Tout Dostoïevski, de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

Tout Dostoïevski, de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité

 

©Gilles Vidal

©Gilles Vidal

Que le titre ne trompe personne : non, ce ne sera pas une lecture exhaustive de Dostoïevski. Juste quelques lampées mais lesquelles! Le spectacle, la conversation, commence de façon voulue comme rébarbative par le début des Notes du souterrain, ou Carnets du sous-sol, selon les traductions : «Je suis un homme malade…Je suis un homme méchant. Un homme plutôt repoussant. Je crois que j’ai le foie malade. Soit dit en passant, je ne comprends rien de rien à ma maladie et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal.»

 Et pourtant… On ne comprendra jamais vraiment le geste de Raskolnikov qui tue une rentière jugée par lui parasite et inutile sur cette terre. Mais on  verra assez vite que dans Crime et Châtiment, importe plus le châtiment que le crime, et plus encore l’articulation entre les deux. Et on suivra la démonstration : le policier qui traque Raskolnikov est le modèle de l’inspecteur Colombo, « juste un petit détail »… Considérations fondamentales, qui ne tissent rien de moins qu’un lien entre la Culture et la culture populaire : à méditer. Apparaissent, plus tard, Les Frères Karamazov, et le récit de la mort de l’enfant, à la fin du roman. Alors le silence devient dense, palpable comme l’écoute du public. Aucun pathos : c’est seulement une brèche qui s’ouvre dans la montagne, dans le volcan Dostoïevski : un peu de lave en feu apparaît alors. Alors, oui, on peut avoir l’illusion que Tout Dostoïevski est contenu dans le microcosme que serait un court passage de son dernier roman. En réalité, émane de cette lave brûlante le désir de rencontrer vraiment ce “Dosto quelque chose“, comme l’a dit un lycéen dans la salle, de le lire, de se l’approprier. De fait, il appartient à qui l’aime ou veut l’aimer.

Et qui raconte cette histoire ? Qui grimpe sur les pentes du volcan ? Charlie, clown intermittent, fou de littérature, d’où sa pudeur avec les textes. Charlie Courtois-Pasteur est né il y  quelques années de la complicité entre Benoît Lambert et le comédien Emmanuel Vérité. Une envie à deux de faire ces “petites formes“  qui deviennent des spectacles en grande forme : Meeting Charlie ou l’art du bricolage, une trousse à outils bien utile en ce monde et Charlie et Marcel,  ou Proust et le western… Charlie a le goût de l’élégance : sous son smoking un peu trop grand, d’occasion (avec l’aimable complicité de Marie La Rocca) il porte une chemise à palmiers : histoire d’en rajouter dans l’élégance, de sorte qu’elle se casse la figure. Alourdi, par un énorme microphone  (si l’on ose cet oxymore) sur sa poitrine mais dont il use modérément et qu’il accompagne de délicats bricolages démonstratifs. Il paraît plus âgé que son porteur, Emmanuel Vérité, et chargé d’un passé douloureux  mais il est pudique et nous n’en saurons rien.
Et Dostoïevski, alors ?  Eh ! Bien il est là, tendu dans le verre de vodka que nous offre Charlie, derrière lui, devant nous, ouvert comme une terrible tentation. Tout Dostoïevski est à la disposition de chacun, et il y a du Dostoïevski en chacun de nous, surtout si un être mystérieux comme ce Charlie vient vous en offrir un aperçu fulgurant sur un plateau.  De théâtre, évidemment.
On comprendra qu’il est bon d’aller affronter l’attente, la curiosité, la frustration, les chemins de traverse, la magie à deux balles, le rire, la tendresse que nous offre ce spectacle.

Christine Friedel

Théâtre de la Cité Internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIIIème jusqu’au 19 avril. T. : 01 43 13 50 50.

 


Archive pour avril, 2019

Humiliés et offensés, d’après l’œuvre de Dostoïevski, mise en scène d’Anne Barbot

Humiliés et offensés, série en quatre  épisodes d’après l’œuvre de Dostoïevski, traduction d’André Markowicz, mise en scène d’Anne Barbot

©Dominique Vallès

©Dominique Vallès

Anne Barbot, après bien des recherches, s’est attelée -tâche presque insurmontable-  à adapter en quatre épisodes,  le célèbre roman, en partie autobiographique, qui  retrace, narrée par lui-même, la vie d’Ivan Petrovitch (Vania), un romancier atteint de tuberculose, maladie incurable à l’époque.  Il aime passionnément  Natacha, la fille de l’homme qui l’a élevé, mais elle est follement amoureuse d’un autre homme, Aliocha, le fils de Piotr Alexandrovitch Valkovski, dit le Prince. Natacha va d’abord quitter sa famille et son confort bourgeois pour  vivre avec un très grand propriétaire terrien, et qui emploie son père en procès avec lui; le pauvre homme se bat sans espoir pour retrouver son honneur bafoué par ce Prince qui l’a injustement accusé de graves malversations. Très endetté, le père de Natacha peut même perdre son logement. Et sa femme est impuissante devant cette descente familiale aux enfers. Seul, Ivan leur fils adoptif et ancien fiancé de leur fille, essaye, dans des pages magnifiques du grand auteur russe d’apaiser la peine de ces gens modestes, humiliés et trainés dans la boue par un homme important… Et qui possède un réel pouvoir sur toute la région et sur les juges…

Même si Natacha est bien consciente qu’elle commet une erreur, il y a chez elle comme une sorte de masochisme et elle est incapable de prendre une autre décision. Ivan, le poète qui est aussi le narrateur dans le célèbre roman, était son fiancé mais est resté son ami et le seul qui soit au courant de leur liaison et essayera d’être un interlocuteur bienveillant entre les deux amants.
Aliocha, lui, est un jeune homme instable qui admire beaucoup son père dont la réussite le fascine et il se soumet  à la volonté du Prince qui rêve pour lui d’une brillante réussite. Mais il rencontre de jeunes activistes et sa vie va basculer. En proie à une grave dépression, il finira par tuer le Prince.

