donne vie à son arbre généalogique. Elle nous raconte en images et en paroles (en anglais)  comment son père a quitté son identité marocaine pour devenir l’éminent professeur Eviatar. Par la danse, l’artiste donne corps à ces visages figés et tente de retrouver ses racines maghrébines… Une belle proposition, encore fragile.

Rising : ce duo réunit Shira Eviatar et Anat Amrani. La chorégraphe et sa partenaire yéménite explorent leur racines mizrahim. Leurs parents, juifs orientaux, ont du quitter leurs pays d’origine pour fuir les persécutions et s’installer en Israël. A travers la musique et des éléments de danses traditionnelles, elles donnent libre cours à leur inspiration débridée. Corps orientaux revisités par la grammaire contemporaine. Shira Eviatar, nouvellement diplômée, présente des performances dans divers festivals en Israël et en Europe, et poursuit ainsi ses recherches sur le métissage des origines, en intégrant différents styles de danse. A suivre.

 Mireille Davidovici

Du 8 au 18 avril, Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris (XI ème)  T. :01 43 57 42 14

Prochaines représentations: Nina Santes et Simon Mayer, dans le cadre des temps forts d’ Atelier de Paris-Carolyn Carlson.

 

L’Amour Sorcier de Manuel de Falla, compositions et arrangements de Jean-Marie Machado, chorégraphie d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou

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L’Amour Sorcier de Manuel de Falla, variations musicales et chorégraphiques inventives d’après l’œuvre de Manuel de Falla et de Gregorio Martinez Sierra, compositions et arrangements de Jean-Marie Machado pour l’orchestre Danzas, chorégraphie d’Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou de la compagnie Chatha

La Biennale de la Danse du Val-de-Marne, qui fête sa vingtième édition, présente une nouvelle création de Jean-Marie Machado sur la célèbre partition du ballet pantomime de Manuel de Falla. Il a pour figure centrale la gitane Candela. L’action se déroule des douze coups de minuit à l’aube. Pourchassée par son ancien amant qui, tel un revenant, trouble ses nouvelles amours, la jeune femme convoque ses sortilèges pour lui échapper. Magie blanche, magie noire… Elle jette toutes ses forces dans un combat qui la mènera jusqu’au matin. Mais le fantôme de l’homme ne se laisse pas chasser et revient l’assaillir. Elle imagine alors de jeter son amie Lucia à la tête de l’amant bafoué. Victorieuse, Candela peut enfin se livrer au beau Carmelo.

L’œuvre, créée à l’origine en 1915 pour un orchestre de chambre avec «cantaora», puis adaptée en 1916 pour orchestre symphonique et mezzo-soprano, est réinventée ici par Jean-Marie Machado avec dix musiciens et la voix de Karine Sérafin. Et il a invité Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, chorégraphes tunisiens, après avoir assisté à leurs derniers spectacles Narcose et Ces gens là ! Le projet de faire voyager le thème des deux côtés de la Méditerranée les a interpellés mais pour échapper au carcan de la narration, ils ont choisi de démultiplié les personnages grâce à trois danseurs et trois danseuses qui autorisent les dédoublements infinis comme les figures de couple ou les dangereux mouvements de groupe.

Un solo au piano de Jean-Marie Machado ouvre le spectacle mais très vite, musiciens et danseurs travaillent  en totale symbiose avec la figure du cercle sur les treize tableaux  de la partition. La scénographie, à la fois radicale et ouverte à l’imaginaire, emporte le public dans une nuit d’ivresse, d’agitation et dangers : l’orchestre, tel le feu primordial, regroupé au centre de la scène et sur fond noir, laisse ainsi le champ libre au tournoiement incessant des danseurs sur un tapis blanc. Les lumières d’Eric Wurtz jouent délicatement sur les instruments, caressent les cuivres, et laissent s’élever une vibration lumineuse verticale qui renvoie à l’inconnu du destin en se perdant dans les cintres.

Les corps volent et tourbillonnent de la droite vers la gauche, signature habituelle des artistes qui aiment à souligner avec discrétion l’origine de leur écriture. Cette légère contamination de l’Occident par l’Orient nourrit une chorégraphie où s’entrelacent, sans se toucher, les corps et les mains, dans une sensualité toute d’évitements. Mais l’énergie peut devenir menaçante et même destructrice, quand le groupe se jette sur l’amant, le déshabille avec brutalité et le rejette hors de notre vue. Pour Hafiz Dhaou, «Il y a en chacun de nous une Candela» et nous le sentons en voyant ses  interprètes d’origine diverse. La chorégraphie touche à son acmé avec le solo, très vertical celui-ci, de Sakiko Oishi, qui fait vaciller par sa puissance, l’éventuel confort d’un univers arabo-andalou.

 La métaphore de l’amour et du feu, comme forces aussi puissantes que destructrices, peut sembler rebattue. La surprise vient ici de la redécouverte  d’une œuvre musicale dont on ne connaît parfois que La Chanson du feu follet au balancement très sensuel. Jean-Marie Machado, avec ses arrangements et compositions personnelles qui s’entrelacent avec la partition originale, dépoussière et réinvente L’Amour sorcier, lui conférant une forme de méditation sur la cruauté amoureuse. Les chorégraphes qui ont déjà joué avec les codes méditerranéens dans La Vie est un songe de Calderon, mise en scène par David Bobée à Tunis, poursuivent ici leur voyage de Tunisie en Espagne, et d’Espagne en France et, au passage, réhabilitent les sorcières d’aujourd’hui.

