Juliette et les années 70, texte et conception de Flore Lefebvre des Noëttes

Juliette et les années 70,  textes et conception de Flore Lefebvre des Noëttes

 

julietteQui est Juliette ? Unique mais est aussi nous toutes, y compris les filles d’aujourd’hui qui rêvent parfois à cette époque bénie de l’après 68. Fille d’une famille invraisemblable où on se reconnaît pourtant et que l’on saisit ici à l’adolescence, dévoreuse de poésie, de garçons, des vagues et du sable dans le maillot, l’été entre Pornic et Saint-Michel-Chef-Chef. Elle est aussi chaque Juliette à qui le théâtre parle d’amour, et l’amour, du théâtre. La vie coupée en deux, quand dans l’enfance alternaient école et vacances, retrouve son unité au théâtre: une dure école, passionnée, avec des temps splendides au sens des perspectives qu’il ouvre -merci à Antoine Vitez, Pierre Debauche et Daniel Mesguich pour les plus illustres de ses maîtres. Mais étaient moins réjouissantes pour elle les temps sans travail.
Juliette -et elle ne s’en cache pas- c’est Flore Lefebvre des Noëttes qui raconte avoir puisé sa vitalité créative dans la folie même de son père, dans l’explosion des frontières que cette époque signifiait pour une famille très attachée  à l’armée et au catholicisme et qui avait des convictions politiques très ancrées à droite… Tout cela, elle le raconte dans La Mate (voir Le Théâtre du Blog) et dans le troisième volet de cette saga : Le Pate(r), à venir. Mais ici, nous sommes avec Juliette à sa «belle époque» : fauchée mais sans chômage, sans crainte pour la planète même si on était déjà écologiste, oublieux de la guerre froide et libre d’aimer sans avoir peur du sida.

L’actrice fait revivre ces belles années avec des mots qui font immédiatement image et d’une façon originale, irréductible aux catégories existantes. Ni entrée de clown ou numéro de cabaret mais plutôt du théâtre ultra-rapide qui fait apparaître un nouveau personnage, d’un froncement de bouche. Elle fabrique l’autorité maternelle d’un raclement de gorge aux terribles: RRRR et elle fait disparaître une scène d’un geste désinvolte. Il y a de la gourmandise chez  Flore Lefebvre des Noëttes à rappeler certains (mauvais) souvenirs, comme jouer une Érinye perchée sur un vieux lavabo avec ses fuites d’eau en guise de Styx, ou apprendre à dire les alexandrins, en ne faisant chanter que les voyelles. Ou encore trimer dans la boutique maternelle baba-cool. Babioles dont la vie est faite… Pour le vrai drame familial, allez voir La Mate: ici, on n’aura jamais droit au pathos.

Mais à du théâtre vrai. Elle joue sans artifice avec son corps d’aujourd’hui. En sage maillot de bain noir, elle a dix ans, quinze ans, tous les âges… Elle change de robe à vue en quelques secondes et prend le temps de nous passer ses musiques qui nous entêtent encore. Les jeunes générations reconnaissent celles qu’ils ont héritées de leurs parents ou grands-parents. Le montage des textes est parfois subtil et travaillé comme une dentelle, parfois coupé aux ciseaux. Et il y a des creux mais personne ne s’en plaint, car aussitôt la vague remonte et un moment vrai s’adresse à nous. Quelque chose comme un hymne à la vie et à chaque vie singulière. Pas besoin d’aller à la recherche du temps perdu : il est là et on en profite. Quelle belle chose que le temps présent ! Pourtant à la fin, l’actrice-narratrice ne s’interdit pas la nostalgie avec la projection de quelques diapos de son  enfance: une technologie ancienne pour évoquer un passé… bel et bien passé. Bref, un moment de théâtre précieux pour se requinquer sans mièvrerie, sans triche, sans filet mais avec panache…

Christine Friedel

Théâtre du Rond-Point, 1 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème), jusqu’au 8 juin. T. : 01 44 95 98 21.
La Mate en sera joué en ce même Théâtre, les dimanches 19, 26 mai et 2 juin.

Le  texte est édité par Les Solitaires intempestifs. La Mate est publié aux éditions En Votre Compagnie.

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