« Nous sommes, dit Anne Barbot, dans un moment où toute la jeunesse est secouée de révolte contre une société qui lui paraît injuste, obsolète, inégalitaire, répressive, anti fraternelle.»Le rapprochement avec l’œuvre de Dostoïevski est limpide. Cupidité, argent facilement gagné, vie luxueuse, belles calèches, bonne nourriture et beaux vêtements d’un côté, et de l’autre pour la majorité du peuple: vie sans espoir, logements misérables et malsains, nourriture médiocre, vêtements de mauvaise qualité, travail exténuant des ouvriers et prostitution de jeunes filles qu n’ont souvent pas d’autre choix pour survivre… La plupart de ses compatriotes ainsi humiliés veulent un changement politique radical, la vie est un combat quotidien: ils n’ont rien à perdre et sont prêts à payer cher leur émancipation…Même si, heureusement, la société russe peinte par Dostoïevski, n’est pas la nôtre, il y a pourtant bien des points communs et une soif évidente de changement… En cause: une trop grande inégalité de logements, transports, nourriture, médecine, culture, loisirs…

Et les jeunes gens d’aujourd’hui comprennent très bien la leçon donnée par le grand écrivain russe et sont encore admiratifs devant ces personnages assoiffés de liberté et qui veulent en même temps garder leur dignité… Comme Natacha écartelée entre son amour pour un Aliocha qui ne cherche pas de travail mais qui la trompe et qui l’humilie, en ne lui offrant, malgré de belles promesses, qu’un logement misérable. Mais elle trouve aussi dans cette humiliation, la force nécessaire pour se battre et résister à son destin. Comme aussi le malfaisant Prince Valkovski qui veut prendre sa revanche: il a été autrefois frustré par son père d’une fortune dont il aurait dû hériter et a, sans aucun doute, besoin de dominer pour retrouver une identité. Quitte à n’avoir aucun scrupule, à être cynique et à vouloir satisfaire toutes ses envies, notamment sexuelles, grâce à l’argent et à de multiples mensonges et combines.

Reste à adapter et à mettre en scène un tel roman riche en dialogues mais qui reste un roman écrit avec d’autres codes qu’une pièce. Nous l’avons  entièrement relu: même traduit, il continue à nous emporter dans ce Saint-Pétersbourg que l’auteur connaît si bien. Au cœur d’une misère sociale mais aussi humaine qui le fascine et le révolte à la fois. Anne Barbot a choisi de présenter son spectacle soit, selon les jours, en épisodes, soit en intégralité. Dans ce cas, soit presque quatre heures avec plusieurs pauses et un entracte de trente minutes. Ce qui est quand même  bien long…

Yvonne princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz (voir Le Théâtre du Blog) nous avait beaucoup séduit par la qualité de son interprétation et sa beauté plastique, soutenu par une remarquable scénographie de Charlotte Maurel. Mais ce samedi soir dans cette salle de Fontenay-sous-bois à l’acoustique des plus médiocres (d’où sans doute le recours à des micros H.F., ce qui n’arrangeait pas les choses) rien n’était dans l’axe. On assiste dans une première partie, à une sorte de résumé mal foutu du début du roman et, comme se demandait avec juste raison un mien confrère qui assistait à cette même représentation, comment un spectateur qui n’a jamais lu le roman, peut comprendre ce dont il s’agit! Et on peine à identifier du moins au début, qui est qui dans cette histoire. Et les personnages du coup on peu de consistance mais semble plutôt le porte-parole de l’auteur. Et pourquoi cette scénographie bi-frontale, très mode en ce moment mais ici peu justifiée? Pourquoi ce jeu aussi statique, sans beaucoup de rythme, avec les principaux personnages souvent assis à chaque bout d’une longue table?

On nous demandera ensuite de nous lever pour assister dans la salle elle-même à une sorte de mini-conférence avec un texte semi-joué par deux interprètes. Destinée à remplacer la vraie deuxième partie, à cause de l’absence involontaire d’une actrice… Puis on nous invitera à revenir ensuite dans la première salle. Les dialogues bavards distillent vite un ennui inévitable. La faute à quoi : d’abord à une distribution assez inégale : difficile de croire à la Natacha d’Anne Barbot et on ne retiendra que Philippe Risler qui maîtrise parfaitement son personnage du Prince. Et  pourquoi cette fin genre réunion politique qui allonge encore un peu plus un spectacle qui n’en finit pas…Où les acteurs sont rejoints par des amateurs du Val-de-Marne et des élèves du Conservatoire du Grand Orly pour une espèce de grand rendez-vous populaire contemporain (photo-ci-dessus) mais où; là aussi, les choses sont loin d’être claires.

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La faute aussi à une dramaturgie  faiblarde; l’histoire du théâtre contemporain  semble bégayer:  à chaque fois qu’un(e) metteur(e) en scène s’empare d’un aussi long roman, il ou elle a le plus grand mal à articuler ses moments forts sur un temps normal, disons de quelques heures. Logique: on ne passe pas si facilement d’un fiction aux longues descriptions, à une pièce qui n’en est pas une avec des dialogues souvent pas très convaincants sur un plateau où le rythme ne tarde pas à faiblir assez vite. Comment arriver à une réalisation crédible quand les codes ne sont pas les mêmes: à l’impossible nul n’est tenu! Même si tous les romans de Dostoievski qui fascinent les gens de théâtre ne résistent pas de la même façon à l’épreuve. Les Frères Karamazov, mieux semble-t-il, que les autres. Par ailleurs, l’éclairage est assez approximatif et Anne Barbot aurait pu nous épargner ces barres fluo blanches éblouissantes que des accessoiristes descendent à vue parfois à hauteur d’homme sans que l’on sache bien pourquoi: cela éblouit,parasite la vision des scènes, comme ces envois de fumigènes souvent associés à des éclairages latéraux rasants, véritable épidémie du spectacle contemporain…

Bref, une soirée beaucoup trop longue qui manque d’une véritable colonne vertébrale  et qui peine à s’imposer. Cet Humiliés et offensés doit être repris en version plus courte au festival off d’Avignon mais on ne voit pas bien comment Anne Barbot pourrait s’y prendre et elle a encore du chemin à faire pour nous convaincre des vertus de ce spectacle… Allez, pour se consoler, un formidable petite phrase du clairvoyant Oscar Wilde: « Dostoïevski nous fait sentir qu’il n’y a pas que les méchants qui se trompent, ni que les mauvais qui fassent le mal. »

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 16 mars à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne).
Festival off d’Avignon à partir du 5 juillet.

Le roman est édité par Actes Sud.