L’Amour sorcier, grâce à la rencontre singulière entre Jean-Marie Machado et la compagnie Chatha, provoque les retrouvailles du  public avec une œuvre musicale qu’on pourrait penser datée. Et on ne dira jamais assez le charme puissant des corps en mouvement confrontés à un orchestre jouant sur la scène…

 Marie-Agnès Sevestre

Spectacle vu au POC d’Alfortville

Prochaine représentation : 13 avril à 19h, Biennale de la Danse du Val-de-Marne, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France.

Le 14 mai, Espace culturel Boris Vian Les Ulis (Essonne). Le 16 mai,Le Moulin du Roc Scène Nationale de Niort (79)
14 mai 2020 – Danzas/Chatha/L’Amour Sorcier, l’Arsenal de Metz

 

Lettres jamais écrites, mise en scène d’Estelle Savasta

©Danica Bijeljac

©Danica Bijeljac

Lettres jamais écrites, textes de Pauline Bureau, Véronique Côté, Marc-Antoine Cyr, Marie Desplechin, Emmanuelle Destremau, Delphine de Vigan, Laurance Henry, Annick Lefebvre, Sylvain Levey, Fabrice Melquiot, Anne-Marie Olivier, Estelle Savasta, Karin Serres, Luc Tartar et Catherine Verlaguet, mise en scène d’Estelle Savasta

 

L’auteure et metteuse en scène, a convié lors d’ateliers dans un lycée de Cavaillon, quinze adolescents à « écrire la lettre que vous n’avez jamais écrite ». Elle a mené avec eux un travail d’écriture et de création, puis en a confié les réponses possibles à quinze auteurs, comme s’ils en étaient les destinataires. Les mots des élèves souvent durs, témoignent le plus souvent d’une relation difficile avec l’un de leurs parents, ou d’un amour mal assumé. Bref, l’existence dans ce qu’elle a de plus vrai mais aussi de plus douloureux.

Le public choisit une dizaine de textes, juste signés d’un prénom, tellement justes et forts mais sans doute destinés à n’être jamais lus par leur véritable destinataire. Entre autres, cette remarquable lettre au fils qu’un adolescent aura un jour, ou tout aussi remarquable, celle d’une jeune fille à un père… qu’elle n’a jamais connu. D’une extrême et rare violence dans le choix des mots et d’un grand souci d’écriture chez cette jeune fille. Cela se passe dans la petite salle située sous un des grands escaliers extérieurs du Palais de Chaillot, dite le Studio, autrefois magasin d’accessoires au temps du T.N.P. puis devenue salle de répétitions où Antoine Vitez mis en scène son mythique Soulier de Satin avant sa création dans la Cour d’honneur à Avignon. Et où Jérôme Savary répéta souvent et où Andrezj Seweryn fit travailler les élèves de l’Ecole. Bref, tout un passé théâtral… Pas une grande hauteur de plafond, une petite jauge mais un silence absolu et une grande intimité avec le public. Que demande le peuple? Surtout pour un spectacle comme celui-ci…

 Une scénographie quadri-frontale avec des gradins pour quelque quatre-vingt spectateurs.  «Assis autour de deux acteurs, dans un cadre intimiste, chacun est invité à découvrir ces lettres lues, leurs réponses mises en jeu et à contribuer à faire de chaque représentation un moment unique. »  Quelques accessoires comme un guéridon avec une lampe, une table en bois et quelques chaises. Fabrice Gaillard et Valérie Puech se partagent le travail avec de nombreuses adresses au public. Les nombreux lycéens présents écoutent fascinés et avec raison, même si (curieusement ou logiquement, on choisira), les lettres des élèves nous ont paru plus fortes que celles des auteurs, à part celle remarquable de Pauline Bureau…

 Il y a quelques longueurs et la direction d’acteurs est un peu flottante mais Fabrice Gaillard avec une excellente diction possède comme une espèce de magnétisme dans le regard et réussit à fasciner le public. Ce spectacle court et sans prétention ne peut laisser indifférent. Une lettre : quel bonheur de l’entendre dire, même et parfois surtout quand on n’en est pas le destinataire, un peu comme si on y entrait par effraction. « S’écrire des lettres, disait Isocrate au IV ème siècle avant J.C.,  est la seule chose qui rend présents les hommes absents.”  Et cela reste encore vrai à l’heure d’Internet, et des textes, photos ou films envoyés instantanément à l’autre bout du monde…

 Philippe du Vignal

 Spectacle vu le 21 mars au Théâtre National de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, (Paris XVI ème)

 

Séparation(s),d’après Racine et Pascal Rambert, mise en scène de Denis Loubaton

Séparation(s), volet 2, d’après Bérénice de Jean Racine et Clôture de l’amour de Pascal Rambert, mise en scène de Denis Loubaton

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Crédit photo : E. Carecchio

L’expression des sentiments semble, ici,  bridée, livrée à la seule capacité de persuasion: Bérénice doit être  convaincue du dilemme et de l’amour sincère que lui porte son amant  mais le public aussi. «Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer», ose dire Titus, avec courage et abnégation. L’Empereur, conscient de la catastrophe provoquée  chez son amante, ne se renie pas : «Pour sortir des tourments dont mon âme est la proie,/Il est, vous le savez, une plus noble voie… En l’état où je suis, je puis tout entreprendre » Bérénice comprend la situation pathétique où est son amant et le supplie de  poursuivre son règne . Mais Audrey, une femme actuelle, devant cette nouvelle inattendue ne se résout pas encore à supporter la brutalité dévastatrice d’une rupture amoureuse. Le bourreau insiste, sûr de sa décision, mais il devine aussi les commentaires que sa victime fera: «La messe est dite, Audrey/je ne vais pas épiloguer pendant cent-sept ans là-dessus/c’est quelque chose que tu sais /que tu as toujours su… Tu n’es pas de ces gens qui croient à l’amour qui dure… »

Mais les femmes, quand bien même leur rôle ne relèverait guère du politique, n’en sont pas moins les pourvoyeuses de l’éducation morale de leur amant. Bérénice peut être finalement rassurée : «J’aimais, seigneur, j’aimais: je voulais être aimée… Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours. » Comme elle, toute femme reste désespérément une étrangère dans un Empire romain peu accueillant, celui des hommes dominateurs… Audrey, elle, doit accepter l’éloignement de Stan qui ne la veut plus à ses côtés. Mais repousssée, elle lui répond, à travers les phrases de Bérénice puis de son personnage contemporain qui n’admet pas qu’on lui conte des chansons. Et elle n’autorise pas plus le traître à s’immiscer dans sa vie professionnelle : «A partir de maintenant, je t’interdis de dire un mot sur mon travail/ tu entends/je refuse que tu parles de ma façon de travailler… Ne compte pas garder cela pour toi/non/mon intériorité, je la garde pour moi… Mon intériorité, elle te saute au visage, elle va te sauter au visage, à la gorge, dépecer ton extérieur flamboyant. »

L’expression poétique est le chemin d’exploration existentielle d’un bien à soi… Astrid Bayiha et Roman Jean-Elie servent cette double partition fragmentée, avec une fougue juvénile et une pleine conviction intime. Dans un rapport tri-frontal au public, il y a ici comme un ballet gestuel et verbal de ces interprètes aux mouvements amples et à la belle voix tonique. En prologue, la chorégraphie de Roman Jean-Elie arrête l’attention, avec une simulation de parade guerrière et de préparation au combat. Une façon de saisir l’adversaire, subjugué dans la confrontation d’un corps-à-corps… Les acteurs font résonner la situation douloureuse où se trouvent leurs personnages mais aussi leur capacité à s’en relever.

 Véronique Hotte

Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon, Paris (XVIII ème), jusqu’au 28 avril.

 

 

Fêlures, Le Silence des Hommes, texte et mise en scène de D’ de kabal

Fêlures, Le Silence des Hommes, texte et mise en scène de D’ de Kabal

© Tuong-vi Nguyen

© Tuong-vi Nguyen

Rappeur et slameur mais aussi écrivain et metteur en scène, D’ de Kabal est maintenant bien connu et on avait vu à la MC de Bobigny où il habite, un remarquable spectacle écrit et mis en scène avec Arnaud Churin: une adaptation en opéra hip hop, donc chantée et dansée, de L’Orestie d’Eschyle (voir Le Théâtre du Blog).

Cette fois, il s’en prend à la construction de la masculinité, telle que des siècles de «civilisation» nous l’ont transmise, une masculinité portée comme un étendard et produisant de façon très efficace, des représentants de ce qu’il nomme, l’intégrisme masculin. Au nom du phallus et de l’érection considérée comme un absolu de la nature du mâle. Tout cela sans aucun état d’âme  pour la femme le plus souvent victime depuis des siècles de cette maltraitance, et parfois tuée par son compagnon ou mari. Au nom de quoi, s’insurge l’auteur…  

D’ de Kabal se sent coupable d’appartenir au sexe masculin et triture jusque dans ses fondements, la construction de cette notion de virilité, mal fondée et toujours mal assumée, quel que soit le milieu social.. «Je lis vos questions et je me sens… insignifiant… tout petit… j’aimerais ne pas avoir déclenché tout cela, j’aimerais qu’on arrête… et que je me repose enfin… que j’oublie… les insomnies, l’asociabilité, le doute permanent, la peur d’entrer en contact, la suspicion tout le temps et partout, le gouffre dans ma tête et dans mon ventre..  » En fait, D’ de Kabal avec sa force de conviction, veut nous montrer comment existe encore une attitude reproduite  de génération en génération,  et admise comme un moindre mal jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat et de l’Eglise catholique, toujours aussi peu féministe qui il y a peu, dominait la population et qui s’est toujours arrangée avec la Justice. Même dans les affaires les plus compromettantes: comme celle de Guy Desnoyers, curé d’Uruffe (Meuse) qui avait déjà eu plusieurs relations avec de très jeunes paroissiennes. En 1956, il tue d’un coup de revolver, sa dernière maîtresse de dix-neuf ans, enceinte de lui, l’éventre et baptise le fœtus avant de le tuer aussi avec un couteau. Malgré sa condamnation aux travaux forcés, l’Eglise le soutiendra toujours : il fera vingt-deux ans de prison en France et finira sa vie à quatre-vingt dix ans dans un couvent. Le crime conserve…