Danser Casa, chorégraphie de Kader Attou et Mourad Merzouki

Danser Casa, chorégraphie de  Kader Attou et Mourad Merzouki

 dansercasa_c_dan_aucanteL’un comme l’autre ont donné au hip-hop ses lettres de noblesse en l’amenant sur les grandes scènes de la danse contemporaine : après avoir fondé ensemble la compagnie Accrorap, en 1989, à Lyon, ils ont ensuite développé leurs propres créations et ont été  nommés à la tête de Centres Chorégraphiques Nationaux, l’un à La Rochelle et  l’autre à Créteil. Leur dernière co-réalisation remonte à une vingtaine d’années, pour un projet semblable en Algérie : Mekech Mouchkin ( Y’a pas de problème).

Ils se sont retrouvés en 2017 à Casablanca, pour transmettre leur expérience à de jeunes artistes et affirmer l’effervescence culturelle de cette ville, en particulier dans le domaine des arts de la rue. Pour cette pièce, ils ont sélectionné, parmi 186 hip-hopeurs, huit danseurs dont une seule femme. Issus de parcours et de villes différents, chacun d’eux, souvent autodidacte, a sa  spécialité : acrobatie, cirque, popping, locking, parkour, new style house et même danse contemporaine. Il s’agissait ici de trouver une cohérence dans le disparate des corps, des styles et des niveaux,  sans effacer la nature première des propositions individuelles, puis de fondre les numéros dans une fluidité d’ensemble.

Pari tenu. Le spectacle, imprégné par la ville de Casablanca, est une sorte de voyage à travers les époques et les techniques de cette danse très codée. Les  danseurs s’élancent avec ferveur dans cette aventure. L’un d’eux s’étant blessé (les risques du métier!), ils ne sont que sept sur le grand plateau de la Scène Nationale d’Annecy, sans que l’ensemble n’en souffre.  Grâce aux éclairages sophistiqués de Madjid Hakimi, on se focalise d’abord sur les jeux de pieds et de jambes du groupe, qui, après quelques échauffements collectifs, va se disperser. Des individus s’isolent, puis rejoignent leurs partenaires …D’autres sont rejetés puis réadmis. Partis pieds nus, ils se chaussent pour réaliser des mouvements plus spectaculaires, des acrobaties et des saltos avant et arrière. Des porter à deux ou trois se succèdent et de petits conflits éclatent ça et là, l’occasion de mesurer les talents de chacun en combat singulier.

Mais tout se pacifie quand, dans un beau mouvement, surgissent de l’obscurité quatorze pieds animés d’une belle frénésie, en baskets aux leds rouges. Ambiance des rues de Casa la nuit, sur une musique à trois temps, délivrée par un orchestre de cordes aux rythmes orientaux… Les compositions de Régis Baillet-Diaphane et les musiques additionnelles font alterner percussions et pulsations pour des morceaux de bravoure, mais aussi des partitions plus amples pour les scènes chorales. Composé de tableaux variés, Danser Casa nous amène sur l’autre rive de la Méditerranée, et même si parfois la construction semble un peu brouillonne, elle témoigne d’une belle énergie. Et depuis sa création au Maroc  et son passage à Montpellier Danse 2018, la pièce remporte les suffrages du public qui l’a accueillie ce soir avec une ovation debout. On peut espérer qu’Ayoub Abekkane, Mossab Belhajali, Yassine El Moussaoui, Oussama El Yousfi, Aymen Fikri, Stella Keys, Hatim Laamarti et Ahmed Samoud  suivent le même chemin que leurs mentors, attachés l’un comme l’autre à transmettre cet art populaire. «En ce qui me concerne, dit Mourad Merzouki, ce projet me touche dans ma chair, car beaucoup de choses sont liées à mon histoire, à ce que ces danseurs sont et représentent ». Kader Attou, lui, réalise ici « pourquoi nous sommes arrivés dans la danse, et comment elle a représenté pour nous une ouverture et une émancipation. »

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 3 avril à Bonlieu/Scène Nationale d’Annecy, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie) T. : 04 50 33 44 11.

Les 12 et 13 avril, Scène Nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines, (Yvelines) le 16 avril, Théâtre de Corbeil- Essonne ( Val-de-Marne) ; le 18 avril, Festival D-Caf, Le Caire  et le 20 avril, bibliothèque Alexandrina, Alexandrie (Egypte) ; le 29 avril, Arts center d’Abu Dhabi ( Emirats Arabes Unis).
Le 2 mai, Maison de la Culture d’Amiens ( Somme); le  4 mai, La Faïencerie, Creil ( Oise) ; le 7 mai,  L’Arsenal, Metz (Moselle); les 15 et 16 mai, Centre Simone Signoret, Villefontaine ( Isère).
Et du 19 au 22 juin, Grande Halle de la Villette, Paris (XIX ème).

Festival d’Avignon, soixante-treizième édition

Christophe Raynaud De Lage

Christophe Raynaud De Lage

 

 

Festival d’Avignon, soixante-treizième édition…

7A0FD570-097D-461A-8A12-0AA298736FB3 Cette soixante-treizième édition (reste-t-il encore quelques spectateurs des tout premiers festivals?) aura lieu cette année du jeudi 4 au mardi 23 juillet, dans une quarantaine de lieux. Dont parmi les plus connus dans le monde entier, la mythique Cour d’honneur, le Cloître des Célestins et celui des Carmes, de magnifiques hôtels particuliers du XVIIème siècle, le Cloître Saint-Louis, soit  un ensemble architectural exceptionnel sur quelques hectares. Olivier Py,  son directeur a présenté avec humour et savoir-faire, une moisson riche mais heureusement moins élitiste que les précédentes, où nombre de spectacles, souvent très longs, semblaient avant tout destinés au public de Paris et des grandes villes françaises… » L’esthétique et l’éthique, dit-il, sont si proches lors d’une représentation de théâtre qu’on peine parfois à les distinguer, notre émerveillement croise notre soif de société meilleure, notre conscience collective est renforcée par la célébration de la scène.On consomme seul et on se console lui-même dans une luxuriante misère, et on achète du bruit pour s’éloigner un peu plus de ce qui pourrait nous sauver. »

Au programme, une nette orientation vers la question récurrente de l’exil et la représentation des grands mythes de l’antiquité occidentale avec O Agora que demora, d’après Homère, mise en scène de Christiane Jatahy; ses précédents spectacles ne nous avaient guère convaincus mais bon, à suivre…

Dans le Jardin de la Bibliothèque Ceccano, comme toujours un spectacle gratuit à midi et évidemment pris d’assaut (venir une heure avant pour avoir une place assise et à l’ombre!) avec un feuilleton théâtral quotidien du 6 au 20 juillet. Cette année, L’Odyssée d’Homère dans dans la formidable traduction de Philippe Jacottet réalisé en treize épisodes  par Blandine Savetier.

Signalons aussi Une Phèdre d’après Jean Racine qui sera mise en scène par François Gremaud. Et surtout, on verra L’Orestie d’Eschyle, un texte resté passionnant vingt-cinq siècles après sa création, réalisé par Jean-Pierre Vincent avec l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg. Lui, Georges Lavaudant et Alain Françon ont eu à subir des menaces de restriction budgétaires voulues par le ministère de la Culture, spécialisé depuis longtemps dans les coups tordus et qui voulait leur couper les vivres. Comme si ces metteurs en scène d’expérience et créateurs de  nombreux et beaux spectacles, avaient démérité! Dans la Macronie, on marche souvent sur la tête. L’Antiquité inspire aussi Laurent Gaudé et Roland Auzet avec Nous, l’Europe, banquet des peuples et Sonia Wieder-Atherton avec La Nuit des Odyssées.  Sous d’autres cieux de Kevin Keiss, d’après L’Enéide de Virgile sera mis en scène par Maëlle Poésy, qui a créé de beaux spectacles (voir Le Théâtre du Blog).

Maurice Maeterlinck aura deux fois les honneurs du festival avec Pelléas et Mélisande, une pièce plus rarement montée que l’opéra éponyme. Ici mise en scène par Julie Duclos ( voir Le Théâtre du Blog) et  Céline Schaeffer créera un spectacle pour jeune public d’après La République des abeilles.

Une  édition aussi tournée vers les auteurs contemporains vivants comme l’Anglais Martin Crimp maintenant bien connu en France avec Le Reste vous le connaissez par le cinéma, mise en scène de Daniel Jeanneteau, ou Alexandra Badéa avec Point de non retour (Quais de Seine). Et Pascal Rambert aura droit à la Cour d’honneur  avec une création, Architecture. Distribution exceptionnelle de très grands comédiens du théâtre contemporain: Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Marie-Sophie Ferdane, Marina Hands, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès, Laurent Poitrenaux, Pascal Rénéric et Jacques Weber. A suivre…

Fidèle à sa volonté habituelle de ne pas oublier en cette période estivale les détenus  du Centre d’Avignon-Le Pontet, Olivier Py montera malgré, souligne-t-il, les difficultés administratives concernant la sortie de prisonniers en fin de peine pour aller jouer un Macbeth philosophe, d’après William Shakespeare. Ce sera la quatrième fois projet théâtral dans le milieu carcéral. Impossible de tout citer mais le programme est riche et de qualité. Côté public, Olivier Py a annoncé des mesures tarifaires pour les jeunes qui, dit-il, sont revenus au festival… On veut bien mais dans tous les spectacles payants et le soir, la couleur des cheveux restait l’an passé, le plus souvent fixée au gris et au blanc… Olivier Py fait semblant de croire que le prix des places est seul en cause, mais il le sait bien: le festival d’Avignon est le miroir grossissant de ce qui se passe à Paris… Et les faits sont têtus: les collégiens et lycéens vont au théâtre en groupes encadrés par des enseignants mais les étudiants y vont très peu, sauf s’ils suivent un cursus théâtral ou culturel. Et les gens de trente à quarante-cinq ans, occasionnellement, voire pas du tout, comme le déplorait encore il y a peu Robert Abirached, ancien directeur des spectacles sous le règne de Jack Lang.

 lecture-2015-sony-5-acteurs-13165_0-300x169-1Il y aussi des  textes en devenir présentés en lecture, la plupart du temps gratuite : Ça, ça va le monde! Le cycle de R.F.I. nous réserve des pièces africaines ou d’autres horizons de la Francophonie mises en voix par Armel Roussel. En ouverture, le texte lauréat du prix R.F.I. 2018 (voir Le Théâtre du Blog), Les Inamovibles de Sedjro Giovanni Houansou, le récit mouvementé d’un Africain parti pour l’Europe mais qui n’atteindra jamais son but. «Pour moi, dit l’auteur béninois, l’écriture dramatique est une façon de crier, de trépigner, de cogner la porte… tout cela pour qu’on vous entende.» Sous le label Fictions, France-Culture enregistrera aussi en public des pièces radiophoniques avec des comédiens connus et il y aura des rencontres publiques.

Toujours friand de causeries, conférences et échanges avec les artistes, le public trouvera de quoi se rassasier avec Les Ateliers de la pensée. On pourra y écouter sociologues, historiens, dramaturges et autres agitateurs de neurones. Rencontre, Recherche et Création est organisé par l’Agence nationale de la recherche pour mettre la science à la portée de tous.  Et le C.N.R.S. fêtera ses quatre-vingt ans dans la cité des Papes….

 

La Danse

Côté danse, cette édition présente des artistes majeurs sous le signe du voyage, des métissages et des échanges. Outwitting the Devil (Plus malin que le diable) d’Akram Khan rejoindra la Cour d’honneur. Le spectacle témoigne d’une «nouvelle manière de danser». «J’exprime, dit-il, mes idées à travers les corps des autres, certains plus âgés, chargés d’une riche histoire émotionnelle. Mais ma passion pour explorer d’anciens et de nouveaux mythes reste inchangée. » Ici, avec six interprètes venus de tous horizons, il se ressource, au vu de tablettes récemment exhumés par les archéologues, en faisant appel à la plus vieille épopée du monde Gilgamesh, rejoignant ainsi, depuis Babylone, les grands récits fondateurs comme L’Odyssée ou L’Enéide.

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©Christophe Péan

 

Multiple(s) de Salia Sanou, un triptyque dont on a vu les deux premiers volets aux Francophonies en Limousin 2018 (voir Le Théâtre du blog) interroge la danse de manière plus intime. Le chorégraphe se lançait dans un pas de deux, tour à tour avec l’écrivaine Nancy Huston, puis avec la grande dame de la danse contemporaine africaine, Germaine Acogny. Il était question d’identité, d’exil et de racines, pour trouver du sens à un univers en vrac. L’auteur-compositeur et interprète Babx ce joint à eux pour dire, lui aussi, le chaos du monde en mêlant aux gestes, des musiques, textes poétiques et politiques… Une proposition transculturelle et transdisciplinaire.

 

La compagnie Kukai Dantza, installée à Errenteria au Pays basque espagnol, puise, elle aussi, aux racines de son terroir pour développer un répertoire contemporain. Elle a construit Oskara avec le collectif catalan La Veronal et son chorégraphe Marcos Morau. Les corps parés de costumes tantôt sobres, tantôt insolites, évoluent avec vélocité sur des chants populaires a capella  lancinants ; on pénètre progressivement dans un au-delà mystérieux, où les gestes se suspendent, où des personnages inquiétants apparaissent et  de surprenants éclats d’images projetés en fond de scène.