 D.  de Kabal met le doigt où cela fait mal mais avec élégance. Et il  ne cesse de se demander comment on a pu en arriver à ce détournement de la notion de virilité, avec à la clé, dénigrement, injures sexistes, viols, attouchements sur des femmes mais aussi sur des hommes. Avec tous les dégâts humains que cela entraîne: « Tu connais la différence entre une blessure et une fêlure? La fêlure, elle est permanente, si légère soit-elle, une fêlure ne cicatrise ni ne guérit… Ce qui est fêlé, donne le sentiment qu’il peut se briser à n’importe quel moment. »

Sans que les femmes, comme tétanisées et parfois même très obéissantes à la morale établie, ne bougent guère, et cela, jusqu’à une date très récente. L’élément déclencheur, ici juste suggéré, étant la lamentable histoire de D.S.K. qui fit bouger les lignes. Et depuis 2015, D’ de Kabal a créé des ateliers de parole des «laboratoires de déconstruction et de redéfinition du masculin par l’Art et le Sensible». «Il ne s’est pas agi, dit-il, de récolter les paroles d’hommes pour en faire un spectacle. Mais ces laboratoires m’ont permis avant tout, de me rapprocher de moi-même et d’échanger sur des sujets qui, jusque là, n’existaient dans aucun espace. »

D’ de Kabal se sert ici à la fois de la technologie la plus pointue avec nombre d’écrans vidéo, dont un tactile et un autre affichant le texte d’un téléphone portable, musique électronique et de guitare électrique signée Franco Mannara, son vieux complice. L’auteur exprime toute sa rage d’appartenir à un monde masculin  où oppresser restait il y a peu encore une règle normale et intangible. Et il le fait avec un sens de la langue tout à fait étonnant: “Éternel paterne Érectile paterne Éternel érectile paterne Patriarcal paterne? Éternel patriarcal paterne? Éternel érectile paterne. Race en fin de règne Rainures sur la carapace Carapace qui se craquèle. »

Sur le plateau, deux zones: l’une au sol noir avec des fauteuils en cuir noir et tubes chromés: c’est l’univers de D de Kabal, seul en scène. L’autre zone, juste séparée de la première par un trait lumineux, est celle d’un luxueux appartement bourgeois : moquette crème, canapé de cuir blanc, écran vidéo retransmettant chutes d’eau et ruisseau dans des paysages verdoyants, lampadaires chromés, petit fauteuil de cuir fauve et grande table avec des livres, des papiers et une théière…

Un couple, lui, la cinquantaine et elle, une belle jeune femme aux cheveux longs, sont assis  sur des fauteuils en bois, tournants  et à roulettes. Indifférents l’un à l’autre et incapables d’avoir une communication même minimale  et de se comprendre. Phrases des plus banales et gestes vides.  Elle lui décoche souvent avec un lance-pierre, un petit autocollant (en fait il se le place lui-même sur le front et elle lui enlève ensuite). Et l’un ou l’autre, de temps à autre, enfilent une sorte de léger manteau et s’enfuient en courant pour revenir quelques minutes après…

Le texte, on l’a dit, est souvent d’une force étonnante, même s’il tourne parfois à la leçon de morale un peu répétitive. Oui, mais voilà dramaturgie et mise en  scène sont faiblardes. Pourquoi ces deux univers où, dans l’un, D’ De Kabal monopolise la parole et, où dans l’autre, un couple qui ne dit pas grand-chose, en décalage avec la logorrhée de l’auteur, semble faire de la figuration intelligente. Il y a là un déséquilibre scénique et, s’il y a bien une poésie certaine dans le discours de l’auteur qui parle en filigrane de son enfance quand il était maltraité, le spectacle reste quand même singulièrement sec et manque d’émotion. Car peu et surtout mal incarné.

Il y a cependant à la fin et heureusement, l’apparition silencieuse de Franco Mannara: ses gestes rythmés dans un beau silence disent toute une souffrance accumulée. Les qualités poétiques du texte, même proféré avec un micro H.F. par l’auteur  et metteur en scène, sont indéniables mais ce cours magistral sur la domination du mâle sur le thème de: «Je bande donc je suis» et sur la définition du viol et de la maltraitance des femmes, est un peu lourdingue et répétitif. En fait, tout se passe comme si D’ de Kabal s’était trompé de format et il aurait été plus convaincant s’il avait été seul sur le plateau. Mais il a mal maîtrisé la dramaturgie, le temps, et l’espace. Cela donne donc un spectacle bavard et beaucoup trop long (presque deux heures!), mal équilibré et mal scénographié qui part souvent dans tous les sens. Et, passé la premier moment, il est assez ennuyeux et ne fait pas vraiment sens. Dommage… Et le public? Il a applaudi mais pas très longtemps. On le comprend.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris XX ème, jusqu’au 13 avril.

Le texte est publié à L’Œil du souffleur.

 

Une Nature énigmatique d’Anton Tchekhov, adaptation et mise en scène de Geneviève Brunet et Odile Mallet

Une Nature énigmatique d’Anton Tchekhov, adaptation et mise en scène de Geneviève Brunet et Odile Mallet

dow-programme-tchekhovCette nouvelle initialement publiée dans une revue russe en 1883, sous le pseudonyme d’A. Tchékhonté  a été écrite par le futur grand auteur russe… Arrivé de Taganrog sur la mer d’Azov où il vivait avec sa famille, il travaille à vingt-trois an à de petits journaux satiriques de Moscou, ce qui lui permet d’aider sa famille et de payer ses études de médecine.