Encore plus intime, Autobiography de Wayne McGregor. Le chorégraphe anglais plonge au plus profond de son système cellulaire et s’inspire de son propre génome, établi par des scientifiques qui ont séquencé son code génétique. Il présente vingt-trois pièces d’un grand puzzle, agencées différemment à chaque représentation, selon des calculs algorithmiques : quatre-vingt minutes de mouvements vibrionnants avec dix interprètes. Une archéologie dansée et  insolite de l’espèce humaine…

 Nina Santes et Célia Gondol ont créé et interprètent A leaf, une sorte de concert chorégraphique où, à travers une forme musicale, se déploient fictions, danses, chants, poésie, bruitages… Mêlant leurs jeunes talents : l’une vient des arts visuels et l’autre de la marionnette et ont imaginé un espace-temps étrange où évoluent deux créatures hybrides chargées de mélancolie. La scénographie tient de l’installation en art plastique et les éléments de décor  sont aussi importants que le corps.

Sujet à vif, proposé par la S.A.C.D. devient Vive le sujet! et réunit huit binômes d’artistes pour un galop d’essai. Avec, au fil des ans, de bonnes surprises mais parfois quelques déceptions : c’est le risque de la création à vif…

190327_rdl_0303Olivier Py tient à signaler que c’est Myriam Haddad, une jeune Syrienne ayant quitté son pays il y a six ans et récemment diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, qui a réalisé la belle affiche colorée de cette édition, à partir d’une de ses toiles Silence. Beau symbole pour une édition du festival consacrée à l’exil… L’environnement rose des supports de communication lui a été inspiré par  la fameuse Aurore aux doigts de rose de Homère. Des lendemains qui chantent ? Il y a aura aussi une exposition, à la collection Lambert, de l’ensemble de son travail Le Sommeil n’est pas un lieu sûr. Ces éclaboussures de peinture où se dessinent des figures colorées, lui inspirent une sorte de gaieté tourmentée.

 Le festival off dont nous vous reparlerons plus tard, aura lieu du 5 au 28 juillet: soit presque une semaine de plus que le in ! D’une année sur l’autre, il n’en finit pas de grignoter des parts de marché : organisation tout à fait remarquable avec billetterie en ligne, moments festifs, service de presse efficace, livre-programme un peu lourd mais d’une grande précision, salles confortables, public fidèle et plus jeune, prix des places très abordable, spectacles courts mais souvent créés par de grandes compagnies, voire de centres dramatiques nationaux et avec des textes contemporains  d’une très bonne qualité. Même s’il y a du pas très bon et même une certaine vulgarité, le off, d’une grande diversité -on pourrait dire que maintenant il y a plusieurs off-  joue de plus en plus la carte d’un théâtre populaire et accessible, s’aventurant aussi et depuis longtemps sur des territoires comme ceux de la danse contemporaine et/ou ethnique, du cirque, de la chanson de texte ou de variétés, de la magie…

 Philippe du Vignal et Mireille Davidovici

Réservations sur le site officiel en créant votre espace personnel en cliquant: mon compte, puis enregistrer vos coordonnées et ajoutez vos justificatifs (pour les tarifs réduits et spécifiques). Les places peuvent être aussi retirées à la boutique du Festival, tous les jours de 10 h à 19 h. T. : 04 90 14 14 14.

 

Le Postillon de Lonjumeau d’Adolphe Adam, mise en scène de Michel Fau

DR Stefan Brion

DR Stefan Brion

 

Le Postillon de Lonjumeau d’Adolphe Adam, mise en scène de Michel Fau

Cet opéra-comique parlé et chanté  (1836) a connu un immense succès au XIX ème siècle mais ne sera  plus joué après 1894, quand le chemin de fer aura fait disparaître peu à peu le métier de celui qui conduisait une diligence, d’un relais de poste à l’autre à travers toute la France.

Sous le règne de Louis XV,  Chapelou, un postillon vénal et libertin, se marie à Madeleine, mais repéré par le directeur de l’Opéra de Paris qui l’engage comme soliste pour 10. 000 livres par an, il la quitte. Au deuxième acte, dix ans se sont écoulés et Chapelou, (Michael Spyres) est devenu célèbre sous le nom de Saint-Phar. Madeleine (Florie Valiquette) s’appelle maintenant Madame de Latour, suite à un riche héritage et elle  va piéger son époux avec une nouvelle demande en mariage. Appâté par le gain,  Saint-Phar accepte. Au troisième acte, condamné à la pendaison pour bigamie, il sera sauvé in extremis par Madeleine. Tout finit donc par s‘arranger et l’amour triomphera.

Avec cette pièce de presque trois heures, l’Opéra-Comique renoue avec les riches heures de son passé. Le public, ravi, applaudit l’excellente performance vocale de Michael Spyres et de Florie Valiquette.  Les choristes d’Accentus et de l’Opéra de Rouen imposent leurs belles voix, rythmées par l’orchestre de ce même Opéra, sous la direction de Sébastien Rouland.

Les interprètes jouent le plus souvent à l’avant-scène, un bonheur pour la salle pleine jusqu’au dernier strapontin. Michel Fau, le metteur en scène, se permet toutes les audaces et met une robe à panier pour interpréter Rose, la servante de Madame de Latour. Emmanuel Charles évoque les lieux de l’action avec des toiles peintes et des frises colorées, ce qui donne une tonalité très B.D. à cet opéra comique. Les costumes colorés aux nombreux rubans de Christian Lacroix renvoient à l’opulente extravagance des grands bourgeois de l’époque et les perruques poudrées de cinquante centimètres contribuent à rendre ce spectacle joyeux et léger. Une  légèreté qui va bien à ce théâtre parisien  où, au XIX ème siècle, étaient prévues de nombreuses rencontres en vue de mariages, ce qui précédait les réseaux sociaux d’aujourd’hui…
 Courez donc voir ce Postillon de Longjumeau!

Jean Couturier

Jusqu’au 9 avril, Opéra-Comique, 1 place Boieldieu, Paris II ème. T. : 01 70 23 01 31.            

Le Jeune noir à l’épée, concert d’Abd Al Malik, chorégraphie de Salia Sanou

Le Jeune noir à l’épée, concert d’Abd Al Malik et chorégraphie de Salia Sanou

 52DBA9D2-75F9-4577-A063-7A1BBB3FB54EDans le cadre d’une programmation d’évènements artistiques autour de l’exposition Le Modèle noir, de Géricault à Matisse, au Musée d’Orsay, on a pu voir pour commencer Le Jeune noir à l’épée, une carte blanche donnée au slameur Abd Al Malik, au titre inspiré par une œuvre de Puvis de Chavannes  peinte en 1848, année de l’abolition de l’esclavage.

Slameur, il l’est certes mais aussi fin lecteur, poète lui-même et essayiste : il a donc convoqué toute la palette de ses talents pour nous emmener en voyage dans sa mémoire de jeune noir de banlieue. La première image, toute en retenue mais très puissante, reprend une peinture de massacre et les quatre jeunes danseurs de Salia Sanou, couchés au sol, évoquent à leur tour les naufragés de nos plages européennes : d’emblée, l’accent est mis sur les continuités, de plain-pied avec aujourd’hui.

Et le slameur de reprendre en boucle « Je suis le jeune noir à l’épée »… A nous d’imaginer cette épée (le langage ? la poésie ? les combats de l’art ?). De cette épée, il  nous transperce et nous guide, en seize morceaux dont Mattéo Falkone et Bilal Al Aswad assurent le compagnonnage musical.

Cette histoire croise celles de tous ces jeunes garçons des cités, petits bandits brisés par la prison, rebelles à la pauvreté et en attente de bonheur, qui ont accompagné son enfance strasbourgeoise. Au fil de ces compositions slamées, chantées, parfois très mélodiques et qui avancent par fragments et par éclats, on voyage bien plus dans la mémoire et les combats de l’artiste, que dans l’exposition à proprement parler. Même si, en fond de scène, sur grand écran, est projetée de temps en temps une œuvre de l’exposition, de façon assez erratique. Absorbés par la puissance et le charme de l’univers musical, nous ne prêtons guère attention à ces citations photographiques qui tentent de nous attraper par la manche, comme pour nous rappeler de visiter l’exposition.

Charles Baudelaire, Edouard Glissant, Léo Ferré, inspirent discrètement les textes du slameur mais sans conteste des réminiscences de Jacques Brel habitent le cœur d’Abd Al Malik. Sa composition poétique, d’une précision ensorcelante, fait adhérer le public de façon quasi chamanique…

La chorégraphie de Salia Sanou offre quelques moments de trouble, en particulier quand les quatre danseurs présentent leur dos au public et font jouer avec insistance tous leurs muscles. Une allusion aux études de nus d’hommes noirs qui figurent dans l’exposition, en particulier celles du modèle Joseph, un personnage devenu légendaire qui parcourt tout le spectacle, de façon directe ou indirecte. Venu de Haïti et d’abord acrobate, il se fit remarquer par sa musculature et devint le modèle noir attitré de Géricault (l’homme noir debout du Radeau de la Méduse) mais aussi de Chassériau, Ingres, etc..  Au début objet de curiosité raciale, il devint au fil du temps une icône noire, proche de l’idéal antique, tel un Adonis africain.

Avec lui, nous sommes renvoyés à la fascination que le corps noir masculin a exercé sur les artistes majeurs du XIXème siècle. Une fascination qui continue de s’exercer sur les chorégraphes européens depuis bientôt vingt ans, telle une emprise fantasmatique, éternellement représentée, et qui a peu évolué depuis Géricault : corps à la musculature voyante, corps séduisant sexuellement, corps dangereux d’une révolte toujours en puissance…

 Malgré cette référence constante, la chorégraphie, présente du début à la fin du spectacle, peine parfois à trouver sa place, bien qu’Abd Al Malik rejoigne deux ou trois fois les interprètes. Question de temps peut-être, toujours compliqué à trouver pour une création partagée. Sans jamais tomber dans l’anecdote, le propos chorégraphique n’est pas tout à fait à la hauteur : Salia Sanou qui dispose pourtant d’une palette assez large, n’a produit ici qu’une « miniature » de son univers, et face à celui d’Abd Al Malik, il semble en retrait.

C’est donc sur les ailes de la parole que nous sommes emportés : « Sur le détroit de Gibraltar, un jeune noir hurle comme un fou »… Ulysse avec des dreadlocks, Hélène avec des tresses, incarnés par la magie des mots, dans un raccourci de l’histoire, un parmi tous ceux qu’Abd Al Malik propose… Voyageur des temps modernes, Enée fuyant Troie en flammes sans Rome à fonder, « Tu te prénommes forcément Joseph ». Il termine par cette phrase : « Les cités ont fait de moi un poète » et on le croit.

 Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au dimanche 7 avril, auditorium du Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion d’honneur, Paris (VII ème).

Et au Musée d’Orsay : Nuit du Tout-Monde, soirée littéraire en compagnie de Christiane Taubira, le 10 mai.

Mon élue noire, les 23 et 24 mai, chorégraphie d’Olivier Dubois avec Germaine Acogny.

Exposition Le Modèle noir, de Géricault à Matisse, jusqu’au 26 juillet.

 

Pas pleurer, librement inspiré du roman de Lydie Salvayre, conception et mise en scène d’Anne Montfort

Pas pleurer, librement inspiré du roman de Lydie Salvayre, conception et mise en scène d’Anne Monfort

9FA98062-D4E2-4B53-960B-D02BCC2ED8E6C’est le cœur du théâtre : la vie, la petite vie de chacun, traversée par la violence de l’Histoire, avec « sa grande Hache», souligne Lydie Salvayre. On verra comment Monsté serait devenue, à quinze ans, une «petite bonne» parmi d’autres, au service d’une bourgeoisie sèche et sûre de sa domination éternelle… Mais il y eut cette nuit magique avec la grande insurrection libertaire de Barcelone en 1936, l’amour d’une seule nuit et de toute une vie pour un jeune homme dont elle ne sait que le prénom, André, comme Malraux. Quand on a vécu «l’unique aventure de son existence» dans une telle exaltation, on peut oublier tout le reste, même si la défaite, la fuite devant la répression franquiste, les camps de concentration à l’arrivée en France, la reconstruction, est tapi dans un coin de la mémoire, et raconté par d’autres. On verra comment son frère Josep, parti dans l’enthousiasme semer la liberté, revient avec le dégoût de l’insupportable règlement de compte des communistes contre les libertaires, et l’horreur des exactions de son propre camp.