Ces  nouvelles, pour la plupart admirables, dont on exigeait de lui qu’elles soient courtes, sont effectivement concises et souvent proches d’un dialogue théâtral. Et certaines donnèrent naissance à de petites pièces comme L’Ours, La Demande en mariage ou ces merveilleux Cédrats de Sicile…Les personnages? De petits fonctionnaires, des commerçants, des gens du peuple qu’Anton Tchekhov avait dû rencontrés à Taganrog. Il y a ici un humour étonnant, voire parfois un cynisme dans ces scènes qui semblent croquées sur le vif et sont parfois teintés  d’une certaine nostalgie.
 
Comme dans cette Nature énigmatique où l’auteur fait référence à une histoire personnelle et à Dostoïevski dont il subit l’influence. Simplement, et avec l’air de ne pas y toucher, le jeune écrivain sait dire les choses simples quand elles sont vécues au plus profond et au quotidien : une belle promenade, la pluie et le froid insidieux, une rencontre amoureuse inattendue, le bonheur de retrouver un appartement chauffé …

Voldemar, un jeune fonctionnaire qui s’essaye à être écrivain, rencontre dans un train une jeune personne qui lui raconte sa vie, tout en minaudant… Sa famille a eu de sérieux ennuis financiers et vivait dans la misère ; elle a donc pour l’aider, accepté un mariage de raison avec un vieux général très riche. En attendant sans scrupule aucun de pouvoir enfin choisir un homme qu’elle aime. Le général une fois mort, elle est comme désemparée, rencontre un autre homme  mais se dresse déjà sur sa route encore un homme âgé… Comme si elle était abonnée au malheur  -«Ah ! Vous êtes un écrivain et vous nous connaissez, nous, les femmes !… Vous allez comprendre…Je suis douée, par malheur, d’une nature généreuse…J’attendais le bonheur, et quel bonheur ! J’avais soif d’être quelqu’un ! Oui ! Être quelqu’un, c’est là que je voyais le bonheur ! – Ravissante ! murmure l’écrivain en baisant la main de la petite dame près du bracelet. Ce n’est pas vous que je baise, divine, mais la souffrance humaine! Vous rappelez-vous Raskôlnikov? C’est ainsi qu’il embrassait. »

Merveilleuse rencontre de futurs amoureux mais très vite il lui peint les privations et le futur sordide de leur couple et avoue être très pauvre. Mais elle ne veut rien entendre car, dit-elle, elle est riche. Il y a des discussions cyniques entre hommes sur la meilleure façon de séduire une femme, constat d’échec une fois que les partenaires ont fait l’amour… Il y a aussi déjà dans cette nouvelle, le Tchekhov des grandes pièces avec une langue admirable et des dialogues très justes dont certaines répliques pourraient sortir tout droit d’un film de François Truffaut.

C’est habilement mis en scène avec trois fois rien: quelques rideaux noirs, des costumes et perruques de récupération, des guéridons, quelques chaises et un banc «en pierre » de jardin qui, lui aussi, a dû faire autrefois les beaux jours d’un grand théâtre… Qu’importe et on aime bien ce style sans prétention aucune du genre: on fait avec ce que l’on a, car l’essentiel est ailleurs! Jérôme Savary a ses débuts  pratiquait aussi cela comme  Ariane Mnouchkine, ou le Théâtre de l’Unité encore maintenant dans ses kapouchniks (cabarets mensuels) à Audincourt. Geneviève Brunet, Vincent Gauthier, Odile Mallet, Catherine de Précourt et Pierre Sourdive n’ont sans doute pas l’âge de leur personnage mais ont un vrai métier : bonne diction et belle sincérité et cela mérite le respect dans des conditions aussi dures. Ce mercredi soir, il y avait  moins de spectateurs que d’acteurs! Il y a quelques erreurs de mise en scène, comme ces nombreux noirs qui cassent le rythme mais on entend bien le texte et on ne s’ennuie pas une seconde.

Le spectacle fait partie du cycle Tchekhov lancé par Jean-Luc Jenner depuis janvier dernier jusqu’en juin, dans ce Théâtre du Nord-Ouest pittoresque, mais pas très propre et guère accueillant… que ce directeur tient pourtant à bout de bras avec ténacité. Sans être exceptionnel, ce petit spectacle d’une heure et quart mériterait mieux mais nombre de spectacles d’auteurs actuels, longs à n’en plus finir et donneurs de leçons, ne supportent pas la comparaison… Il permet aussi de découvrir avec plaisir, une autre facette du continent Tchekhov. Avis aux amateurs du grand dramaturge mais regardez bien le programme, le spectacle est joué en alternance… 

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 10 avril, Théâtre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg-Montmartre. T. : 01 47 70 32 75.

La nouvelle est parue dans la traduction de Madeleine Durand et André Radiguet, La Pléiade, éditions Gallimard.

 

Je suis Fassbinder de Falk Richter mise en scène de l’auteur et de Stanislas Nordey et Falk Richter

Je suis Fassbinder de Falk Richter mise en scène de Stanislas Nordey et Falk Richter

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©jeanlouis Fernandez

 

« Je suis Fassbinder veut ouvrir des questions », explique Stanislas Nordey. « Que fait-on en ce moment au théâtre ? se demande-t il. Mettre en scène Les Trois Sœurs, ou une comédie de Yasmina Réza ?  0u faire un matériau, tenter des formes ?   Réunissant un collectif d’acteurs, la pièce interroge notre aujourd’hui à travers l’œuvre de Rainer Werner Fassbinder (1945-1982), en particulier à partir de L’Allemagne en automne, réalisé  en 1977 au moment où sévissait en Allemagne la Bande à Baader-Meinhof et la répression était telle que le cinéaste, fiché par la police, pensa à s’exiler en France.