Le spectacle est «librement inspiré» de ce roman, prix Goncourt 2014. On ne saurait mieux dire, puisqu’il s’agit de liberté. Et l’inspire, outre le moment historique qu’André Malraux appelle dans L’Espoir «illusion lyrique»,  la langue de Lydie Salvayre, ou plutôt la langue de sa mère, Monsté, qui, dans sa vieillesse, parlait encore ce «fragnol» ou «francagnol», ce français bousculé par le lexique et la syntaxe de l’espagnol. On s’aperçoit qu’ici la langue est l’histoire même. Et le récit de Montsé, par la bouche de celle qui jouera sa fille (Anne Sée), ouvre magistralement le spectacle. La parole est partagée ensuite avec un jeune homme représentant la troisième génération (Marc Garcia Coté) : le témoignage, le souvenir, font place à l‘histoire et à la politique. Il parle espagnol, français et catalan: une identité qui revient d’autant plus fort que la fracture de la guerre civile commence à s’éloigner. L’histoire s’invite aujourd’hui, en arrière-plan, dans un beau film muet où l’on voit Anne Sée parcourir les rues de Barcelone assombries par ce qu’elle vient de raconter : la répression terrible des «nationaux» contre les pauvres, massacrés comme suspects.

Cette ombre est celle des Grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos, ce catholique convaincu qui ne pouvait accepter les crimes de son camp. Le roman Pas pleurer est né de cette rencontre entre le témoignage du grand écrivain et les récits d’une mère qui perd la mémoire, sauf l’essentiel : ce qui a construit sa destinée.  Cela n’attriste en rien Pas pleurer qui est le plus souvent une douce conversation entre deux amis. On pourrait reprocher à ce dialogue entre générations et à ce jeu de complicités, une émotion partagée à deux où l’on se sent parfois extérieur ; nous aimerions bien qu’on s’adresse directement à nous. Reste un beau travail sur la littérature et le théâtre : oui, cette langue qui a mérité le prix Goncourt,  méritait aussi d’être dite et entendue.

Christine Friedel

Le Colombier, 20 rue Marie-Anne Colombier,  Bagnolet (Seine-Saint-Denis) jusqu’au 7 avril. T. : 01 43 60 72 81.

 

Monde ,texte et musique de Sylvain Millot, mise en scène de Lise Ardaillon

Monde, texte et musique de Sylvain Millot, mise en scène de Lise Ardaillon,

Ce spectacle pour enfants à partir de deux ans est né au Théâtre Paris-Villette et au T.N.G./ Centre Dramatique National National de Lyon, en 2017, grâce à la Couveuse, résidence pour les nouvelles écritures scéniques  pour le très jeune public. De la compagnie Moteurs Multiples, basée à Annecy depuis 2007, nous avions apprécié  Davos, une création précédente vue  au Théâtre  Saint-Gervais à Genève (voir Le Théâtre du Blog).

« Un imagier scénique et sonore » disent les réalisateurs de ce délicat spectacle. Nous entrons dans une cabane sans murs, envahie de chants d’oiseaux venus des quatre coins de l’espace. Les tout-petits, d’abord remuants, prennent place sur des coussins multicolores et, pendant une demi-heure, resteront captivés par un univers familier: la journée d’un enfant, depuis l’éveil jusqu’au coucher. Une petite maison s’anime, on entend couler le café du matin, résonner les bruits du foyer, démarrer l’auto de maman…

 Les sons engendrent les images : Lise Ardaillon sera la mère au volant, croisant des véhicules sur la route de l’école et derrière elle, sur un écran se déroule un décor de rues et d’immeubles, puis la comédienne est la maîtresse d’école montrant un alphabet géant et des figures géométriques. Partout, surgissent des voix d’enfants enregistrées dans toutes les langues… En fin de journée, elle nous amène vers la forêt pour entendre quelques histoires d’arbres et de fleurs, et des animaux peuplent l’écran, bestiaire fantasmagorique… Les enfants, assis au milieu de la cabane, suivent avec attention ces différents épisodes , qui se déroulent autour d’eux, sur  trois côtés,   et quelques accessoires suffisent à habiller mots  et  gestes de l’actrice. Une installation sonore sophistiquée, multidirectionnelle, ouvre un champ supplémentaire à l’imaginaire.

Jeunes spectateurs et adultes qui les accompagnent, vivent ainsi une expérience sensorielle où jeu, images, objets et bruits concourent à créer un petit monde onirique au quotidien, à hauteur d’enfant. Un spectacle très réussi…

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 3 avril à Bonlieu-Scène Nationale, 1 rue Jean Jaurès, Annecy (Haute-Savoie). T. : 04 50 33 44 11.

La Garance-Scène Nationale, Cavaillon (Vaucluse) du  29 avril au 4 mai.

 

Le Lac des cygnes, chorégraphie de Radhouane El Meddeb.

Le Lac des cygnes, par le ballet de l’Opéra national du Rhin, chorégraphie de Radhouane El Meddeb.

®Agathe Poupeney

®Agathe Poupeney

Bruno Bouché, directeur du Centre National de la Danse/Ballet de l’Opéra national du Rhin avec trente-deux artistes permanents, présente un Lac des cygnes atypique. Il en a confié la réalisation à Radhouane El Meddeb dont nous avions vu, au festival d’Avignon 2017, Face à la mer pour que les larmes deviennent des éclats de rire (voir Le Théâtre du Blog).

Le chorégraphe, formé au théâtre en Tunisie et passionné de danse, aime surprendre:  «J’ai envie, dit-il, de déconstruire l’écriture classique en gardant son excellence et sa magie, pour la rendre plus romantique et émotionnelle, en agissant sur le corps dans sa partie charnelle et émotive.»  Beau manifeste mais partiellement tenu : au début, les danseurs s’observent les uns  les autres, un peu perdus et désœuvrés sur le grand plateau de Chaillot.

L’intelligente scénographie d’Annie Tolleter évoque le ballet d’origine: des tutus sur des portants encadrent la scène, et au fond, un tulle transparent laisse apparaître un grand lustre de cristal et un tutu géant. Celestina Agostino, connue pour sa  boutique Mariage, au Bon Marché Rive Gauche à Paris, casse les codes habituels: hommes et femmes portent une culotte blanche, parfois recouverte d’une jupette. La musique de Piotr Ilitch Tchaïkovski est diffusée par fragments, entrecoupés de passages silencieux.