A plusieurs reprises, Falk Richter  réactualise la conversation dans ce film entre le cinéaste et sa mère : il y  est question de terrorisme, xénophobie, homophobie, antisémitisme et violence faite aux femmes jusque dans le mariage bourgeois, thèmes qui résonnent encore dramatiquement. Première scène  du spectacle:   Fassbinder (Stanislas Nordey) reproche à sa mère ( Laurent Sauvage) son intolérance : « Tout d’un coup, tu es pour un Etat de surveillance ». Elle parle du danger que représentent les migrants et se focalise sur quelques viols de femmes commis par des réfugiés : « Ils viennent faire gicler leur sperme dans les femmes allemandes !» Elle fustige la mollesse  des hommes et appelle de ses vœux, à la tête du pays, « un homme autoritaire, très bon, gentil et juste, pour débarrasser les pays, des réfugiés,  étrangers et musulmans… sans guerre, sans que l’Europe se retrouve encore en cendres. »

 Et Falk Richter d’embrayer sur les cas de Marine Le Pen et Marion Maréchal-Le Pen, Viktor Orban, Jaroslaw Kaczynski Matteo Salvini, et, en Allemagne, de la députée européenne Beatrix von Storch, petite-fille de Schwerin von Krosigk, ministre des Finances d’Adolf Hitler : «Europe 2019, la haine, la peur, la parano… »Suit un long monologue allégorique, dit à plusieurs voix, où l’Europe prend la parole : « Je ne suis pas une utopie/Je suis une réalité/ (…) Mes parents étaient des nazis, des humanistes, des découvreurs, des colonialistes/ Je suis allée en Amérique du Nord tuer les Indiens/ (…) J’ai obligé l’Afrique à parler MES LANGUES et à croire en MA BIBLE. »

Construite en tableaux, la pièce se présente comme un chantier théâtral. Cinq  artistes se partagent les rôles d’hommes ou de femmes, indifféremment.  Stanislas Nordey jouant tour à tour Fassbinder et Stan, le metteur en scène, Judith Henry, Dea Liane, Laurent Sauvage et Vinicius Timmerman interprètant soit leur propre personnage, soit ceux tirés des films de Rainer  Werner Fassbinder, dont des extraits sont diffusés sur trois écrans en fond de scène : L’Année des treize lunes, La Troisième Génération, Le Droit du plus fort… Pochettes de 33 tours, affiches et photos de mode des années soixante-dix, envahissent la scène de ce théâtre-laboratoire. On retrouve les éléments de décor comme le tapis blanc flokati et les grands canapés en skaï des  Larmes amères de Petra von Kant. La protagoniste apparaîtra aussi en cinq exemplaires, les acteurs ayant revêtu sa robe verte, arborant sa fleur rouge autour du cou… Les scènes des uns sont filmées par les autres et transmises sur un moniteur. Il y aussi des discussions entre les séances de répétition : les comédiens  veulent que le metteur en scène  apporte enfin un texte terminé.  Mais lui,  leur reproche leur passivité : «Ecrivez vos textes vous-mêmes,vous me sucez la moëlle ».

Je suis Fassbinder tient à la fois de la fameuse phrase: Ici bin ein Berliner prononcée par John Fitzgerald Kennedy à Berlin et du slogan français: Je suis Charlie, et donne, par le filtre de l’œuvre du grand artiste allemand et des années soixante-dix, une photographie de notre époque en plein désarroi, face au vide politique et au trop-plein d’événements.
«Cette écriture, dit Stanislas Nordey, me touche: elle embrasse tous ces sujets pour devenir un chronique du temps présent. » Né en 1969, Falk Richter, auteur engagé, a émergé en Allemagne avec Le Système, une œuvre en plusieurs volets: Electronic City, Sous la Glace et Trust où il analyse les mécanismes du capitalisme financier mondialisé. La pièce, écrite sur mesure et à chaud, après les attentats terroristes de Paris et les agressions sexuelles commises le soir du 31 décembre 2.015 à Cologne, a été remise en chantier depuis sa création au Théâtre National de Strasbourg,  l’année suivante.

Mais elle n’a rien perdu de son actualité et un long monologue, dit face public par Stanislas Nordey, évoque l’état d’urgence, les violences faites aux femmes, le viol conjugal … Pour conclure, Falk Richter cite Rainer Werner Fassbinder dans L’Allemagne en automne (1977) : «La question la plus importante est de savoir comment détruire cette société ?» et se demande si, par l’art, on peut agir.

On sort de ces deux heures de spectacle, assommé par toutes les questions abordées en vrac. Il y a, en ébullition, beaucoup de propositions scéniques qui se chevauchent, des images naïvement provocatrices et des redites, histoire de bien enfoncer le clou, là où ça fait mal. C’est parfois sentencieux. Et esthétiquement surchargé. Mais ce collectif d’acteurs nous offre, avec ce généreux brouillon, une réponse théâtrale à l’éternelle question : «Que faire ? »

Mireille Davidovici

Jusqu’au 28 avril, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème). T. : 01 44 95 98 00.

Le texte est publié aux éditions de l’Arche dans la traduction d’Anne Monfort

Opening Night, d’après le scénario de John Cassavetes, mise en scène de Cyril Teste

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Opening Night, d’après le scénario de John Cassavetes, mise en scène de Cyril Teste

 Après le mémorable Festen (voir Le Théâtre du Blog), le metteur en scène s’attaque de nouveau  à une œuvre-culte du cinéma avec une de ses stars Isabelle Adjani (couronnée par cinq César de la meilleure actrice! ), dans le rôle tenu par Gena Rowlands à l’écran en 1977. Modestement sous-titrée  Laboratoire public du 6/04/19, cette version théâtrale, annoncée comme provisoire, fidèle au script initial malgré des coupes et moins d’acteurs, est envisagée comme la répétition d’une pièce, en public, à la veille de la première représentation.

Myrtle Gordon, comédienne de renom, voit l’une de ses fans se faire renverser par une voiture à la sortie du théâtre, alors qu’elle venait de lui signer un autographe. Nancy avait dix-sept ans et son fantôme va hanter Myrtle. Bouleversée par cet accident comme par le rôle qu’elle répète : une actrice vieillissante incapable d’amour et en panne d’inspiration, Myrtle s’enfonce dans la dépression, la mort de Nancy la renvoyant à sa propre déréliction. Ses interlocuteurs : Manny, le metteur en scène, (Morgan Lloyd Sicard), et Maurice, son partenaire de jeu et mari à la ville comme à la scène (Fréderic Pierrot). Pour ajouter au trouble, John Cassavetes jouait lui-même ce rôle dans son film et Ben Gazarra était Manny. Interviennent aussi des techniciens, une habilleuse.

Ici, de temps à autre, Cyril Teste fait de petites mises au point en direction du public… Et, bien sûr, rien n’échappe la caméra omniprésente de Nicolas Doremus. Utilisant à la fois les codes théâtraux et cinématographiques, le Collectif MxM cherche à retrouver, dans la partition d’Opening Night, la mobilité du style Cassavetes : l’un des premiers à avoir filmé caméra a l’épaule, à oser les très gros plans, pour exprimer l’instabilité de ses protagonistes.  Comme l’Américain interroge, à partir du théâtre, la fragilité des artistes à travers le personnage de Myrtle, Cyril Teste et son équipe questionnent le cinéma par le théâtre, en complicité avec Isabelle Adjani. «John Cassavetes inscrit la fatigue dans le théâtre, d’où son caractère déglingué, c’est à dire l’avant et l’après, tout ce qui est traditionnellement dissimulé par la perfection des apparences déployées sur scène », écrivait Thierry Jousse dans Les Cahiers du cinéma. Les coulisses de la représentation, l’intimité des loges, où s’activent les techniciens, où bavardent les artistes quand ils ne répètent pas leurs répliques et où s’angoisse le metteur en scène : une aubaine pour le collectif  MxM,  qui a coutume de filmer le hors-champ pour le remanier sur scène !

 Ici, pas question de cloner le film, d’en utiliser les images ou de singer ses acteurs mais, partant du script, de s’inspirer de son énergie : «J’ai donc décidé de tout écrire au fur et à mesure des jours, dit Cyril Teste, sous les yeux complices du public. J’interviens, je coupe, je rapporte  des scènes le matin pour le soir, j’intervertis l’ordre et crée du désordre et tente dans ce geste de traverser cette question non définissable de la création (…)  Opening Night, chaque soir, doit être une première et dernière fois. » On assiste donc à la répétition d’une répétition, et jamais à une pièce terminée : c’est pourquoi le spectacle varie d’un soir à l’autre

 Cette double mise en abyme trouble le public qui voit les acteurs au présent du plateau, jouant une pièce dont le sujet est la répétition de cette pièce, et en même temps leur image est projetée sur un écran tendu en fond de scène, flanqué d’étagères peuplées de bibelots, composant, avec un salon standard, le décor unique et convenu de la pièce en cours de montage. Elles figurent aussi le domicile de l’actrice.

Selon notre place dans la salle, nous apercevons aussi la partie découverte des coulisses et, grâce à la vidéo, « tout ce qui est habituellement dissimulé ». Des  « plans salle », fréquents, impliquent le public : Isabelle Adjani n’est, après tout, qu’une interprète jouant un rôle devant lui. Est-ce elle, ou son personnage qui lance à l’auditoire : « Si je peux atteindre une seule femme dans le public, là, je sais que je fais du bon travail » ?

 

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Sous cette forme complexe, on n’entendra de la pièce en cours que des bribes, répétées en boucle, en coulisses ou sur le plateau. Sous l’œil inquiet du metteur en scène, un couple se déchire. Lui : «Tu n’es plus une femme pour moi, tu es une professionnelle.»  Elle : «Quand j’avais dix-sept ans, j’étais capable de tout. C’est difficile pour moi de convoquer une émotion qui soit sincère. »  On s’attarde longtemps sur une gifle à donner… Mais voilà, l’actrice conteste  son rôle: «Je suis détruite par la cruauté de cette pièce. C’est difficile d’intéresser le public à une agonie.»