Une fois ces postulats acceptés, nous nous laissons prendre peu à peu au langage du chorégraphe qui nous réserve de belles surprises,  comme avec  cette avancée de la troupe, martelant le sol, sur pointes, avant que la musique ne commence… Et  il y a des moments privilégiés où, comme chez Pina Bausch, les danseurs, au bord du plateau, nous cherchent du regard, en groupe puis individuellement. Le spectateur doit reconstruire mentalement les différentes séquences pour retrouver le fil narratif de cette œuvre mythique, ici en une heure trente. Les dernières images rappellent l’esthétique de la fin du ballet Roméo et Juliette dont Serge Prokofiev avait composé la musique. Nous retiendrons une autre scène, magique, de cette chorégraphie décalée :   au bout d’une  heure, chacun des interprètes enlève de ses pointes, symbole ultime du ballet classique, laissant à cour un amas de chaussons, avant de se lancer dans une libre et légère.

Jean Couturier

 Le spectacle a été présenté au Théâtre national de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris ( XI ème) du 28 au 30 mars.

La semaine Extra au NEST

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La Semaine Extra au NEST, Centre Dramatique National transfrontalier de Thionville Grand-Est

C’est la cinquième année que le NEST réunit des jeunes qui partagent idées et énergie pour imaginer la prochaine édition de  ce festival. Cette saison, ils sont venus à vingt-deux au théâtre une fois par mois pour le construire…

 Pronom d’Eva Placey, mise en scène de Guillaume Doucet

 Cette compagnie bretonne mène des actions toute l’année en direction des adolescents. Soutenu par de nombreuses structures en Bretagne… et en Belgique, ce texte a été lauréat de la commission d’aide à la création de textes dramatiques d’Artcena. Le spectacle avec  Chloé Vivres, Guillaume Trotinon,  Jeanne Lazar, Marie Lévy, Géraud Cayla, Glenn Marausse et Morgane Vallée raconte une histoire d’amour entre deux lycéens. Dean, né dans un corps de fille, s’est toujours senti garçon. Il a pris la décision d’entreprendre une transition pour changer de genre aux yeux de tous. « Tu peux me dire pourquoi tu portes une robe? » Il se fait maquiller, se pique, se bande les seins, s’habille en garçon pour pouvoir vivre le sexe qu’il a choisi. Interprété avec un humour salutaire, cette pièce soulève l’enthousiasme.

Master de David Lescot, mise en scène de Jean-Pierre Baro, musique de Jean Pierre Leroux

 Ce spectacle, joué par Amine Adjina et Rodolphe Blanchet, a déjà été joué deux cent-quatre vingt représentations avant d’être présenté ici… Dans une salle de classe du lycée Colbert de Thionville. Une étrange interrogation écrite avec un professeur joué par un acteur qui remonte aux origines du rap dans les années 80. Interrogation écrite, puis orale, il se balade goguenard, entre les rangs : « Vous n’avez pas révisé, vous espériez ne pas être interrogés ! « (…) « Dis-nous ce que tu as retenu du mouvement dans ces années? La France n’est pas ma spécialité, la matière que j’enseigne, c’est le rap et le hip-hop ! » Puis, il trace un schéma qui est projeté : 1981 Beat Box Rap, Graph, Break Dance DS sing ! C’est l’époque où le rap commence à émerger dans le circuit commercial et on voit le noms des groupes écrits au tableau. Le hip hop français a connu une jeunesse difficile et le rap est réfractaire à tout ce qui est autoritaire.

 En vers de mirliton, Amine répond au prof qui met de la musique, en continuant à rimer. Face à face, ils secouent leur tête, puis le prof monte sur la table et se déguise en pirate. Toute la classe autour frappe en cadence et veut les faire danser. MASTER apparaît en lettres capitales au tableau : « Le passé, c’est la racine du présent, à la différence de clash et battle, le graph, on ne le laisse pas inachevé ! Le rap, c’est la musique de la contestation. » .

 

Les Imposteurs d’Alexandre Koutchevsky, mise en scène Jean Boillot,

 C’est une reprise de la pièce jouée ici l’an passé et qui avait connu un beau succès.  Dans un petit cabanon, on projette une photo de classe d’Isabelle Ronayette en 1986 qui joue ce petit spectacle avec avec Régis Larroche. « J’avais quinze ans, j’étais dyslexique, et le théâtre était le seul endroit où je me sentais vivre pleinement. Ton personnage ne doit pas savoir, mais toi, tu sais ! (…) Le regard, la parole et le geste ! » . Ils entament un dialogue sur les personnages joués  par  la compagnie, « Je suis Hamlet, je suis Régis Larroche » (…) « Là, c’est moi en 1986 ! » (…) « Profite de ta jeunesse, la vie passe comme un éclair. Nous passons notre vie à jouer, nous ne savons plus, nous avons oublié. Pourtant en grandissant, on arrête d’inventer des histoires ! » 

 Régis Larroche prend un élève sur son dos : « Les vieux portent leur enfance assassinée sur leurs dos. Je suis payé aussi pour faire des silences. Et bing! » Il chante, elle danse, et tous deux essayent de comprendre le chemin qu’ils ont parcouru, pour savoir ce qu’ils sont devenus. Une belle expérience que deux acteurs impeccables savent partager…

 Blanche-Neige ou La Chute du Mur de Berlin, mise en scène de Samuel Hercule et Métilde Weyergans

 Huit acteurs pour cette étrange Blanche-Neige qui danse et que la méchante reine qui se regarde sans cesse dans son miroir dans la plus grande tour du royaume, une cité H.L.M. à l’orée d’un bois à Berlin, essaye de détruire au moment où le miroir lui révèle qu’elle n’est pas la plus belle. Heureusement Blanche Neige s’enfuit dans la forêt et rencontre ses sept nains qui vont la protéger. Aidée par les joyeux nains, Blanche-Neige parviendra à survivre et même à supporter sa belle mère dans la grande ville d’abord coupée en deux et finalement réunie. Les projections filmées alternent avec la présence vivante des comédiens.

Jean Boillot va quitter la direction du Nest et ce festival singulier témoigne de l’activité qu’il aura su lui insuffler. Cette cinquième Semaine Extra a la grand mérite de rassembler un public diversifié de nombreux jeunes ce qui est rare nous dans des lieux pas toujours adaptés au théâtre et disséminés dans la ville. Loin d’en souffrir, tous ces spectacles sont révélateurs d’une vie sociale qu’on ne trouve pas toujours dans les institutions nationales…notamment parisiennes.

Edith Rappoport

 Nest-Théâtre, 15 route de Manom, Thionville ( Moselle) . T. : 03 82 82 14 92.

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