 Et le metteur en scène s’énerve : «Je suis en train mettre en pièces une pièce que je ne comprends pas», avoue-t-il au téléphone à sa femme avec ce joli lapsus. Hantée par la jeune fille morte, Myrtle se revoit en elle, au même âge. Sur l’écran, un visage d’adolescente  (celui de Zoé Adjani) se superpose au sien, dans un artistique fondu-enchaîné. Et l’on se remémore Isabelle Adjani au  commencement de sa carrière : à dix-sept ans, elle entrait à la Comédie-Française et défrayait déjà la chronique. Nicolas Doremus opère en noir et blanc pour dramatiser et distancier. Parfois, des flous renforcent ces images fantomatiques.

 Le spectacle atteint-il son objectif : «Retenir de l’œuvre son refus des formes figées, sa quête acharnée de la performance» ? Performance, oui : de l’équipe technique et surtout d’Isabelle Adjani  -une star jouant une star- qui se plie avec modestie aux expérimentations du metteur en scène. Impressionnante par sa présence et sa mobilité au plateau, elle «crève» aussi l’écran. Pour son retour au théâtre, elle donne le maximum, en un minimum de temps (une heure vingt). Femme au bord de la crise de nerfs, elle se tait ou pleure, crie ou craque, n’hésite pas à se jeter à terre, joue l’ivresse et le désespoir…

Léger bémol: cette traversée des formes souffre d’un déséquilibre dans la distribution et les rapports entre les personnages en lice restent flous et inconsistants. Et surtout la vidéo, à la longue, prend le pas sur le théâtre qui disparaît, malgré de beaux moments comme cet extrait de La Mouette d’Anton Tchekhov, lu par Isabelle Adjani : «Ça va relever un peu le niveau », commente-t-elle avec un humour qui fait rire la salle, jusque là un peu sur la réserve. Pour autant, ce chantier promet d’évoluer de soir en soir, et bientôt les murs du Théâtre des Bouffes du Nord remplaceront avantageusement le décor encombrant et peu inspiré de Ramy Fischler…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 6 avril, à  Bonlieu/Scène nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy ( Haute-Savoie ).

Du 3 au 26 mai, Théâtre des Bouffes du Nord (Paris X ème).
Du 3 au 6 juin, Théâtre du Gymnase, Marseille, et du 12 au 15 juin au Printemps des comédiens, Montpellier (Hérault).

 

Serata Philip Glass par le ballet de l’Opéra de Rome

Serata Philip Glass par le ballet de l’Opéra de Rome.

Jean Couturier

Jean Couturier

Eleonora Abbagnato, directrice du ballet de cet Opéra, a convoqué trois chorégraphes, Benjamin Millepied, Jerome Robbins et Sébastien Bertaud pour ce programme réalisé en hommage au compositeur américain. A l’origine du mouvement minimaliste répétitif, Philip Glass est devenu célèbre, en France, avec la musique d’Einstein on the Beach,  un opéra créé par Bob Wilson (1976).

Son style s’adapte parfaitement à la danse contemporaine, comme dans le très fluide Hearts and Arrows (2014) de Benjamin Millepied . Sur la partition enregistrée du Quartet numéro 3 pour cordes, les danseurs, en particulier masculins, sont très à l’aise et servent à merveille  la légèreté des portés, sauts et mouvements de groupe.

Les Glass Pieces de Jerome Robbins (1918-1998) dont on a fêté en 2018, le centième anniversaire de naissance,  sont accompagnées par un orchestre dirigé par Carlo Donadio et nous plongent dans l’Histoire de la danse… Créée en 1983 par le New York City Ballet et entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 1991, cette pièce est devenue presque académique et paraît un peu datée, malgré l’interprétation athlétique des jeunes danseurs.

Après l’entracte de ce spectacle d’une heure quarante-cinq, nous découvrons Nuit Blanche, de Sébastien Bertaud, un ballet servi par les costumes de Maria Grazia Chiuri, directrice artistique de Christian Dior Couture. Ce danseur de l’Opéra de Paris, assistant de William Forsythe dans son académie, avait déjà dansé en 2012 avec Eleonora Abbagnato une pièce de cet artiste. Adepte de la haute couture, Sébastien Bertaud a chorégraphié à l’Opéra de Paris, en septembre 2017, une pièce dont Olivier Rousteing de chez Pierre Balmain avait réalisé les costumes.

La créatrice italienne de la maison Christian Dior a suivi régulièrement les répétitions de Nuit blanche afin d’adapter au mieux ses costumes, très fragiles, à la mobilité des danseurs. Des fleurs multicolores, en référence au jardin de la maison natale du couturier à Granville, parsèment les jupes-voiles des danseuses et les juste-au-corps des danseurs. Cela donne une légèreté onirique à cette danse et masque son aspect technique parfois difficile. La musique, en particulier la partition piano, là aussi jouée en direct par Sandro De Palma, confère à cette œuvre un aspect romantique. Friedemann Vogel, étoile du Ballet de Stuttgart, sert parfaitement Eleonora Abbagnato dans un pas de deux émouvant.

En ce printemps déjà présent, la maison Christian Dior Couture avait organisé, ce 28 mars, à l’Opéra de Rome, en avant-première, une soirée pleine de paillettes qui rappelait les beaux moments de La Dolce Vita de Federico Fellini (1960) .

Jean Couturier

Spectacle dansé à l’Opéra de Rome, du 29 mars au 2 avril.

 

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